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Perspectives
Méditerranéennes
Chroniques
méditerranéennes
par
Hubert
JOLY
Algérie
Un je ne sais quel
charme
Je dois
beaucoup à Charles X. Si cet abruti n'avait pas
engagé l'expédition d'Alger, jamais sans doute
je n'aurais eu l'occasion de vivre les instants que j'ai
vécus, d'écrire les lignes qui vont suivre. Il
y a longtemps que mon opinion est faite: la civilisation
s'arrête là où s'arrêtent les
embruns de la Méditerranée; tous les autres
sont des sauvages, à commencer par moi.
Ce n'est pas ma faute si
je suis né dans l'Ouarsenis à l'âge de
vingt-trois ans. L'Histoire et mes
hérédités lorraine et coloniale en sont
seules la cause.
Mais ce qui est certain
est qu'il me faut à peine quinze secondes pour me
retrouver en état de grâce lorsque j'aborde aux
rivage du Mare
nostrum, alors
qu'il me faut bien quinze jours pour me remettre de chacun
de mes voyages. Je ne sais pas comment cela s'est produit.
En fait, le mécanisme qui m'a attaché à
ces pays a sans doute commencé à fonctionner
le jour où je me suis retrouvé vers le 30
juillet 1960, parachuté dans un village de
l'Ouarsenis comme officier des Affaires algériennes.
Exilé dans la montagne pour insolence et parce que je
m'étais intéressé de trop près
à une affaire d'exécutions sommaires, j'ai eu
la chance d'être conduit jusqu'à mon nouveau
bordj par mon ancien chauffeur. Interrogé par mes
futurs administrés sur ce nouveau patron qu'il leur
amenait, il eut le bon esprit de leur dire : « Ce n'est
pas un lieutenant que je vous amène, c'est un morceau
de pain ».
De ce jour
commença à mon insu un subtil processus de
colonisation (la mienne évidemment) dont je ne me
suis jamais vraiment remis. A mon retour en France, j'ai
dû rêver de l'Algérie chaque nuit pendant
peut-être six mois. Ce n'étaient au reste pas
des rêves mais deux cauchemars qui alternaient : dans
le premier, je débarquais dans mon village et mes
administrés ne me reconnaissaient pas; dans le
second, les chèvres avaient mangé tous mes
arbres. C'était affreux et je me réveillais.
Je ne savais pas que j'étais simplement visionnaire
et que j'anticipais seulement de trente années.
La quarantaine
d'impressions qu'on trouvera ci-après ne couvrent pas
la totalité du bassin méditerranéen
mais tout de même un bon nombre de pays, surtout ceux
du monde arabe. Elles couvrent un laps de temps de
très exactement vingt années (1978-1998). Le
monde a beaucoup changé pendant cette période.
Pourtant il m'a semblé en les relisant qu'elles
n'avaient pas pris la poussière et je n'ai pas cru
nécessaire d'en changer une seule ligne, même
pour les plus anciens textes.
Ce n'est pas que le
monde méditerranéen soit un paradis. Il en est
peu d'aussi déchirés depuis toujours et, au
cours de l'Histoire, chacun de ses pays a fait plusieurs
fois la guerre à chacun des autres. Mais ce
bouillonnement et ces frottements incessants ont eu
peut-être l'avantage de brasser ces peuples et
d'établir entre eux un minimum, sinon de valeurs, du
moins de connivences.
Avec des civilisations
marquées de traits culturels affirmés, chaque
peuple offre aux autres le charme de ses exotismes et de ses
types. Le mouvement d'unification des modes de vie trouve
encore des résistances dans les cultures nationales
et régionales et, sous le soleil, la misère
sait se parer de couleurs locales.
Quand on a lu La
Rochefoucauld et l'Ecclésiaste, on a peu d'illusions
à se faire sur les possibilités de changer ce
monde. Bien que l'impulsion qui dans les premières
années du Trecento a commencé à
révolutionner la planète soit venue d'Italie
quand un changeur de Florence ou Venise a
décidé de ne plus attendre de Dieu le paradis
mais d'essayer de le faire tout de suite sur terre, il n'est
pas certain que la fabrication en usine de nos paradis
apporte plus à l'humanité que l'extase promise
par les fumées d'encens ou la mélopée
des muezzins. Je sais bien aussi que les pays
méditerranéens ont plus d'agrément pour
ceux qui passent et sont libres de les quitter du jour au
lendemain que pour ceux qui sont prisonniers de
systèmes nationaux, économiques ou
religieux...
Devant tant
d'incertitudes, je finirais par ne plus savoir ce que j'aime
et moins encore pourquoi. Le climat et sa
végétation, sûrement, les paysages et
les sites urbains, la facilité des contacts et la
chaleur de la vie, tout cela ne saurait épuiser ce
que j'éprouve pour ces pays et leurs peuples. Pour
une fois, je serais tenter de renier Racine lorsqu'il dit,
dans un tout autre contexte amoureux il est vrai :
« Dans l'Orient désert, quel devint mon
ennui ! », et de répéter avec le vieux
Corneille lorsque je ne comprends plus : « Un je
ne sais quel charme encore vers vous m'attire
»...
Hubert
JOLY
Ouarsenis 79
Il avait plu. Au travers
des vitres à demi-brouillées du taxi qui
m'emmenait d'El Asnam vers la montagne, je regardais
avidement la campagne. L'Algérie était verte
de ses blés et forte de ses hommes comme je ne
l'avais encore jamais vue. Sur les terres fortement
marquées de plaques grises ou brunes ou des griffes
sombres de l'érosion, un bouquet touffu d'eucalyptus
apportait de loin en loin sa végétation aux
collines.
A partir de Temdrara, la
route s'élève en une série de lacets
compliqués. Les dernières maisons
disparaissent ainsi que les cultures. Brusquement, à
l'échine d'une longue ligne de crête
perpendiculaire à la montagne, une porte s'ouvre sur
un paysage grandiose et déchiqueté,
creusé de ravins et hérissé de pitons
qui se succèdent, de plus en plus hauts, jusqu'aux
barres montagneuses qui bornent l'horizon. Là, plus
une âme, plus une fumée. Tout au plus parfois,
vers les fonds, la double tache rouge des toits d'une
mechta, tapie dans la végétation des
lentisques et des cistes.
Nouvel ensellement de
col, nouveau tableau, s'ouvrant cette fois largement sur le
nord, en direction de l'oued Fodda. C'est ici que commence
la wilaya de Tiaret. L'air devient plus vif, plus frais.
Sous les lourds nuages qui masquent son sommet en pyramide
écrasée, l'Ouarsenis domine sombrement les
étagements de pins d'Alep. Je reconnais son vent
froid qui perce les djellabas.
Cherchant sa voie au
plus près de la ligne de crête, la route monte
toujours. Tantôt à droite vers l'oued Fodda,
tantôt à gauche en direction de l'Ardjem, elle
domine des pentes raides où subsistent les courbes de
niveau d'anciennes banquettes. En maints endroits, toute
trace des plantations a disparu et le roc affleure. Mais
au-delà de Bab El Guebli, eucalyptus, thuyas, pins
d'Alep apparaissent plus nombreux. J'évalue
grossièrement à un tiers des plantations
l'effectif de ce qui a résisté, mais
l'ensemble a bien poussé depuis dix-huit ans et forme
un beau manteau aux nuances variées, piqueté
ça et là de genêts en fleurs et des
premières asphodèles.
Encore un tournant. Du
premier coup d'Ïil, j'aperçois le bordj dominant le
village. Il n'est plus isolé dans sa blancheur mais
un peu délavé et cerné de constructions
inachevées.
Quand la voiture
s'arrête, je n'ai pas besoin d'une seconde pour
reconnaitre la courte silhouette un peu tassée sous
sa djellaba brune et barrée d'une grosse moustache
qui lui donne l'air d'un père Noël : c'est
Djarane Djilali. Il me regarde un peu surpris et il a peine
à identifier le Français qui a eu
l'idée saugrenue de s'arrêter ici ; puis
son visage s'éclaire. On s'embrasse.
Tout de suite je demande
des noms : "Oui, celui-ci est vivant, il est ici ; mais
son frère est à El Asnam ou à Alger".
"Et l'orphelin?" "C'est un homme, il est secrétaire
de mairie à Oran. Mais mort le vieux Kaouba, comme
beaucoup d'autres chibanis. "Et le secrétaire de
mairie ?" "Il est chez lui". On y va. On frappe
à la porte. Il est tôt. Comme c'est vendredi,
beaucoup dorment encore. On tambourine à nouveau. Du
bruit à l'intérieur. On ouvre. La tête
encore à moitié dissimulée sous sa
cachabia, mal réveillé, il apparait. Nous
tombons dans les bras l'un de l'autre. Je ne savais pas
qu'à la mode de l'Ouarsenis on s'embrassait trente
fois.
Mon bon Rabah, tu es
vivant. Tu me croyais mort. Moi, je le craignais pour toi
qui ne cherchais que la vérité et le secours
des malheureux. Combien de fois ai-je rêvé de
vous, pensé à vous, me rappelant les nuits
d'hiver, les enfants les pieds nus dans la boue
glacée, les hommes sans travail, la misère de
ces années de guerre.
Le temps passe vite
à faire le tour du village, à embrasser les
uns et les autres, suivi d'une troupe d'enfants qui n'ont
pas connu cette horreur et qui tournent en souriant leurs
grands yeux étonnés vers l'étranger. Je
vois avec joie que la vieille école a fait place
à de nouvelles constructions. Il y a
l'électricité, et ces lampadaire flambants
neufs paraissent un peu incongrus au-dessus des derniers
gourbis. Et même, on me fait visiter en grand
cortège le chantier de la nouvelle mairie construite,
ô ironie de l'histoire...sur l'aire d'atterrissage des
hélicoptères.
Pendant que nous
parlons, les garçons servent la chorba et le poulet.
La galette encore chaude est plus douce à mon cÏur
que le plus juteux des agneaux.
L'après-midi
s'avance ; le groupe qui m'entoure a grossi. Tous ceux
que j'ai connus et qui ne sont pas trop vieux pour bouger
sont venus. On demande encore des nouvelles des uns et des
autres. Je prends des adresses à Paris, à
Nice, à Lyon. Comme autrefois, il y a des dossiers de
pensions qui trainent, des successions ouvertes en France
qu'on n'arrive pas à liquider. Voilà les
papiers? C'est promis, j'écrirai. Autour de moi,
j'entends "raïa, raïa !...". Oui, c'est bien,
c'est même très bien ! Ils sont vivants,
je le suis aussi. Ils sont là, autour de moi, et la
paix est venue.
Il faut se
séparer. On s'embrasse encore, mais ce nouveau
départ est peut-être plus dur qu'il y a
dix-huit ans : il faut l'abréger, puis
redescendre, abandonner au dernier tournant la montagne, se
retourner, emporter une dernière image.
Le lendemain, dans le
train vers Alger, je regarde vers le sud. Au loin, toujours
à demi dans les nuages alors que le soleil inonde la
vallée, j'aperçois l'Ouarsenis et je le suis
des yeux. Il se fond lentement dans la brume, jusqu'à
ne plus être qu'une masse indistincte. Mais quand mes
yeux ne le voient plus, appuyé contre la vitre, je
pleure et, pendant de longues minutes encore, mon cÏur
continue de le chercher.
Hubert JOLY
1979
Comment aimer l'Algérie
Ce soir, avec l'orage,
je n'ai pu trouver le sommeil. Je croyais entendre gronder
le tonnerre sur les monts de l'Ouarsenis. Ce souvenir
résonnait si profondément en moi que je ne
pouvais m'endormir. Je suis redescendu à ma table de
travail : en prenant mon crayon, j'ai pensé
apaiser ma peine, l'irritation que j'éprouve à
ne pouvoir unir ces mondes arabe et francophone qui ont
tellement besoin l'un de l'autre et qui, au mieux,
s'ignorent ou se repoussent.
Lorsque j'explique quel
rôle tiennent et peuvent jouer dans cet ensemble les
relations entre la France et l'Algérie, si
difficiles, si sujettes à rebondissements et à
déceptions, je crois voir sur les lèvres de
mes interlocuteurs cette question que peu d'entre eux osent
formuler : comment aimer l'Algérie?
Qu'on n'attende pas d'un
soir d'orage une réponse cartésienne assortie
de chiffres ou de statistiques économiques. Tout est
plus simple et beaucoup plus compliqué.
On peut aimer
l'Algérie parce qu'un matin d'octobre 1959 l'odeur de
la terre d'Afrique a saisi celui qui la reconnaissait
à l'entrée du port d'Oran, et cette odeur
rendait dérisoire l'inscription maladroite "ici la
France" tracée au revers de la digue à gros
traits de peinture blanche. On peut aimer l'Algérie
parce que la petite gare d'El Affroun croulait
naguère sous la gloire d'un prodigieux Bignonia
rose...
On peut l'aimer par les
pieds nus des enfants et des veuves, par la souffrance d'un
peuple et par l'affreuse odeur du corps d'un combattant. On
peut l'aimer par la soif des écoliers devant les
livres, par la joie des sources sous les figuiers, par les
routes qui s'ouvrent, par la terre cultivée, par les
soirées sous les étoiles.
On peut l'aimer par un
bout de galette encore chaude et collante, par un
café amer ou par un thé bouillant, par une
menthe fraiche, et par la rude voix des hommes.
On peut aimer Alger,
blanche et secrète, familière et complice,
bruissante et amicale. On peut l'aimer par la grandeur du
soleil levant sur la rade et les contreforts de
Kabylie.
D'autres l'ont
aimée au milieu des absinthes sous le ciel cru, parmi
les pierres et les lézards à Tipasa. D'autres
ont préféré le vent à
Djemila.
Moi, j'aime
l'Algérie. J'aime sa terre et son peuple. Je l'aime
par le visage creusé de ses travailleurs, par les
cheveux bouclés de ses étudiants qui ne
trouvent pas de chambre et sont rejetés de nos
universités, par le malheur de ceux qui sont
nés sur le sol de France et que l'on chasse de leur
terre natale. Je l'aime par le regard, la voix rauque, douce
et profonde de mes amis et je sais bien que ce n'est pas le
prix du gaz qui me fera cesser de les aimer. Il y a bien
cent raisons d'aimer l'Algérie, plus une qui est
l'amour des Algériens pour la France de leurs
rêves et pour des Français qui seraient des
frères.
Moi, je ne demande pas
à chacun de vous, Français, d'avoir cent
raisons d'aimer l'Algérie. Que chacun découvre
la sienne, qu'il s'ouvre à son amour, qu'il en fasse
une source jaillissante. Qu'au travers de son cÏur, elle
irrigue les autres peuples du Maghreb, de l'Afrique et
d'ailleurs, que chacun d'eux se sente entendu,
écouté et que la France serve à
aimer.
Hubert JOLY
1980
Tamanrasset
Encore un peu sourd,
sous l'emprise du léger effet de lévitation et
de léthargie dû à l'avion, le voyageur
ne trouvera peut-être pas le dépaysement
là où il l'attendait...
Surement pas dans la
cinquantaine de personnes venues attendre les arrivants, ni
parmi les chauffeurs tentant d'identifier, au milieu du flot
des permissionnaires, les quelques officiels attendus par la
wilaya, ni même sur le ruban de goudron qui relie
l'aéroport à la ville, au milieu d'un paysage
trop connu par les photos pour surprendre vraiment.
Ce n'est pas davantage
dans les rues d'une agglomération qui a plus que
doublé en moins de cinq ans, ni dans la taille
démesurée du chèche des passants, moins
encore dans les hommes bleus devenus chaouchs à la
wilaya que se cache la part de rêve exigée par
le nom de Tamanrasset.
De bureau en Toyota et
de ronflement de moteur en chantier de construction, on perd
peu à peu la trace du mirage...
On oublie qu'on est
là au cÏur géographique de l'Afrique
occidentale, à deux pas du Niger et du Mali, comme le
suggèrent à peine la terre rouge qui
crépit les murs ou la peau noire qui enveloppe le
visage du chauffeur. Juste un petit quelque chose pour
vérifier : les arbres qui bordent la rue sont
bien des éthels... Je les imaginais pleins de
serpents venimeux, au bord d'une guelta couleur
émeraude, et cachant des gazelles... Mais ils sont
là bien alignés, comme pour témoigner.
Je les vois et je les touche. Tant mieux ! Et tant pis
pour mes visions...
La nuit tombe enfin sur
les bureaux, sur les voitures et, je dois l'avouer, ici
comme ailleurs sur des parkings...
S'il y a du dolma
à la carte et des tapis berbères au sol, le
bifteck-frites est inscrit au menu et l'anisette coule au
bar !
Ô thé
brulant des khaïmas secrètes perdues dans les
sables, où es-tu ? Chevilles fines aux anneau
d'argent, où vous cachez-vous donc ? Et
l'escadron des dunes ?
Suffirait au lever du
jour de traverser les apparences des longues galeries de
l'hôtel pour passer au-delà du décor, de
pousser la fragile menuiserie qui sépare
l'écran de parpaings de ma chambre des ilots de
granit oubliés dans les champs de sable ?
Alors, au moment
où l'on n'y croyait plus, surgissent les espaces
adoucis par les tons mordorés du soleil
levant.
Derrière le tas
de détritus et la barricade des tôles
ondulées, le monde n'est plus qu'un semis de ramiers
gris et bleutés roucoulant au creux d'un bosquet de
dromadaires baraqués. Sur une terre devenue de miel,
les bourricots immobiles se sont figés dans l'ivoire.
Le jardinier noir veille sur les tout petits carrés
irrigués. Son paletot sombre et la haute
élégance de son sarroual bleu-ciel à la
démarche nonchalante se détachent sur un fond
de roseaux verdâtres et frémissants. Quelques
maisons de toub se fondent dans les plis incertains des
collines. A l'horizon tout proche s'élève un
filet de fumée.
Le jour n'est pas plus
pur...
Tamanrasset
II
Vers le soir, je suis
sorti. L'heure est propice pour glaner des pierres et
ramasser des impressions. Lentement, je me suis
dirigé vers les hauteurs qui bornent la ville au
sud-est. Sans me presser, j'ai gravi une croupe de granit,
sombre et fissurée comme si l'Eternel l'avait cuite
au feu de son haleine. Arrivé tout en haut, je me
suis assis parmi les rochers.
A mes pieds, le lit
sinueux et le confluent des oueds, bordés de jardins
et de bouquets d'éthels. A gauche, la ville
étalant ses tentacules brun-rougeâtre sur les
platitudes beiges. Et devant moi, face au nord et face
à l'est, au fond de la plaine, le plus classique et
le plus achevé de paysages de western.
Falaises rubicondes
dressées sur les pentes rectilignes de leurs
éboulis, jaillissements sur la vanille et le
praliné des sables de bombes au cassis, au chocolat
ou à je ne sais quel fruit plombé et
vénéneux, un vrai dessert de pierre, formes
déchiquetées de murailles qui hachent
l'horizon, tout cela ne serait rien sans l'inimaginable
accord d'un ciel céruléen, si tendre qu'on
n'ose employer le mot vulgaire et grossier d'azur pour le
qualifier, avec le dégradé des bruns
violacés de la chaine.
Même harmonie
à l'échelle de l'espace qu'au creux plus
humble des cupules nacrées, où les
asclépias dissimulent, dans le cÏur d'une couronne
purpurine de triangles équilatéraux, la
géométrie raffinée de leurs pentagones
étoilés.
Il est bien clair ici
qu'avant de lancer le flot de la vie, Dieu le Père
voulut s'amuser de la prodigieuse variété des
formes. J'avais tout à fait oublié qu'il tira
d'abord du chaos les couleurs avec la lumière. Quand
un certain Charles de Foucauld se retira dans le Hoggar, je
suis assuré que ce n'est pas le néant qu'il
eut sous les yeux du haut de son ermitage, mais la palette
du plus imaginatif et du plus heureux des peintres. D'un
artiste qui se joue des ombres et des astres pour renouveler
à l'infini les nuances de ses tableaux changeants,
plus riches de promesses pour la planète bleue que le
logotype immuable des publicités éternelles de
son arc-en-ciel.
Tamanrasset
III
La nuit était
tombée quand je suis monté sur les terrasses
pour chercher la croix du sud. Tout à l'heure, les
lampadaires de la ville estompaient dans une brume lumineuse
les étoiles du pourtour de la coupole. On ne voyait
que le baudrier d'Orion. Maintenant que tout était
éteint, il n'y avait plus que le croissant du salut
pour éclairer la terre.
Les tours cornues de
l'hôtel découpaient leurs merlons aigus sur le
ciel.
Au-delà, les
reliefs ruiniformes, réduits à des jeux
d'ombres noires sur les sables bruns paraissaient encore
plus irréels qu'en plein jour et n'évoquaient
plus rien de connu. Deux espaces de grandeur se conjuguaient
pour me désorienter : l'infini des
étoiles égarait mon esprit, celui des
déserts désarticulait la matière.
Une brise fraiche
s'était levée qui me fit frissonner. Je
m'accroupis à demi pour m'abriter de son souffle.
J'étais transi mais peut-être mon imagination
contribuait-elle davantage à cette sensation que le
vent de la nuit.
J'avais le sentiment
d'être l'unique force de vie consciente de ces
étendues, ne sachant si je rayonnais mon
énergie vers les réflecteurs de la voute
céleste et du cercle des montagnes ou si je recevais
d'eux des impulsions que je ne pouvais
déchiffrer.
Saisi par la puissance
de l'espace, je sentais s'amenuiser en moi
symétriquement la notion de temps. Perdu sur cette
terrasse, étais-je un Abraham dénombrant les
myriades de ses descendants ? Un mage chaldéen
scrutant les signes du ciel ? Un des ces Perses
adorateurs du feu au sommet de sa tour ? Un
sous-lieutenant guettant l'aurore ? Je ne voyais plus
très bien quel lien pouvait m'attacher à six
milliards d'humains d'un siècle finissant. Comme une
plante qui aurait perdu le sens de la pesanteur, je poussais
indistinctement mes racines dans l'avenir et le
passé, ne trouvant plus pour m'attacher que des
songes et des souvenirs.
Quelques reflets
poussés par le vent dans les ombres vertes des
jardins ramenèrent malgré moi mes yeux vers
les bords de l'oued et de la cité.
Je conçus
l'étonnement d'être là, ce soir,
à Tamanrasset, vivant et moi. Était-il
possible que ce point abstrait d'une carte, cette formule
que des politiciens avaient voulu mythique depuis Dunkerque,
ce symbole du désert et du détachement,
fussent tout simplement à mes pieds une ville
endormie. Au fond de moi, j'en aurais douté si,
quelques heures auparavant, je n'avais bu et mangé
avec des hommes, écrit, marché, parlé
de pierre, de terre et de ciment, toutes
réalités dures et tangibles. S'il y avait
paradoxe, il serait que la complexité des choses
était moins nettement perçue à la vive
lumière du jour que n'étaient intelligibles
à ma sensibilité, par la vertu de la grandeur
et de la poésie, les mystères intouchables de
la nuit.
Hubert JOLY
1981
30 novembre 1981
Ce soir-là,
François Mitterrand dinait chez Chadli Bendjedid. Et
moi, plus modeste, je prenais mon repas chez mon ancien
chauffeur près de la place du 1er mai.
Ensemble nous regardions
les images de l'accueil enthousiaste que le peuple
algérien réservait au président de la
France. Les souvenirs des mauvais jours que nous avions
vécu dans la montagne et la misère affluaient
en nous. Il y en avait de bien amers dans ce
déchirement de deux communautés que l'histoire
n'avait su, ni réunir, ni séparer.
Et voilà que ce
soir, cent trente ans d'incompréhension et vingt ans
de malentendus pour ne pas dire pis semblaient vouloir enfin
s'effacer parce qu'une volonté mutuelle de confiance
paraissait s'établir entre les deux hommes
d'État et, à travers eux, entre les deux
peuples. La joie nous pénétrait tous les deux
mais elle était douloureuse que ce moment fût
venu si tard, qu'il ait été payé de
tant de morts que nous avions connus, de tant de malheurs
que nous avions tenté de soulager, de tant de peines
restées inconsolées.
Serait-il donc enfin
venu ce moment où deux frères pourraient se
donner la main, regarder ensemble la nuit qui tombait sur la
ville et sur la baie, et le ciel qui s'allumait de milliers
d'étoiles d'espérance et de paix ?
Rien ne pourrait sans
doute effacer les déchirures. Mais, si nous
étions trop émus par le poids des souvenirs
pour que notre joie pût véritablement
être sereine, nous pouvions aussi voir l'un des
enfants qui s'était endormi auprès de nous.
Pour eux, pour les femmes qui s'affairaient à
préparer et servir un repas qui nous portait leur
douceur et leur amitié, nous espérions que la
France et l'Algérie sauraient trouver le chemin d'une
confiance que plus rien ne viendrait détruire. Cette
confiance, cette fraternité retrouvée, cet
amour pour dire enfin le mot qui pesait sur mon coeur, je ne
pouvais m'empêcher de les comparer au soleil se levant
sur la rade par une belle matinée d'hiver, lorsque le
ciel, rendu limpide par une pluie nocturne, fait briller au
loin les premiers contreforts neigeux des montagnes de
Kabylie.
Depuis vingt-deux ans
que cette vision avait enchanté mes yeux, depuis que
le peuple des campagnes m'avait conquis par son courage et
sa fierté, j'avais précieusement gardé
cette image en moi, en signe d'espérance. Et
voilà que ce jour de gloire était
peut-être arrivé pour éclairer le front
de l'enfant endormi. Au loin, en France d'autres petits
sommeillaient aussi. Pouvais-je enfin espérer que,
partageant les rêves de l'enfant algérien, ils
sauraient, à leur réveil, partager avec lui
son soleil, ses joies, ses peines et leur pain ?
1981
Hubert
JOLY
Acanthes
Ce matin-là, je
m'élevais peu à peu vers les hauteurs d'El
Biar en empruntant les larges méandres des
boulevards. Parfois, je m'arrêtais pour admirer la
baie, offerte toujours plus large à mes regards. La
mer était calme, la rade piquetée de navires
à l'ancre. Au-dessus, entre deux couches de nuages
gris-sombre que l'orage de la nuit n'avait pu dissiper, une
bande d'aquarelle bleu-clair soulignait l'accord du ciel
avec la mer. Je me rappelais ce matin du 14 décembre
1959 où , venant de Cherchell, j'avais tout à
coup découvert, du haut de Fort-L'Empereur,
l'incomparable panorama jusqu'aux premiers contrefort de la
Kabylie couverts de neige...
Sur un tas d'immondices,
mon attention fut attirée par les crosses, encore
luisantes de pluie, d'un pieds d'acanthes.
Je m'émerveillai
que les Grecs aient su tirer d'une plante rudérale
l'archétype de la décoration classique, repris
tour à tour par tous les peuples de la
Méditerranée, au point que les terres qui
bordent cette mer sont un vrai cimetière de
chapiteaux corinthiens. Tout comme notre Moyen Age sut tirer
la dentelle du modeste persil.
Sans doute, quelque
esprit chagrin pourrait s'indigner que notre civilisation
ait rabaissé les acanthes des colonnes des temples
aux tas d'ordures. Un philosophe y verrait peut-être
le signe de la relativité des valeurs culturelles...
Pour moi, j'admirai simplement que ce bouquet d'acanthes me
rappelât dans un pays que j'aimais, la Grèce,
mes maitres, mon adolescence, et je remerciai doublement ses
feuilles crantées de leur noble
élégance.
Le berger de Sidi Haider
Quand j'eus
atteint l'âge de cinq ans, je me fis pastoureau. Je
folatrais tout le jour dans le bled avec mes agneaux mais
à ce jeu mes souliers furent vite
déchirés. Je demandai à mon père
de m'en acheter de nouveaux. La ville était loin.
Alors il me prit sur ses genoux et, tirant un bout de
ficelle et un canif de sa jellaba, il en coupa juste la
longueur de mon pied. Le lendemain, il revint de la ville
avec une paire de sandales. Elles étaient
parfaites.
1985
Transfiguration
A mes pieds, du haut du
septième étage, en cette fin de mai, la
rivière des Outaouais noyée dans la brume et
la pluie. Tout près, le gris, le rouge, l'ardoise et
le blanc des maisons québécoises
émergent du vert encore tendre des érables.
Sur l'asphalte noir, le silencieux roulement des voitures
américaines.
Il y a quelques jours,
c'était autre chose.
Chez Sauveur, restaurant
de poisson, vingt kilomètres peut être à
l'ouest d'Alger.
Le petit port de La
Madrague dansait dans le soleil. Des jeunes gens couraient
le long de la digue ; des enfants se baignaient dans
l'eau bleue.
Au loin, la grosse masse
du Chenoua dormait, écrasée sur la mer,
fermant la baie comme un gros chien qui garde les
trésors de Tipasa, ses colonnes dorées, ses
cinéraires grises et ses géraniums sang. Vers
le sud-ouest, la ligne bleutée du premier atlas
faisait de l'ombre au roses de Blida, elles aussi
cachées. Je ne pouvais les voir, je ne pouvais en
respirer le parfum mais je me souvenais qu'une d'entre elles
m'avait peut-être, un jour, aimé !
Sur le ciel, la coupure
des gorges de la Chiffa s'inscrivait alors avec une
précision toute clinique. Autrefois, il y avait des
singes dans ces montagnes. Dansaient-ils toujours d'arbre en
arbre et de rocher en rocher ?
Juste sous mes yeux, un
pêcheur empile ses casiers. il asperge au jet les
planches vertes de son échoppe.
De grosses crevettes
nagent paresseusement sur le corail d'une sauce
délicieusement épicée. Un grand
pâgre, pâmé sur un lit de fenouil,
découvre peu à peu son arête centrale
et, si ce n'est pas une illusion d'optique, je crois bien
que le niveau de la bouteille baisse dangereusement.
Il n'y a pas deux heures
que nous avons atterri. Dans la quiétude de ce chaud
midi, encore mal remis de ce brusque dépaysement,
j'entends le tintement des couverts contre la faïence,
assourdi comme s'il venait d'un autre monde. La grosse voix
d'Ahmed qui raconte des blagues résonne
étrangement ; Zine sourit ; Abdel, à
son habitude, écoute et se tait.
Il m'a fallu peu de
choses pour me trouver à nouveau complètement
ensorcelé, prisonnier des charmes d'hier et de
toujours, ressuscités par les images
d'aujourd'hui.
Qu'il fait bon,
Seigneur, ici ! Si tu voulais, j'y dresserais nos
tentes.
Hubert JOLY
1983
Croissant mouillé
Les croissants du
café Novelty ne sont plus ce qu'ils furent :
noircis et spongieux, ils ont perdu leur dorure avec leur
moelleux. Après six jours de pluie, l'esprit
noyé n'y est plus si le coeur y est toujours. Le
filtre est engorgé qui devait séparer
l'essentiel de l'accessoire et le subjectif de
l'objectif.
Dans ce pays qui change,
avance ici très vite, et là recule, il est
peut-être plus difficile à un Français
de juger sereinement des choses : nous sommes encore
trop mal décolonisés.
Notre sentiment tend
à nier ce qu'observent nous yeux et nous nous
bâtissons des rationalités artificielles pour
ne pas comprendre ce que notre instinct ne veut pas
admettre. Peut-être notre désarroi s'accroit-il
de ce que tout Algérien possède en lui deux
hommes dont l'un, l'institutionnel, rejette avec autant de
force une certaine idée de ce qui est français
que l'autre, le privé, conserve de liens et
d'attachements avec la France.
Ajoutons à cela
la tentation si forte chez certains de dire d'abord non pour
pouvoir exprimer un oui et l'on comprendra que les fils de
Descartes aient quelque peine à s'y retrouver.
Faut-il souhaiter que les relations gagnent en clarté
ce qu'elles trancheront dans les liens ambigus qui unissent
les deux communautés ? On ne saurait se
résoudre aisément à ce qui reste aussi
douloureux que l'arrachement du sparadrap sur une blessure
mal cicatrisée.
Mais après ce
sang, ces larmes, ces cendres, malgré tout
présents dans les conversations entre amis, que
pouvons-nous faire pour assainir les relations de
frères ennemis qu'entretiennent les deux Etats et
devons cesser d'être frères pour cesser
d'être ennemis ?
Lorsqu'on a
côtoyé, quinze jours durant un peuple avide de
connaissance et d'ouverture, débordant de
juvénile sympathie, passé en familles les
soirées de l'hospitalité, vu dans les flaques
d'eau de la nuit pluvieuse se refléter au travers des
palmes les lumières orangées marquant le
pourtour de la baie, il est dur de prendre ses distances
avec l'Algérie, de la voir s'éloigner du haut
de Sirius ou de l'avion, de ne ramener qu'un peu de boue aux
pieds.
1986
Figuiers
Le trottoir pavé
de petits carreaux de la gare centrale de Rabat est
semblable aux terrasses ombreuses qui bordent l'oued Fodda
de l'Ouarsenis algérien...
Il l'est...par l'odeur
âcre d'un figuier poussé dans la fissure d'un
mur de soutènement. Il a suffi que je passe le long
de l'arbre au grand soleil de l'après-midi pour que
sa senteur puissante fasse, en un éclair, ressurgir
à ma mémoire cette image, à l'exclusion
de toutes les autres.
De la madeleine de
Proust à la grive de Combourg, on ne dira jamais
assez la force du lien qui peut unir l'odeur d'un arbre au
souvenir des sens. Vingt-neuf ans séparaient ces deux
impressions olfactives. Beaucoup d'autres, semblables en
apparence, les avaient précédées ou
s'étaient intercalées. Chien de Pavlov de
l'histoire, c'est pourtant de ce figuier somptueux,
entremêlé de vignes et bourdonnant d'insectes
au-dessus de l'eau, que j'ai gardé le souvenir, pas
de celui de l'évangile dont les bourgeons annoncent
le printemps ou de celui sur lequel monta Zachée pour
voir passer Jésus. Mon enfance, lorsque je connus ces
deux-là, ignorait l'odeur prégnante de leurs
feuilles et, je crois bien aussi, le gout de leurs
fruits.
Pourquoi ce grand
figuier de l'oued Fodda est-il resté tapi si
longtemps au fond de ma mémoire pour en jaillir seul
ce soir, éclipsant le souvenir de tous les
autres.
C'était un chaud
jour d'été. J'avais résolu d'explorer
l'angle Nord du carré de ma circonscription,
vidé de ses habitants par la guerre, en vue de
reconnaitre le tracé possible d'une piste à
ouvrir pour ranimer la vie dans la vallée lorsque la
paix serait revenue.
Képi bleu en
tête, canne d'olivier en main pour mieux dessiner sur
la terre et pointer les repères du paysage, pour
l'utiliser comme marque de commandement et parce qu'elle
était l'incomparable et précieux cadeau de mes
administrés, investie dès lors de tous les
symboles de l'autorité et de la paix, bâton de
Moïse frappant le rocher pour en faire jaillir l'eau,
jeté à terre pour se transformer en serpent,
planté pour reverdir comme la verge d'Aaron,
j'étais parti dès l'aube, entouré de
mon maghzen en essaim, progressant hors des chemins pour des
raisons de sécurité sur des axes que me
donnait la boussole. J'investissais le paysage, je
découvrais et possédais ces terres inconnues
de ma circonscription mieux que je ne l'aurais fait d'une
piste ou d'un chemin.
Dan le bouleversement
des croupes et des ravines qui coupaient notre ligne de
marche, nous avions descendu et remonté je ne sais
combien de pentes. J'éprouvais la joie d'imposer ma
volonté droite à ce relief tourmenté et
je tenais à honneur de soutenir le train de mes
grands diables de moghaznis.
Je n'étais pas
très loin de fléchir lorsque nous avons fait
halte sur un éperon dominant l'oued, pour
déjeuner d'oignons, de tomates et, je me souviens, de
sardines, dont la présence me parut incongrue par
cette chaleur et dans ces montagnes, mais que mes goumiers
dévorèrent avec la simplicité du
Baptiste croquant ses sauterelles.
A nos pieds, l'oued
miroitait, invraisemblable dans le flamboiement de
l'été. Épuisés et transpirants,
nous éprouvions son attirance avec la force d'un
envoutement. Les éclats argentés des petits
barbeaux dans le courant transparent me donnaient le
vertige.
La verte vallée,
abandonnée par l'humanité, avait
conservé sa séguia qui courait au long des
pentes, la richesse de sa coltura promiscua, ses
voluptueuses treilles, la pureté de sa
rivière. Cette invasion subite d'un paradis de paix
dans notre vie de guerre détendait d'un seul coup les
ressorts qui s'étaient à notre insu,
tétanisés en nous au fil des jours.
Obéissant
à une impulsion irrésistible, comme des
gamins, les moghaznis se précipitèrent dans
l'oued, s'affalant dans l'eau claire, sans souci des
brodequins, des treillis, ni des armes, dans un
jaillissement fou d'éclaboussures.
Brutale rupture dans la
tension quotidienne, miracle d'un retour à une nature
innocente au sortir des villages entourés de
barbelés, sans doute le grand figuier exprimait-il
tout cela sans qu'alors je le sache. D'ailleurs, si je l'ai
vu, je ne crois pas l'avoir vraiment regardé.
Jusqu'à ce jour, je ne me doutais pas de l'avoir
enregistré sous la substance de son odeur. Il m'a
fallu près de trente ans pour l'apprendre, pour que
le djinn s'échappe du flacon descellé par
mégarde...
Qu'en reste-t-il ?
Dans la quiétude de ce soir ensoleillé d'une
capitale marocaine, je ne peux empêcher que se
mêle à la senteur du feuillage un souffle de
nostalgie.
Tant d'années
effacées, tant d'irrémédiable accompli,
tant de "jamais plus" sur la piste parcourue entre ces deux
arbres...Tant à entreprendre, si peu de temps pour en
faire si peu... et j'ai tant piétiné. Et pour
quel bénéfice ? Pour une image - non pas
jaunie car elle est encore toute colorée - dont, seul
de nous tous, peut-être, je me souviens, pour un
parfum, pour une essence que le vent du soir emporte, me
laissant le regret d'un avenir qui fut trop court, de futurs
que j'avais rêvés et qui n'ont pas
été.
Hubert JOLY
1987
- Perspectives et
chroniques Méditerranéennes
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