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Perspectives Méditerranéennes

Chroniques méditerranéennes

par

Hubert JOLY


Sur la route de Jéricho

 

Sur la route de Jérusalem à Jéricho, que de peuples et de civilisations se sont succédé, descendant vers la mer Morte et l'anéantissement des siècles.

Dans ce décor funèbre, rien ne bouge. L'air surchauffé qui s'élève en filets tremblants ne parvient pas à animer ce paysage minéral où les tons de la brique s'opposent crument à l'inaltérable et profond bleu du ciel. Abimés sous la poussière, quelques épineux misérables attendent en vain la chèvre qui les délivrera de l'écrasant soleil. Les rapaces eux-mêmes évitent la vallée et planent au-dessus des crêtes déchiquetées.

Et pourtant ce chemin a vu passer les troupes de maints conquérants. Les cris des pillards ont glacé le voyageur. Des prêtres, des lévites et même des Samaritains ont emprunté la route qui s'enfonce au-dessous du niveau de la mer. mais aucun n'a laissé son empreinte dans la poudre et le khamsin a tout effacé de sa brulante haleine.

Pourtant, au débouché d'un ravin plus profond que les autres, et plus escarpé, il faut savoir deviner le lit d'un torrent asséché qui pousse ses débris rocheux jusqu'au milieu de la vallée. C'est à peine si l'on sent que ce qui subsiste d'air est moins étouffant, moins immobile.

Le voyageur que ne rebuterait pas la pierraille ou dont la monture aurait des sens plus propres que les nôtres à percevoir les changements de la nature, pourrait s'engager sur l'étroit sentier qui longe la falaise noire toujours à l'ombre. Au bout de quelques lieues, le ravin s'élargit pour laisser place aux bras convulsifs d'un oued asséché. La taille des blocs épars parmi les sables et les graviers, la violence de l'affouillement à leur base, permettent d'imaginer la puissance du flot qui se déchaine avec l'orage. Mais un tel cataclysme ne se produit guère qu'une fois tous les vingt ans. Plus haut, paraissent quelques maigres graminées. Des cailles, dissimulées derrière les rochers, s'envolent soudainement.

Au détour d'un méandre, on voit les premières flaques : le bourricot s'arrête et boit longuement ; le bédouin mouille son chèche et rafraichit son front. C'est ici que l'oued se perd dans les sables.

On sent nettement le souffle d'un air frais et l'on croit entendre le bruit d'une rivière. Ragaillardis, l'homme et la bête repartent. Le premier tire sur la longe. Il arrive enfin à l'eau tant désirée.

Elle coule sur un lit de sable clair et l'on ne sait pas si ses innombrables petits reflets sont ceux de la guerre que se font le courant, le ciel, l'ombre tremblante des grands peupliers ou si ce sont de petits cailloux blancs ou le ventre des goujons argentés qui font l'éclair en se retournant.

Jadis, au milieu des éclaboussures, des enfants ont joué dans cette eau limpide qui faisait briller leur peau bronzée, mais maintenant, tout est devenu silencieux. Si l'on s'élève un peu au-dessus, on longe une seguia encore en bon état, aux bords revêtus de pierre appareillée. Elle court en épousant la forme des courbes de niveau, jusqu'à des terrasses dominant la rivière de quelques mètres. Sur une sorte de petit promontoire, les restes d'une maison rustique témoignent d'une vie qui s'écoulait là, peut-être paisible dans ce vallon perdu. Face à face, autour d'une petite cour, une habitation et une étable à deux compartiments se regardent de leurs portes béantes et leur sol battu porte l'empreinte de pieds et de sabots.

Au centre de la cour, s'élève un grand figuier plein d'ombre. Une vigne languide en a progressivement fait le tour. Sa tige fibreuse s'est plaquée sur l'écorce qu'elle épouse et se hisse jusqu'aux branches maitresses de l'arbre qu'elle enlace de ses souples rameaux. Partout, elle mêle les reflets dorés de son feuillage finement dentelé au vert sombre des lobes arrondis. Elle accroche ses vrilles pâles au grenat violacé des figues. Des grappes lourdes luisent dans l'ombre et la peau translucide de leurs grains rosés craque sous la morsure des guêpes.

Dans ces jardins abandonnés, la vigueur avec laquelle ces deux plantes se sont épanouies, s'appuyant l'une sur l'autre, surprend le voyageur. Elles ont peu à peu occupé tout l'espace et leur vitalité domine désormais les ruines qui les ont vu naitre. Le pélerin qui passe s'arrête sous leur ombre et se rafraichit de leurs fruits. S'il est obtus, il se contente d'y faire un somme ; si son coeur est sensible, il admire l'entrelacement végétal, il y reconnait une image de l'amour.

Hubert JOLY 1980

Perspectives et chroniques Méditerranéennes
 


 

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