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Perspectives
Méditerranéennes
Chroniques
méditerranéennes
par
Hubert
JOLY
Maroc
- Les
chemins de Casablanca
- Nuit
d'hiver
- Fès,
la nuit
- Grains
d'orge sur échiquier
- Grenades
- Le jour et
la nuit
- Nuit sur
la Koutoubia
- Essaouira
- Imlil
en avril
- Mogador
- Essaouira
l'hiver
- Maisons
de Marrakech
- Sidi
Kaouki
- John
de Mogador
- Sittine
- Les Français à
Mogador en 1844
- Bulletin de liaison
Numéro 1
Les
chemins de Casablanca
En ce
temps-là, car l'exacte notion du temps avait fini
par m'échapper, je marchais... La nuit
commençait à tomber sur Casablanca, sur les
discours verbeux du congrès qu'une puissante
sonorisation faisait résonner dans les tympans
d'un millier de délégués
murés dans le confort d'une
mini-société internationale qui se grise de
mots, d'elle-même et de ses privilèges. Et,
parmi les projecteurs et les calicots, tous ces
congressistes ignoraient la venue du soir.
Pourtant, à
cent mètres du palais de la foire, la même
nuit tombait sur un peuple qui, comme moi, marchait,
estompé par la brume de l'océan tout
proche. J'allais vers le centre de la ville par le
boulevard Al Alaoui qui longe le mur de la Médina.
Il y a quelque chose de prenant dans la démarche
du solitaire qui remonte le courant de l'humanité,
fût-il celui d'une paisible transhumance du soir,
comme c'était le cas.
A la lumière
légèrement atténuée des
ampoules se balançant au-devant des
échoppes, je voyais surgir du demi-brouillard les
visages d'inconnus de toujours qui s'illuminaient d'un
brève clarté avant de replonger dans
l'ombre pour jamais. Marchant au milieu d'eux qui
m'affrrontaient, m'entouraient, me contournaient, je
voyais briller leurs prunelles tournoyant autour des
lampes de la rue. Et moi-même, saisi par ce
spectacle, je me grisais de ces regards venus vers moi,
me sentant à mon tour attiré par leur
flamme comme une sorte de papillon des yeux de la
nuit.
Parfois un
détail insolite brisait un instant le
sortilège : un bouquet de menthe
trônant au centre d'une corbeille de pyjamas,
l'apprenti d'un pâtissier, vêtu de blanc
comme le mitron qui le précédait, portant
ses gâteaux avec la gravité d'un mage, un
vieil aveugle appuyé sur l'épaule d'un
Tobie-négrillon.
J'avais perdu le sens
de l'ouïe et de l'odorat, absorbé que
j'étais par ce ballet de visages dont j'imaginais
qu'ils m'interrogeaient tour à tour, violemment
muets dans une éloquence que mon cur cherchait
à comprendre. Peut-être me diraient-ils un
jour :"J'étais analphabète et tu m'as
parlé d'éducation bilingue ; j'avais
faim quand tu vantais tes salades au banquet des
intellectuels ; j'étais chômeur,
m'as-tu ouvert les portes de l'avenir ?"
Je me demandais sur
ce chemin de Casablanca s'il faut admirer la grandeur de
Dieu par les forces de vie qu'il jette sur ma route en
mécène, donnant la mesure de sa
prodigalité de créateur dans la seule,
simple et chaleureuse humanité, ou s'il faut
maudire le hasard d'avoir dispersé dans l'ombre de
la nuit tant de lumières tremblantes que la brume
dévore et dont il est écrit quelque part
qu'elles sont mes surs et mes
frères !
Hubert
JOLY 1982
Nuit
d'hiver
Une faible lueur sous
le porche troue la nuit de l'épais rempart cernant
la médina de Rabat. Il pleut. Enfoncé dans
l'ombre d'une sorte de caverne percée sous la
voute dans l'épaisseur du mur, un petit marchand
de brochettes ranime par instants les braises de son
gril. Les courtes flammes bleues transforment en un
masque grimaçant de sorcier sa figure
sommée d'un bonnet pointu de laine. Retiré
dans l'obscurité, dissimulé dans les plis
du long burnous marron qui le protège jusqu'aux
pieds, le capuchon rabattu sur la tête,
l'étranger solitaire veille et médite. De
son repaire, il garde la frontière que se
disputent, dans le froid, le présent et le
passé, la mort et la vie.
Les oscillations de
l'unique ampoule lui renvoient, au travers des
fumées qui montent du foyer, l'image d'une glace
tachée de son, où se lit le sourire
énigmatique et pâli d'un visage aux yeux
étroits d'oriental.
Pendant que
s'exhalent les odeurs, dans le grésillement des
viandes et les crachotements noyant la lancinante
mélopée du poste radio, deux quartiers
sanglants au croc du boucher se balancent dans l'air
glacé, fouettés par les rafales de la
pluie. Sur une table de formica rosâtre aux coins
écornés, un grand plat de brochettes
presque vide étale le vert de ses persils
flétris. Un bouquet de menthe émerge d'un
seau près des hélices abandonnées
d'un ventilateur emmêlé dans son
câble.
Retenant son souffle,
raidi dans une sombre immobilité,
l'étranger scrute un par un les visages des
miséreux de la nuit surgis aux lumières du
feu. Marqués d'une secrète
inquiétude, creusés de rides ou
cernés de maigres barbes noires et grises, ils
hésitent un instant devant le regard qui les
fouille. Parfois, ils esquissent un sourire incertain qui
s'ouvre et se prolonge si l'étranger, maitre de
leur destinée d'un instant, sourit à son
tour.
Une goutte d'eau,
tombée de la voute et recommencée sans
cesse, compte impitoyablement le temps. L'éclat
jaunâtre des plateaux de cuivre d'une balance
Roberval, animés par le vent d'un inutile
va-et-vient, pèse le néant. Les yeux de
l'étranger se perdent dans l'amertume et dans le
songe. Ainsi va le monde, sous les arcs
outrepassés d'une nuit d'hiver en
Méditerranée.
Hubert
JOLY 1983
Fès, la nuit
Dès l'approche
du soir, la famille de Rachid, jeune médecin
marocain, se rassemble autour de la table ronde dans
l'attente impatiente de la rupture du jeûne.
Déjà la
harira fumante trône au centre et les assiettes de
fruits secs et de pâtisseries au miel se disposent
en cercle devant les bols.
Les secondes sont
précieuses et, Copernic aidant, le repas peut
commencer cinq minutes plus tôt qu'à Rabat.
Lorsqu'arrive l'instant espéré, les
conversations animées font place au silence et
chacun goute avec délices le potage
parfumé. La première soif apaisée,
la première faim domptée, le jus de
betterave frais et sucré, le poulet aux
légumes et aromates sont appréciés
par les connaisseurs.
Mais il est
déjà temps de sortit pour rejoindre tous
ceux qu'un même mouvement attire dans les rues de
la ville. Non sans faire un crochet par la maison
d'Houria dont le bébé, né cette
semaine, dort abandonné sur les bras d'une
grand-mère ravie. Nous partageons le sellou, gros
gâteau de blé fait pour accueillir les amis
venus féliciter l'accouchée.
Tandis que les
parents demeurent en famille, Anis, Rachid, un de leurs
amis médecin, moi-même, franchissons Bab El
Djouloud. Par Talaa sghrira, nous nous engloutissons dans
la foule et les siècles. Parvenus à la
moitié de la descente, nous
pénétrons dans un café. Dans la
salle haute, devant un verre de thé calé
dans un support en forme de pyramide tronquée, une
cinquantaine d'hommes assis en tailleur écoutent
des melhouns, romances populaires fassies,
interprétées par un chanteur
qu'accompagnent le houd et le guenbri, instruments
traditionnels de la musique andalouse. Les assistants
frappent en cadence dans leurs mains et chantent en chur
le refrain.
Mais il faut
déjà rentrer. Il faut laisser musique,
zellijs et fontaines, quitter un passé qui
s'était réveiullé à la faveur
de la nuit.
Quand Ramadan suspend
ses lumières dans les ruelles et illumine les
fondouks, son reflet fait briller tous les yeux. Il
rajeunit les vieux, réunit les mains des amoureux
et embellit les femmes. Réveillant des traditions
qu'il fait sortir de l'ombre au son de musiques
aigrelettes et trépidantes ou au chant des airs
populaires, il unit le passé au présent. Si
Allah s'applique à lui-même le
précepte évangélique :" Quand
vous serez rassemblés en mon nom, je serai parmi
vous", alors je puis assurer que pendant cette nuit de
Ramadan à Fès, il était avec
nous...
Hubert
JOLY 1983
Grains d'orge sur échiquier
Un peu à
l'écart d'Aït Ourir, sur une terrasse au pied
des contreforts de l'Atlas velouté de vert et de
brun durant ce mai pluvieux, une casbah de l'ancien pacha
de Marrakech achève de se ruiner. L'eau qui s'est
infiltrée au travers des terrasses a pourri les
solives historiées. A l'étage, au travers
des trouées du soleil dans les plafonds, frises et
lambris peints d'entrelacs bleus, mauves et or, brillent
d'un éclat qu'ils n'ont jamais connus dans l'ombre
des chambres obscures. Sous la galerie, dans une arcade
de lumière, deux femmes, armées de
bâtons, frappent à coup redoublés des
gerbes éparses.
Rien de plus
somptueux que cette jonchée fraiche des orges
encore vertes et jaunes sur le damier rigoureux de marbre
noir et blanc. Rien de plus de dérisoire que ces
vieilles, sans sexe et sans âge,
indifférentes aux splendeurs agonisantes qui les
entourent. Le pied d'orties qui croît à la
jointure des dalles du patio est mieux enraciné
dans l'histoire que ces guenons aux dessus
douteux.
Aux
misérables, futur et passé
indiffèrent également. Il n'y a pour eux
qu'un instant fragile qui s'anéantit. Hier ou
demain n'ont pas de sens lorsque toutes les forces sont
mobilisées pour faire face aux besoins du
présent. Il ne reste plus rien à investir
sur le temps...
Dans le jardin de ce
palais des vanités, abandonné depuis trente
ans aux injures du temps et au mépris des hommes,
une vie sauvage renait malgré tout. Elle a la
grâce un peu fruste des herbes des champs,
tellement éloignées des rigueurs
architecturales qu'avaient fait régner les maitres
de ces lieux silencieux.
Si la mort des hommes
se compare à celle de leurs bâtiments, je me
demande avec curiosité quelle vie passe de l'autre
côté du décor ? Les
allées des châteaux du paradis sont-elles
piquées des orties vivaces de nos regrets, ou
riches des javelles encore gonflées de nos
amours ?
Hubert
JOLY 1981
Grenades
Le bossu de vingt ans
qui vend des grenades à Bab El Fella, celui dont
la gueule est tordue par la souffrance, comment voit-il
le monde ? A quoi pense-t-il le soir, quand il
rentre dans son bouge et retourne de son unique main
valide le carton humide qui lui servira de couche ?
Quelle place tient-il dans le monde de ceux qui passent
droits et souriants devant sa balance ?
Si j'étais
à sa place, je ramperais jusqu'à chacune
des miettes de charbon de bois abandonnées sur le
marché. Je les amasserais comme un avare amasse
son trésor. Puis, chaque nuit, à la
lumière d'une lampe-tempête, je gratterais
les fleurs du salpêtre, la seule plante qui fleurit
sur les murs de ma cave.
J'en ferais une
énorme bombe et, moi, le bossu de vingt ans, je
ferais péter la face de la terre.
1984
Le jour et la nuit
Tout au bas de la
colline, les pluies des derniers jours ont coupé
la chaussée. Sur la pellicule de boue qui sert
d'allée centrale au souk, Najib, Mohamed et moi,
entreprenons une navigation incertaine parmi les
étals colorés de carottes et de persil.
Autour de nous, l'inquiétant amas de constructions
qui s'ordonne péniblement tout au long de la
montée semble glisser, lui aussi, sur la terre
mouvante. Jeu de cubes dont les empilements et les
surplombs semblent nés de la main débile
d'un géant demeuré.
Parfois, de
l'enchevêtrement des fils électriques et du
béton mal assuré, émerge, comme par
miracle, l'orbe d'une coupole à l'ombre d'un
figuier. Le long du mur d'un jardin devenu
dépotoir, un vieux égorge une tourterelle.
L'oiseau volète un instant souillé de terre
et de sang. Sur une pente piétinée,
agonisent quelques chicots d'oliviers. Dans la brume des
fumées et les cris des enfants, l'oued noirci
dissimule ses dernières convulsions sous les
roseaux penchés.
Vers le nord, les
pentes du Zalagh s'élèvent, couvertes
d'oliviers. Au-dessus des lacets de la route, les morts
vêtus de pierre blanche sommeillent sous un vert
gazon. Les forteresses mérinides s'effritent dans
le soir.
Les dernières
lueurs d'un ciel, où s'effilochent les stratus,
fondent en gris pastel les murailles immobiles. La
cité du jour qui se bat pour la vie rejoint peu
à peu dans la nuit sa compagne éternelle
figée derrière le rempart. Un souffle d'air
agite un instant les buissons. Un chien jappe. Pauvre
miroir des splendeurs étoilées,
réponse balbutiante de l'humanité à
la grandeur de Dieu, le bidonville allume ses quinquets
au pied de la falaise. Deux cigognes passent. Nous nous
taisons. Fès, c'est aussi cela.
1984
Nuit sur la Koutoubia
En cette fin novembre
de l'an de grâce 1987, il pleuvote sur Bab
Doukkala. La nuit tombée, face à moi, les
phares des voitures et des mobilettes font luire le
bitume légèrement boueux, assez pour
être glissant, transformer en piège les
peaux d'oranges, maculer le pantalon. C'est dire que
l'humeur est à l'unisson. Où sont
passés les soirs d'antan , où est la
douceur de la nuit qui faisait exhaler la senteur du
datura quand le minaret de la Koutoubia faiblement
éclairé se projetait sur la verte
transparence d'un ciel plus limpide que
l'eau ?
Ce soir, c'est
plutôt M. de la Rochefoucauld qui me tient
compagnie. Comment un homme aussi bien
élevé ne sent-il pas que sa présence
est parfois un peu pesante ? Ne devrait-il pas se
retirer sur la pointe des pieds pour éviter de
crotter ses talons rouges ? Je sais trop que
l'intérêt mène le monde et je
conçois que pour des affamés,
l'intérêt descende, comme l'estomac, jusque
dans les talons. Mais à partir du moment où
l'interlocuteur ne se demande pas : "Que mangerai-je
demain ," mais plus crument "Mangerai-je
demain ?", la simplification de
l'énoncé pèse d'un terrible poids
sur les vélléités de
dialogue.
Je n'ai pas de
réponse et si je m'inspire un peu du proverbe
chinois qu'il vaut mieux apprendre à pêcher
à un homme plutôt que de lui offrir un
poisson, je crains fort que le pêcheur ne soit
réduit à l'état d'arêtes
lorsqu'il saura prendre le poisson.
C'est la plaie du
Tiers Monde que l'impossibilité où sont les
démunis de relever la tête pour
considérer le long terme , ou même le
moyen... Le moindre projet est à la merci des
accidents de la vie quotidienne et les ruraux qui ont
envahi la médina se sont lassé d'attendre
que les arbres portent des fruits. La plupart des jeunes
sont conscients qu'il n'y a pas d'avenir pour les pauvres
et que l'Eldorado commence à Gibraltar ou
Perpignan. Il y a toujours le mythe du cousin qui a
réussi à passer au travers des mailles du
filet et dont on se fait fort d'imiter
l'itinéraire tortueux. A moins que d'un coup de
baguette magique, on puisse ouvrir un commerce et chacun
se sent qualifié pour être marchand de
tee-shirts ou de blue-jeans...
Que faire une fois la
poignée de dirhams épuisée ?
Derrière l'enfant qui conduit l'aveugle, le femme
ou le bébé enguenillé, il y en a
dix, il y en a cent qui tendront la main.
Dans ces conditions,
la charité tend à se lasser avant
même de s'épuiser. Il n'y a rien qui vaccine
et qui endurcisse davantage contre le spectacle de la
misère et du malheur que le sentiment de
l'impuissance. Dans la nuit, le pittoresque et les
couleurs trompeuses de l'orientalisme s'effacent devant
un réalisme dépouillé des effets et
des sortilèges de la lumière. C'est
à cet instant là, quand les ors du couchant
se sont évanouis dans les sables ou la mer que
l'Orient attend de l'Occident mieux qu'un geste de
compassion.
1987
Essaouira
Premier
matin du monde, comme chaque jour, sur la baie d'Essaouira.
Petits rouleaux fatigués qui se brisent au loin sur
le sable. Troupeau de goélands qui piaillent sur la
grève se disputant on ne sait quoi.
Je goute ces derniers
instants dans l'état d'esprit de celui qui ne
reviendra peut-être jamais. Cette impression de
« jamais plus », vraie ou fausse,
empoisonne et transfigure tout à la fois. Elle oblige
à graver dans la tête chaque détail du
paysage pour en conserver ce qui peut être
sauvé. Comme on effleure une dernère fois la
peau soyeuse de l'aimée dans l'espoir d'en garder
l'empreinte au bout des doigts, je tente d'imprégner
en moi les ondulations des collines qui ferment la baie et
j'essaie d'embrasser du regard tout le paysage jusqu'aux
fortifications de Mogador.
Combien de fois ai-je
murmuré ce nom lorsqu'adolescent
j'énumérais les noms de la
géographie : Agadir, Mogador, Safi, Mazagan,
Casablanca, Rabat... De tous ces noms, Mogador était
celui qui me parlait le plus : de pirates et d'or dont
il porte l'assonance, de fabuleux voyages, des grandes
découvertes...
Et ce n'était que
ça ! Ce petit bout d'ile dans le coin le plus
délaissé, le plus abandonné, le plus
nostalgique et le plus oublié de la terre, plus loin
que le Rivage des Syrtes. Djerba, Gorée, Essaouira,
même combat... perdu contre la vie et l'histoire. Une
forteresse qui ne défend plus rien qu'un admirable
paysage, une rigueur architecturale qui ne sous-tend plus
aucune ambition, une activité qui se dissout dans le
café au lait. Tout n'est plus qu'ombres,
demi-teintes, formes estompées. Petit port qu'une
sardine pourrait boucher, où, sur la plage, les
embruns forment un mur de lumière si éclatant
qu'il dissout le visage et le buste des joueurs dont on ne
voit plus que les jambes courir sur le sable... Sur les
quais, des arêtes de bateaux qui finissent de se
dessécher. Plus abandonné encore, le
cimetière aux herbes folles autour du marabout. Les
goélands s'y perchent sur les stèles, figurant
les âmes des trépassés de la
légende. Par un étrange paradoxe, lorsque
l'histoire a oublié un lieu, il n'y reste plus que
l'Histoire...
1993
Imlil en avril
En cette fin d'avril,
les neiges de l'Atlas sont encore à quelques
centaines de mètres au-dessus du village. Des
lambeaux de nuages dissimulent les sommets et, depuis quinze
jours, des pluies régulières alimentent le
torrent qui gronde au milieu de la vallée et se
permet parfois de croquer un morceau de la route. A
côté du chalet du Club alpin, de petits groupes
de touristes attendent que Lahcène les guide sur les
sentiers qui mènent au Toubkal;
Plus modestes, Ahmed et
moi grimpons les pentes en évitant les ruisselets ou
en utilisant les revers des séguias qui forment
autant de petits chemins sur les courbes de niveau.
Parmi les gros blocs de
granit, de petites terrasses aux forme capricieuses
retiennent de minuscules champs d'orge d'un vert
éclatant. Ce tissu que le soleil éclaire par
instants s'orne des franges violettes d'iris dominant le
sommet des murets. Qu'elles sont somptueuses, ces
améthystes barbares piquées sur les lames
grises de leurs sabres.
A mesure que nous nous
élevons parmi les grands noyers aux premières
feuilles translucides et rousses, nous découvrons les
bouquets de cerisiers déjà défleuris,
les lignes des terrasses vertes et, juste au-dessus,
là où l'eau ne peut monter, les murs de terre
et les toits plats des maisons berbères. Chaque
éperon, ou presque, porte son hameau. Partout l'eau
sourd, irriguant les rosettes de fleurs sauvages qui se
cachent dans le grenat luisant des granits. Selon son
humeur, elle goutte, coule et ruisselle, murmure ou chante,
de canal en canal, de rocher en rocher, avant de se perdre
dans les cascades.
Et aujourd'hui, c'est
justement l'Aïd. Des troupes d'enfants, criant et
riant, dévalent les ruelles du village, poursuivis
par trois grands diables masqués et cornus,
revêtus jusqu'aux pieds de peaux de chèvres.
D'où vient cette antique tradition ? A quel rite
obéit-elle ? Quel est son sens profond ?
Nul ne le sait aujourd'hui, pas même ceux qui
perpétuent la coutume et font pleurer les petits
enfants comme le père Fouettard des villages lorrains
de mon enfance.
A moins de deux heures
de Marrakech, à cinq heures des
Champs-Elysées, si semblables et si
différents, nos frères de l'Atlas aux visages
plissés par le soleil et aux mains durcies continuent
de lutter pour la vie. Ils ont de la chance. Ils ne savent
pas qu'il n'y a pas de visa pour eux.
1987
Mogador
Il y a
déjà quatre mois que la silhouette un peu
tassée de l'ancien sergent ne passe pas, son cabas
à la main, devant le café Michlifène
où il avait coutume de s'asseoir.
Ce matin, c'est à
Essaouira que je vais le rejoindre. Son visage bougon
s'éclairera-t-il d'un sourire quand il
m'accueillera?
Il est très
tôt. Je me presse sur le front de mer pour ne pas
être en retard. Je traverse le méchouar puis le
marché, sans un regard pour l'élégance
des arcades. Le dernier rempart franchi, un vaste espace
parsemé de carrioles, d'immondices et de mendiants
étale sa misère au soleil. A gauche, des
calèches s'alignent le long du cimetière
chrétien. Plus loin, sur la droite, un mur blanc
s'ouvre dans un grand arc outrepassé.
Sur le seuil,
ébloui, je recule. Jamais lumière plus
transparente n'a inondé l'espace. Il n'y a rien que
des herbes folles agitées par le vent entre le ciel
et les marbres blancs. Le gardien m'indique, là-bas,
une masse grise aux arêtes de ciment.
Le premier Ramadan,
Abdou t'a trouvé devant la porte de ta maison,
évanoui. Cinq petits jours ont passé. A
l'hôpital, tu serrais la main de sa mère entre
les tiennes. Tout était fini quand Abdou est revenu
du laboratoire.
Quand tu es
rentré de Miami en septembre, tu avais
décidé de finir tes jours au Maroc. Savais-tu
que le moment était si proche quand tu me disais
début décembre: "J'aurai eu une belle
vie"?
Si les cieux sont aussi
limides que cette matinée, si les âmes sont
aussi légères que ces goélands, si tu
as trouvé l'amour éternel, je n'ai pas le
droit d'être triste. Demain, je viendrai avec Abdou et
Bouchaïb. Tous trois, nous nous donnerons la main
pendant que je réciterai avec eux la seule
prière qu'ils connaissent, celle de l'Islam.
Peu importe que tu
reposes dans un petit cimetière juif au fin fond de
l'Afrique du Nord, que tu n'aies peut-être pas cru
à grand chose et que je sois chrétien. Ce sont
nos mains liées pour toi qui compteront, pas nos yeux
qui retiendront leurs larmes.
Puis je repartirai, te
laissant seul ici. Mais Abdou m'a promis de venir peindre de
blanc ta tombe. J'ai tenu à ce que Bouchaïb, qui
sait sculpter, grave sur une pierre: Burt Weithorn,
1921-1997. Peut-être écriront-ils aussi, mais
je ne sais pas si c'est très convenable en pareil
endroit: "Dieu est amour".
Pourtant quelles mains,
mieux que leurs mains innocentes, pourraient le dessiner
pour toi?
1987
Essaouira l'hiver
Dans Essaouira, l'hiver,
il y a du Julien Gracq et du Dino Buzzati. La grande
pêche a déserté le port pour
s'établir à Tantan et ce n'est pas la
pêche côtière qui peut animer la ville
au-delà du petit port fortifié par les
Portugais. Si Barthélémy Diaz, si Vasco de
Gama, si Magellan se sont abrités dans le mouillage,
s'ils ont ancré leurs caravelles à l'abri de
l'îlot, nul ne le sait ici. Seules les pierres muettes
se le rappellent peut-être, mais elles ne le diront
pas. Ce n'est pas la brume du Rivage des Syrthes qui bouche
l'horizon d'Essaouira. Derrière l'inaltérable
bleu de la mer, ne se cache aucun ennemi menaçant.
Aucune attaque n'est à redouter derrière les
murailles roses. Il y a longtemps que l'adversaire est dans
la place: le chômage, frère de l'ennui et du
désespoir. Pas de travail, pas de projet, pas de
ressources, pas d'avenir.
Le calme si merveilleux
d'Essaouira en ce mois de décembre où l'on se
baigne et joue sur la plage n'est que l'empreinte en creux
de l'Histoire. Elle s'est retirée comme la mer,
laissant une grève lisse de souvenirs.
Deux rangs d'araucarias,
une balustrade de béton moulé
badigeonnée à la chaux témoignent
discrètement d'une présence coloniale
estompée. On dirait que les Français sont
partis sur la pointe des pieds pour ne pas réveiller
la belle endormie. Les quelques touristes qui
s'égarent sur le rempart n'écouleront pas les
stocks d'objets en racine de thuya et, sur les
présentoirs, les cartes postales continuent de se
gondoler à l'humidité et à la
poussière.
Après la
scolarité, les jeunes n'ont le choix qu'entre rien et
pas grand chose. Pour ceux qui ont une activité, le
travail à temps partiel est souvent la règle.
Que feront les petits ateliers quand les racines de thuya
seront épuisées ou que la mode en sera
passée? Comment la compréhension peut-elle
s'établir lorsque le repos que viennent savourer les
uns est la plaie des autre? Le gouffre de la mer qui nous
sépare, la Méditerranée, non ce bel
Atlantique, est trop amer pour ceux qui nous voient la
sauter dans un sens et ne peuvent la franchir dans l'autre.
Peut-être un jour, faute de pouvoir le passer en
bateau ou même à la nage, peut-être, si
nous ne les avons pas aidés, seront-ils tentés
de le passer, comme naguère, sur le fil de leur
épée.
1997
Maisons de Marrakech
Il est urgent de faire
l'inventaire de l'architecture pseudocoloniale de Marrakech.
Car c'est par bataillons serrés que tombent les
petites villas, généralement à un seul
niveau, de la période française. Sans
grâce mais sans agressivité, elles
n'étaient souvent que l'alibi de somptueux jardins de
lianes fleuries: bougainvillées, plumbagos, bignonias
et jasmins s'y disputaient les murs et clôtures,
escaladaient allègrement les cyprès pour
retomber en cascades éblouissantes. Chaque fois
qu'une de ces modestes maisons disparait, elle est
remplacée par un immeuble de cinq étages
à la façade plate ou à l'insoutenable
prétention architecturale. La palme de l'horreur, si
l'on peut dire ici, revient à un immeuble qui
s'avance en pointe sur la grand place de la poste de Guelliz
et qui constitue la grammaire la plus complète qu'on
ait jamais vue du tape-à-l'oeil et du mauvais
goût. Le seul traitement qu'il mérite est le
canon. La Marrakech coloniale, celle qu'avait
rêvée les architectes de Lyautey, se meurt mais
la décomposition s'est fortement
accélérée en quatre mois: Depuis le
début de 1996, au moins 25 maisons
abandonnées, des blocs truffés de galeries
commerciales désespérément vides, des
jardins publics fermés ou à l'abandon...
Sans doute,
l'accroissement de la population et la pression
spéculative expliquent-ils largement le
phénomène et il n'y a pas lieu d'en être
autrement surpris. Il aurait fallu classer le quartier de
l'hôpital, les abords de l'avenue Mohammed V
jusqu'à l'Hôtel de ville au moins; comme
Lyautey a préservé la médina. On visite
les jardins Majorelle mais un début d'abandon se lit
déjà dans les parterres et c'est à la
vigueur de la végétation non
disciplinée qu'ils doivent encore leur charme. On
peut rêver du paradis mais s'il est plus proche ici
qu'ailleurs, il s'éloigne à proportion des pas
qu'on fait dans sa direction et ne laisse à la bouche
que l'amertume des désirs inassouvis.
1997
Sidi Kaouki
Sur la plage, de longues
lames déferlent, trois par trois, sans se lasser. Le
soleil du matin les transperce d'un vert tendre et
transparent. Elles viennent attaquer le conglomérat
rocheux sur lequel est édifié le marabout de
Sidi Kaouki. A vrai dire, le tombeau du saint est
enchâssé dans une sorte de "ribat", une batisse
compacte sans une ouverture du côté de la
terre, d'où les guetteurs scrutaient la mer dans la
crainte des incursions portugaises ou autres. Lorsqu'une
voile était signalée, ils allumaient des feux
pour alerter les populations d'alentour.
Il y a belle lurette que
les voiles portugaises ont disparu. Un ennemi plus sournois
et plus tenace s'est révélé. Depuis
cinq ou six ans, les vagues ont eu raison de la
façade maritime du batiment dont les portes
béent sur le vide. Combien de temps leur faudra-t-il
pour dévorer la fière silhouette et abolir
neuf siècles d'histoire et de légendes?
A quelques mètres
de là, la vie moderne commence à marquer de
son empreinte une côte que les hommes n'avaient jamais
encore altérée: l'arrière-plage est
jonchée de débris plastiques et, plus haut,
des maisons sans grâce commencent à s'aligner,
blessant l'altière solitude de la forteresse. Combien
il est plus doux de s'asseoir à l'ombre d'un grand
caroubier, de bavarder doucement en trempant les
bouchées de pain dans l'huile d'arganier ou en
goutant le miel de fleurs de chardons. Les images
virgiliennes ressuscitent à la vue d'un couple de
mules tirant l'araire ou de quelques moutons paissant parmi
les oliviers...
Il est des lieux
où l'histoire s'étire en baillant puis se
retourne et s'endort... On pourrait penser qu'elle
continuera à se reposer à Sidi Kaouki.
Pourtant, l'allongement
de la piste de l'aéroport permettra dans deux ans
l'atterrissage des gros avions. C'en sera sans doute fini de
la quiétude que connaissait ce petit coin de terre et
de ce qui faisait le charme de ce marabout. Les gros
bataillons de touristes donneront l'assaut au moment
où les vagues emporteront le dernier pan de mur de
Sidi Kaouki. Avec lui, c'est une partie du Maroc ancien, un
Maroc un peu mythique, qui s'engloutira dans l'océan,
avec la magie d'un paysage qu'une seule construction avait
su magnifier. Certains le déploreront. Nous ne serons
plus là pour voir les autres hausser les
épaules et les entendre dire: Qu'est-ce que cela peut
faire?
1997
John de Mogador
Je croyais les
anglo-saxons spécialistes du never more et du spleen.
Et voila que j'y verse à mon tour et m'y roule
maladivement. Ne suis-je donc venu au Maroc que pour
alimenter une incurable mélancolie? Est-ce une
question de climat, d'histoire ou de géographie ou
bien le ver est-il dans mon fruit? Jamais le vieux sujet de
dissertation que le paysage est un état d'âme
n'aura été plus vrai qu'à
Essaouira.
Ce soir, je descendais
vers la plage pour voir monter la mer. Le soleil
était près de se coucher. Les orteils des
joueurs de foute avaient marqué le sable mais mes
souliers n'imprimaient aucune trace. Etait-ce un
présage? Serais-je devenu superstitieux? Dans ce lieu
au charme un peu désespérant, je ne suis
jamais venu sans me dire: "Sera-ce la dernière fois?
Peut-être ne verrai-je plus jamais ces iles, ces
fortifications, cette jeunesse bondissante". C'est ici
où le temps semble s'être ralenti que je
ressens le plus fortement la rapidité de sa course.
Quel paradoxe! La mer, le sable, les étoiles, la
jeunesse, tout vous file entre les doigts, entre les yeux.
Il ne reste que le souvenir que c'est bon, que c'est
très beau, que c'était bon, que c'était
très beau.
Alors pour aller dans le
pire, je suis allé faire le tour des
cimetières. Pas le musulman puisqu'un roumi ne peut
pas y entrer. Pauvres chèches, je ne vous ferais pas
de mal. Je suis, hélas, bien incapable de vous
réveiller. Mais quel abandon, quelle
déréliction... Ce ne sont que momuments
brisés et conservatoire botanique de mauvaises
herbes. Ici, même la mort ne dure pas.
Dans le cimetière
israélite, je suis allé me recueillir sur la
tombe d'un vieil ami américain. Le coffrage de ciment
se fendille déjà et une fourmillière
s'y est incrustée. Les pourtours du nom s'effacent.
Et il y a à peine plus d'un an.
Chez les
chrétiens, beaucoup de corps diplomatiques. Les
consuls d'Angleterre et d'Allemagne ne faisaient pas de
vieux os. A la recherche de la tombe la plus ancienne, j'ai
fini par découvrir une dalle le long d'un mur et j'ai
lu: "John Gray Mitchell, décédé
à Mogador le 2 janvier 1865 à l'âge de
23 ans."
Pauvre cher John, j'ai
tout de suite reconnu en toi mon frère. Etais-tu
l'enfant doré d'un de ces consuls oubliés? Le
midship d'un voilier d'Amérique,
débarqué mourant lors d'une escale? Un
fringant sous-lieutenant de l'armée des Indes avant
l'ouverture de Suez? Ou bien un garçon plein de
rèves courant la route des sables comme René
Caillé ou Charles de Foucaud? Mais ton destin s'est
arrêté à Mogador et ton nom s'est perdu
le long de ce mur: il a fallu que j'écarte les
géraniums sauvages pour le recueillir et le sauver
encore un peu de temps.. A cent trente-trois ans de
distance, ma pitié s'émeut pour toi. N'as-tu
pas trouvé un ami pour t'aider face aux angoisses de
la mort? Je ne me pardonne pas ne n'avoir pas
été à tes côtés. J'aurais
passé mon bras sous ton cou pour soulever ta
tête; j'aurais humecté tes lèvres et
j'aurais fermé tes yeux. Ou bien peut-être -
mon Dieu je t'en prie - peut-être je t'aurais
sauvé.
1998
Sittine
La flèche qui
vole vers le but ne s'interroge ni sur l'archer ni sur la
cible. Le ferait-elle qu'elle hésiterait, donnerait
prise au vent, manquerait l'objectif. Il en est ainsi de la
vie lorsqu'elle est pleine d'énergie. Elle va son
chemin et s'éclate sans se poser de questions, ou
tout au moins pas celle du pourquoi?
Pourtant, à
mesure que passent les années, cette question,
maintes fois écartée, comme une mouche
importune, revient, s'impose.
Quand on a
goûté à la vie, quand on a assez de
lucidité pour mesurer que le terme approche, on se
dit alors: pourquoi tout cela? Il n'est pas d'endroit plus
approprié qu'Essaouira pour y songer ou pour y
rêver.
Que ce soit en longeant
le rose des remparts qui s'effritent au grand soleil ou
devant les vagues de la plage, le contraste entre une
certaine immanence du monde et notre brièveté
se fait plus fort. Ici rien ne bouge, et nous, nous ne
faisons vraiment que passer.
Le bilan de soixante
années d'existence est si mince. Quelques moments
transcendants d'amour et d'amitié, quelques
souffrances tout aussi incommunicables... A vingt ans, toute
la gamme des possibles est, croyons-nous, ouverte devant
nous. Elle se rétrécit peu à peu et la
route qu'on a parcourue oriente et borne celle qui reste
à courir. Le temps qui paraissait éternel
devient bref. Les élans de l'esprit et du coeur ne
sont pas moins puissants mais leurs vagues viennent se
briser sur la digue du temps ou le ralentissement du
corps.
Vaut-il mieux être
lucide ou se fermer les yeux? Foncer sur les rails en
sachant que, devant, le viaduc est rompu? Une chose est de
courir et de remporter la coupe. Une autre de passer le
relais à un coureur inconnu, dans la certitude qu'on
ne verra pas la fin de la course. Bien sûr, nous
ressentons obscurément notre destin d'anneau de la
chaine et, pour beaucoup d'entre nous, le sens de la vie est
d'éviter qu'elle ne se brise par notre maillon ou
d'alléger le poids qui pèse sur les plus
faibles de ses autres anneaux.
Au bout des choses,
comme le dit don Alvaro dans Le maitre de Santiago, "un
âge vient où il vous semble que les hommes
n'existent plus que pour être un objet de
charité".
Il peut être
tentant de s'accroupir au pied du mur, de rabattre son
capuchon sur la tête comme un chibani, ou de basculer
le turban sur les yeux pour ne plus rien voir, se contenter
d'arracher au soleil quelques calories, se retirer de la vie
avant qu'elle se retire de soi.
Pour moi, je tiens que
c'est une politique de gribouille. Il y a assez de choses
affreuses dans ce monde si séduisant pour qu'on ait
envie de lutter contre elles jusqu'au bout. Quand on tient
la vie entre les dents, il vaut mieux les serrer fortement,
au risque de perdre la machoire avec quand on vous
l'arrachera...
1988
- Perspectives et
chroniques Méditerranéennes
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