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Perspectives
Méditerranéennes
Chroniques
méditerranéennes
par
Hubert
JOLY
La
rue de Damas
Une fois
épuisée la surprise de la découverte
à l'occasion d'un premier voyage et
l'éblouissement d'un contact initial, le monde
oriental ne se laisse pas aisément
déchiffrer.
Semblable à la
pierre qui vient de tomber dans l'eau, le regard de
l'étranger s'engloutit dans la ville et les choses
comme dans les profondeurs; il en retire une impression de
déjà vu qui nuit peut-être à la
connaissance véritable de cet univers.
Par bonheur, dans des
cités que les vitrines, les automobiles et les
mêmes produits tendent à uniformiser,
subsistent les témoins d'un mode de vie ou de
coutumes qui permettent d'identifier par instants les
émergences d'une autre culture.
Ce n'est pas chez les
riches parfois suroccidentalisés, comme les peint
à plaisir la télévision,
qu'apparaissent ces traces, mais plutôt dans les rues
ou sur les éventaires des magasins populaires :
filets gorgés d'oranges suspendus en ligne au-dessus
de nos têtes à l'étalage, rose agressif
des troncs penchés de cornets à glace
imbriqués, pyramides impressionnantes de
pâtisseries au miel amoncelées, cela peut-il
suffire pour ouvrir des pistes à l'esprit curieux de
pénétrer le coeur de la Syrie
d'aujourd'hui ? Elle-même située dans une
région où le paradoxe veut que l'avenir
apparaisse bien sombre à l'instant où la
science a commencé d'éclairer son
passé.
Brun et gris lorsque ses
souks sont clos, le vieux Damas dissimule son âme
derrière ses enduits de terre. Ses demeures
usées plus encore, semble-t-il par les regards
indifférents des passants que par les siècles,
ne parlent pas sans qu'on les sollicite... de
l'intérieur.
Alors la douceur d'une
soirée se laisse gouter dans un accueil que sa
simplicité emplit de noblesse et que les
archétypes d'une fontaine, de l'ombrage d'un
mandarinier, ou l'arôme d'un café noir,
épais comme la nuit, élèvent au rang de
symbole.
Etrange jubilation
d'entendre dans cette cour arabe un ancien combattant
raconter ses campagnes en français. On ne peut
s'empêcher de rire sous cape mais ce n'est pas un des
moindres mérites de l'actuel gouvernement
français que d'avoir réussi à rendre,
tout Damas et toute la Syrie, gaullistes comme
jamais !
Dans les ruelles qui
s'enchevêtrent à plaisir comme les
communautés qui s'y côtoient, dans leurs
confessions et leurs appartenances si extraordinairement
variées, l'Orient se rappelle soudain à la
mémoire par la vertu d'un simple marchand de tapis !
Comme appelées par la voix aux accents roulé
et séducteurs, l'histoire et l'Asie tout
entières se couchent à mes pieds,
déroulant leurs géométries subtiles et
leurs couleurs.
Les chameaux de
Bactriane viennent baraquer à son appel. Le feu de
campements nomades, disparus peut-être depuis plus
d'un siècle, se rallume un instant ; les
caravanes ondulantes rechargent leurs bêtes au lever
du jour. Il y a dans ces vieilles laines et ces soies qui
scintillent encore, une poussière qu'Alexandre , les
cavaliers arabes et les hordes mongoles n'ont jamais
laissé retomber. Du fond des steppes
incompréhensibles, d'Ecbatane à Ismir, monte
une lumière qui aspire toujours obscurément
à inonder la terre et n'a pas fini de charmer les
rêveurs du couchant.
Hubert JOLY
1981
- Perspectives et
chroniques Méditerranéennes
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