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Perspectives
Méditerranéennes
Chroniques
méditerranéennes
par
Hubert JOLY
Grenade
J'ai martelé
les Ramblas de mes talons, mangé la
poussière de Madrid, me suis assis aux
arènes de Ronda. J'ai philosophé à
Cordoue, pesté à Malaga, sur la Costa
Brava, supervisé Séville,
dévoré l'Aragon et la Castille. Eh bien, je
vous le dis : pour Grenade, je donnerais l'Espagne,
pour l'Alhambra, Grenade et le palais de Charles Quint
pour le plus petit des patios du Generalife.
Il avait bien raison
de pleurer Bouabdil et sa mère n'était
qu'une vieille mégère. Pourquoi n'a-t-il pa
su négocier de garder ses fontaines et ses arcs,
de conserver un regard sur les pentes de
l'Albaïcin ?
Il a fallu un
très court temps de l'Histoire, un tout petit bout
de colline pour réussir la plus belle incrustation
de palais. Plaisant contraste entre le
dépouillement du bassin des myrtes et les
arabesques de la cour des lions, entre le charme
intimiste des jardins et la vue paisible du haut des
belvédères. On est loin de la pompe romaine
et de l'aristocratie du pentélique et du
corinthien. C'est une autre mesure qu'ont trouvée
les émirs de Grenade : on commence par
morceller l'espace en fragments minuscules, zellijs,
gouttelettes, fleurettes et mouqarnas, pour les
recomposer inlassablement ; les stucs se font
grottes suintantes et les jets d'eau colonnes ; les
bassins sont miroirs et les murs un ciel
bleu.
Le charme de ces
compositions vient de leur échelle toute humaine
et du fait que jamais l'ensemble n'étouffe ni ne
noie les détails. Dans un tout petit espace,
l'oeil trouve toujours un dessin nouveau sur quoi reposer
l'esprit et chaque motif conduit à un autre par
une série de variations si légères
qu'aucune rupture ne s'inscrit dans la composition. Un
esprit attentif retiendrait peut-être un
balancement, une hésitation entre octogone et
dodécagone. Serait-là le signe de la
fragilité de l'Alhambra ? Est-ce une
difficulté à choisir un mode pour ancrer
une civilisation ? Entre l'étoile à huit
branches qui serait arabo-berbère et l'hexagone
qu'on dirait plutôt romano-chrétien,
y-a-t-il une fissure ou bien est-ce la grandeur des
petits émirs d'avoir réussi à les
conjuguer ?
Il y eut un instant
de grâce sur l'Alhambra. Sans doute le paradis
n'était-il pas là quand on était
dhimi dans les souqs ou les huertas, mais dans la
sanglante histoire de la Méditerranée, il
s'est trouvé un temps où les maçons
se sont faits orfèvres et les architectes
joailliers.
De tout cela, il ne
reste que le goutte à goutte des fontaines pour
battre la mesure d'instants où des hommes avaient
su inventer une incomparable qualité, donner
légèreté aux masses, densité
à ce qui est impalpable et passer au-delà
des miroirs.
Hubert
JOLY 1988
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et chroniques
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