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Perspectives
Méditerranéennes
Chroniques
méditerranéennes
par
Hubert
JOLY
Tunisie
De
Tunis à Tozeur
En ce temps-là,
c'est-à-dire en l'an de grâce 2008, mois de
février, à l'époque où les
amandiers commencent à fleurir du
côté de Sousse, le train mettait neuf heures
de Tunis à Tozeur.
J'étais curieux de voir
cette palmeraie si vantée dont je possédais
un minuscule tableau représentant un marabout
parmi les palmes. J'avais décidé
d'être particulièrement attentif et curieux
car j'avais été un peu vexé de
rester en panne sèche d'impressions lors de mon
passage à Jerba deux mois plus
tôt.
Jusqu'à Sousse, rien
à dire si ce n'est que mon sandwich est un peu
fort en harissa... Puis, à ma droite le
Colisée d'El Jem qu'on voit très bien du
train et que j'avais visité un quart de
siècle plus tôt, quelle horreur !. Au bout
de près de quatre heures, arrivée à
Sfax. Les bateaux sont à quai, les bacs qui
conduisent aux iles Kerkennah aussi ; rien ne semble
avoir changé depuis deux ans que je suis
passé.
A partir de la sortie de Sfax,
je découvre avec stupéfaction que la voie
ferrée est devenue l'épicentre d'une
décharge sauvage de plus de cent kilomètres
de long, où s'amoncellent débris de
carrelage et de maçonnerie et plastiques du plus
mauvais effet. On a beau essayer de regarder vers le
lointain pour préserver la vision patriarcale sur
les rangs d'oliviers à l'infini, le regard est
sans cesse ramené aux tas d'immondices.
Après El Rariba puis El
Founi, les arbres laissent de plus en plus la place
à une steppe tondue en coussinets par les ovins et
qui, en cette saison, parait bien maigre. Contre ma
volonté, l'Administrateur de la France d'Outre-mer
qui n'est pas mort en moi se réveille, et
j'imagine ce que serait le paysage si l'on voulait me
confier ces étendues que je m'empresserais de
mettre en défens.
Parmi les terres
profondément griffées par une
érosion anarchique, je barrerais les ravineaux et
j'y installerais des robiniers, j'engrillagerais des
parcelles d'un hectare pour permettre la
régénération naturelle des
graminées et servir de réservoir de
graines, j'organiserais le pacage contrôlé
des troupeaux, ensemencerais d'alfa. Peut-être une
version écologique de Perette et le pot au lait
mais je sais faire reverdir et revivre ces
contrées...
Pourtant, mon rêve
s'interrompt.
Sur une profondeur de
deux-cents mètres environ, s'égaient des
milliers et des milliers de sacs plastiques qui, par
endroits, constituent le seul ornement de ces
étendues désolées. Même si la
moitié d'entre eux est colorée du joli bleu
tunisien, avec des reflets brillants au soleil, cette vue
est proprement, c'est-à-dire salement,
insupportable. Je sais bien que les habitants, question
de formation et de culture, ne les voient même pas,
comme ils sont indifférents à tout ce qu'en
France on appellerait maintenance des espaces collectifs.
Je ne sais ce qui me retient de faire arrêter le
train pour les ramasser. D'autant qu'il doit y en avoir
pour une belle somme à recycler avec ce tonnage
éparpillé.
Depuis El Founi, deux
arêtes montagneuses, à gauche et à
droite, encadrent, presque rectilignes, la voie
ferrée. A nouveau les champs d'oliviers
s'étendent jusqu'aux piedmonts. La proportion
d'amandiers en fleur ou d'abricotiers augmente. De plus
en plus de figuiers de Barbarie
végétalisent les talus. Tout cela ne manque
pas de grandeur à la lumière du soir mais
cette géométrie ouverte de rangs d'oliviers
laisse peu de place à l'imagination : on sait que
tout au bout du regard, il n'y a pas de mystère,
pas d'inconnu, seulement de nouveaux alignements
d'oliviers...
Les alternances de steppe et de
plantations se poursuivent sans qu'on en découvre
la cause. Peu à peu, à gauche de la voie,
un oued s'enfonce dans des terres meubles qu'il
découpe profondément. La ligne de chemin de
fer s'incline vers la gauche à quelque distance
des méandres qui se tordent. Quelques palmiers
apparaissent. Serait-ce une oasis ? Mais oui c'en est
bien une, ou plutôt, comme aurait dit Fernand
Raynaud, ça a eu été une oasis.
Maintenant cela s'appelle Gafsa, avec des palmiers
grisâtres au milieu des wagons de phosphate.
L'arrivée est bétonneuse, briqueuse,
poussiéreuse. Circulez, y a rien à voir !
Et effectivement, il n'y a plus rien à voir car la
nuit est tombée. Je ne saurai jamais comment
pouvait être Metlaoui : un grand trou de phosphate
ou simplement un trou ? J'en ai peu de regrets.
Me voici enfin à Tozeur.
L'oasis ? la palmeraie ? Ce sera pour demain,
inch'Allah...
TOZEUR
Quand je songe que j'ai
publié avec le GRET des Eléments
d'agronomie saharienne il y a près de trente ans,
et que je parcours seulement aujourd'hui pour la
première fois une véritable oasis, mes
cheveux se dressent sur la tête. Comme le chante
Carmen, j'étais vraiment trop
bête...
Devant moi, sur la terrasse de
l'hôtel, les têtes des palmiers qui
s'inscrivent dans des cercles, comme ceux de Majorelle,
forment une muraille verte continue, plus dense que celle
de la vallée du Draa rapidement entrevue. Tous mes
fantasmes d'administrateur peuvent se donner libre
cours.
Mais si je veux inscrire une
chronique méditerranéenne
supplémentaire dans ma liste, alors je dois
photographier aussi exactement que possible ce que j'ai
vu et qui sera, si je suis objectif, historiquement
daté dans un monde qui change si vite. Alors, j'ai
passé toute la matinée et tout
l'après-midi à marcher dans la palmeraie.
Je n'ai fait grâce à aucun
propriétaire, aucun fellah, aucun khammès,
aucun caléchier de mes questions. Je les ai
pressés comme de vulgaires citrons et j'en ai
recueilli tout le jus que je pouvais.
Je vais essayer maintenant de
livrer mes impressions aussi justement que possible.
L'abord est un peu
décourageant car la piste qui longe la
première seguia en bordure de la palmeraie sert,
là aussi, de décharge sauvage pour
plastiques et matériaux de construction. Si l'on
s'enfonce un peu, on longe des clôtures qui
mêlent barbelés et palmes sèches
à demi-effondrées. Mais nous ne sommes
qu'à la mi-février et les travaux de
printemps commencent tout juste. Déjà,
nombre de parcelles sont irriguées à
l'avance. Quelques-unes sont défoncées avec
une grosse houe à manche court, la mes'ha.
Déjà, dans certaines, des fèves
commencent à fleurir. Je dis « des » et
non « les » car leur densité ne me
parait pas très grande et souvent elles ne sont
plantées qu'en bordure des petits rectangles. Bien
entendu, ici toute l'irrigation se fait par submersion.
Il parait que les sources artésiennes sont taries
et que l'eau disponible aujourd'hui dans la nappe
provient de forages et de pompes. « Et demain qu'en
sera-t-il ? » ai-je demandé. On m'a
répondu en levant les yeux au ciel. J'en conclus
qu'il vaut peut-être mieux ne pas trop tarder
à admirer car, il y a vingt ans, j'avais
déjà vu le même
phénomène dans l'oasis d'El Hama et je ne
sais pas trop ce qu'elle est devenue.
J'avance toujours et m'enhardis
à pénétrer dans les jardins qui sont
tous ouverts quand je vois des ouvriers travailler ou
faire de petits feux. Les petites levées de terre
qui limitent les parcelles sont autant de petits sentiers
aléatoires, entre les palmiers qui font la
structure de l'ensemble. Dessous, règne une
aimable anarchie avec, de loin en loin, de grands
pêchers et de grands abricotiers qu'on a
laissé monter et qui, juste en fleurs maintenant,
apportent leur inégalable touche de poésie
rose et blanche. A côté, les grenadiers sont
encore secs, les figuiers osent à peine de petits
bourgeons. Parfois un géranium, les fruits rouges
de rosiers aux croisements des allées, quelques
abutilons, des jasmins et même des
chèvrefeuilles ployés à 45°
pour rejoindre les troncs des palmiers sur lesquels ils
s'appuient. En beaucoup d'endroits, des oxalis à
fleurs jaunes habillent le sol et l'on croise des
carrioles qui les transportent aux étables. La
plus jolie saison est le mois de mars, m'ont dit les
jardiniers, lorsque la verdure a vraiment
démarré. Ce désordre n'est pas
déplaisant et l'on devine ce que doit être
ce vert paradis lorsque les parcelles sont
nettoyées, que les premiers légumes sortent
de terre et que tous les étages de la
végétation ont fait leur
feuillaison.
J'ai demandé combien
couterait un hectare pour faire un jardin botanique, ma
marotte de toujours. Il faut calculer la valeur de la
récolte et multiplier par dix pour avoir le prix
du terrain. C'est donc la qualité des palmiers,
pas tous des Deglet nour, qui fait le prix, de 25
à 80 millions de millimes l'hectare, mais plus si
la production atteint dix millions.
Il faut encore s'enfoncer plus
loin pour ne plus entendre aucun des bruits de la ville,
écouter, observer les oiseaux. j'ai
dérangé un héron qui pêchait
dans la séguia. Il y a plein de tourterelles et de
pigeons. des troupes de passereaux effarouchés
s'enfuient, les ailes translucides dans le soleil. Deux
huppes insolentes vont et viennent, picorantes, sans
même m'accorder un regard puis, d'un coup,
s'envolent dans un grand froufrou beige, noir et blanc.
Je suis sous le charme.
Quand la qualité du
travail de l'homme s'ajoute à l'exubérance
de la nature, la rigueur de l'une met en valeur le
foisonnement de l'autre. Il me semble que c'est cela
l'apport original du jardin arabe à la
civilisation, loin des jardins italien, français
ou anglais. Un rien de nonchalance, de laisser-aller,
plait à la fantaisie des plantes. C'est dans cette
liberté que leur laisse l'homme qu'elles apportent
leur grâce et leur harmonie. Si les parfums s'y
ajoutent, on approche d'une certaine perfection... Le
paradis, c'est une oasis. Enfin, je crois.
Hubert JOLY,
2008
Automne
à Korba
J'ai longtemps
rêvé de me retirer quelques jours d'automne
à Montmajour pour réfléchir au sens
de mon action, écrire un livre, ou tout simplement
faire le point à la moitié de ma
vie.
Dans le silence que ne trouble
plus l'irritant crissement des cigales et des touristes,
des chevaux paissent dans les chaumes inondés de
la rizière, quelques corbeaux tournoient. Du fond
du cloitre, l'admirable façade du XVIIe
siècle découpe ses arcs et ses frises sur
le ciel ou sur le néant. Dans la grandeur
glacée de l'abbatiale, l'homme entend battre son
cur et ses tempes comme à l'intérieur
d'un gigantesque coquillage abandonné par les
flots sur la colline.
Mais aujourd'hui, si j'avais
à méditer, je partirais un matin d'automne
vers une petite ferme de la presqu'ile du Cap Bon.
Là, je demanderais l'hospitalité au
frère d'un de mes amis qui vit, une grande partie
de l'année, seul au milieu des terres. C'est un
petit bâtiment blanc en forme de
quadrilatère. Franchie la porte bleue, on
découvre une petite cour qu'encadrent trois
pièces étroites, voutées en
berceaux. Celle de gauche abrite une mule et deux vaches,
celle de droite quelques outils, des réserves de
grain. La troisième, au sol recouvert de nattes,
est l'unique pièce d'habitation de notre
anachorète.
Lavé par la pluie, mais
encore embué, le ciel pâli domine un paysage
apaisé d'oliviers gris sur la terre fraichement
labourée, encore toute gorgée d'eau. Elle
fume doucement. A peine un bruit aux alentours :
juste celui de la poulie du puits qu'anime une bête
descendant le chemin creux derrière la maison. Un
grand murier qui n'a pas été taillé
depuis longtemps laisse tomber une à une ses
feuilles dorées. Deux abreuvoirs de pierre dorment
près de la porte : ces sont des sarcophages
d'époque romaine. Le petit banc sur lesquels je
suis assis est un fragment de colonne.
La vie s'écoule
lentement, sans mots ni gestes inutiles. J'observe et je
retiens les mille petits usages quotidiens qui, à
l'insu de mon hôte, trahissent une culture si mal
connue de nous. Tout à l'heure, après avoir
pris la galette et le café, l'homme partira vers
les champs, sa houe sur l'épaule. Je resterai seul
tout au long du jour pendant que les ombres glisseront
sur les murs.
Si je m'égare dans ma
méditation, si mon crayon se dessèche, je
monterai peut-être sur les toits pour regarder une
campagne travaillée depuis si longtemps par les
hommes qu'elle parait usée. Ou j'irai de jardin en
jardin, au long des haies de figuiers de barbarie,
jusqu'à la sécherie de piments. Dans les
sombres pièces de la masure, des souches de vignes
achèvent de se consumer et mêlent leur
fumée odorante à la senteur piquante des
guirlandes de piments.
Au soir, je retrouverai le
paysan rentré des champs ; nous ne parlerons
guère faute de connaitre nos langues, mais il
n'est pas toujours nécessaire de le faire pour se
comprendre et, modeste ou fastueuse, l'hospitalité
arabe, si extraordinairement au-dessus de celle que nous
savons pratiquer, suffit à créer une
communication que le silence lui-même peut
exprimer. Un petit feu nous réunira dans la cour,
toujours silencieux, autour du crépitement des
brindilles. La nuit tombe vite.
Aux premières lueurs du
jour, quand il sortira son tapis de prière devant
la campagne, si lointain et si proche de lui, je lui
demanderai de me faire une place à ses
côtés et, tandis qu'il inclinera son front
dans la poussière, à genoux moi aussi,
né à nouveau du ciel et de la terre, je
crois que je ne pourrai m'empêcher de me dresser,
les bras tendus vers la pureté du jour, ... et de
crier ma joie.
Hubert
JOLY 1979
Kélibia
A Klibia, il y a du
muscat, et du sec !
On le déguste
à l'ombre d'une tonnelle, face à la mer.
Pas besoin de cligner de l'il pour voir danser les
petits bateux de pêche dans le port. Il fait
délicieusement bon, mais le vin, la chaleur de
midi, infiltrent dans les veines une douce
torpeur.
Il faut du temps
pour savourer, une à une, chacune de ces petites
satisfactions. Il faut que la vie semble s'arrêter
un instant, que l'esprit s'apaise, que le corps jouisse
un moment de la brise qui vient, comme une main
légère, effleurer la peau.
Ce n'est pas un lieu
où souffle l'esprit. Le petit bruit de succion que
font les vaguelettes en se roulant dans l'écume
invite à s'affaler sur le sable blanc, à
laisser la chaleur dissoudre la pensée ;
quand il n'en reste rien, c'est que le corps est cuit.
C'est qu'il est temps de rire, d'aller se jeter à
l'eau entre amis. Une gaité légère
nous possède. Quand l'eau porte le corps, le sel
porte l'esprit. Tout en faisant la planche, au risque
d'absorber une amère gorgée, l'envie de
bénir la mer, le ciel, les amis saisit le bavard.
Il faut qu'il le leur crie. Il ne peut s'empêcher
de faire de la philosophie. Cinquante idées
piquantes montent à l'esprit. Elles
résonnent sur l'eau et font naitre le
rire.
Sur le soir, nous
montons jusqu'à la forteresse. Pendant le jour,
couronnée, byzantine, elle a plaqué l'ocre
de ses murailles sur le ciel bleu. Hiératique, sa
pesante immobilité semblait dédaigner nos
jeux. Mais avec le lent glissement du soleil, elle se
fait dorée, les ombres se meuvent entre ses
pierres. Les enfants qui nous guident racontent des
histoires de guerre, de torture et de
corsaires.
Pourtant, à
l'intérieur du grand quadrilatère, le
bourricot qui tond négligemment les camomilles
blanches et jaunes parait mieux accordé à
la paix de ce soir.
Un épervier
vole au-dessus des pins. Il s'élève en
planant. Tandis que les enfants supputent ce qu'ils
feront de la monnaie qu'ils escomptent
déjà, je demeure accoudé aux
créneaux. L'oiseau déploie ses ailes. Il
n'y a plus rien au-dessus de nous. J'épouse une
à une les courbes qu'il décrit. Je le suis
sur le ciel, sur l'immensité de la mer, image de
l'ivresse et de la liberté.
A mes pieds, Klibia
vient de s'allumer dans l'ombre. Le fanal du port et
l'arcade des lampadaires la dessinent dans la paix. Les
derniers bateaux qui rentrent font briller l'eau sous les
lumières. On entend s'élever la rumeur du
café maure. Le champ de fouilles creuse un
carré plus noir d'où monte le passé.
La nuit vient. On peut rêver.
Hubert JOLY
1979
L'été
à Tunis
La vie n'est pas un sirop de
rose, même si l'on peut être abusé un
instant par la douceur de l'hospitalité
tunisienne.
Chaque voyage apporte ainsi son
flot d'impressions et de sentiments qui,
mêlés, constituent la matière
première d'un songe, d'une méditation,
d'une réflexion, à partir desquels
s'ébauchent ou se cristallisent la pensée
puis l'action.
Ces trois phases apparemment
bien architecturées dans leur expression, reposent
sur des faits dont l'extrême ténuité
pourrait faire sourire mais dont le caractère
symbolique ou frappant met en marche ce que les grecs
appelaient jrhn, c'est-à-dire « les
tripes », à l'esprit.
Pour moi, c'est le
caractère incongru, touchant ou dérisoire,
de certaines situations qui sollicite mon imagination.
Ainsi, le fait que les bouquets de jasmin des petits
marchands de Tunis soient piqués sur le plus
prosaïque des légumes, la
courge...
Ou bien, je marchais le long de
la plage de Soliman et je voyais que cette
Méditerranée dont je voulais faire
l'instrument d'une vaste politique se contentait, par
dérision, de recracher à mes pieds quelques
ossements de seiche, des morceaux de liège, un peu
d'écume grise.
Ou bien, dans le silence de la
Médina, aux heures chaudes du jour, je prenais
conscience que l'harmonie des ruelles venait du bleu, du
blanc, des ombres, revêtant aussi bien les habits
des enfants rapides que les larges aplats des portes et
des murs.
Tel est un peu
l'été à Tunis, bien différent
de celui qu'évoque Albert Camus, quarante ans plus
tôt à Alger. Mais on n'a pas ici la
prétention de fonder une nouvelle philosophie
!
S'il fallait retenir une image
de l'été à Tunis, ce serait celle
des soirs de Ramadan, où toute la population
masculine parait rassemblée sur la grande avenue
et se promène par petits groupes, à petits
pas, du port à la Médina et de la
Médina au port. Dans cette extraordinaire douceur
où le temps semble s'être ralenti,
l'étranger ne peut cependant échapper
à un sentiment de malaise.
Là, comme ailleurs dans
toutes les villes de la Méditerranée, en
cette année de crise, l'avenir parait
bouché. En amont, du côté de la
Médina (ou de la Canebière), le
passé n'offre peut-être plus assez de
substance pour fonder une vie nouvelle. En aval, du
côté du port, l'économie parait
encore impuissante à donner ce que tous attendent
d'elle. C'est peut-être la taison pour laquelle
toute une jeunesse pleine d'une faim et d'une soif
inextinguibles semble hésiter entre ces deux
pôles, sans parvenir à fixer son
choix.
Dans toute la
Méditerranée, les deux grandes religions
semblent avoir perdu le pouvoir de polarisation qui fit
leur force. Loin d'être morts, les dieux anciens,
auxquels on sacrifie quotidiennement, Apollon qui pue
l'ambre solaire, Mammon l'inodore, Baal le cruel qui
sévit à Breyrouth et Jérusalem, se
disputent les suffrages des peuple, recrutent et paient
de nombreux adeptes. Mais si ce sont des dieux que
beaucoup servent, nul ne les aime.
Par bonheur, il y a la force
des hommes de bonne volonté ! Faute d'arracher au
destin la réponse qu'il se refuse à donner,
ils savent qu'il n'est pas de devoir plus urgent que
d'aider à nourrir les bouches et à
rassembler les esprits.
C'est l'heure où, dans
toutes les villes de la Méditerranée,
s'éclaircissent les rangs des promeneurs,
où chacun, encore lourd des tâches du jour,
regagne, apaisé, sa natte ou son lit, sa terrasse
ou son toit.
Partout, au même instant,
de Split à Tripoli, de Grenade à Damas,
comme ici à Tunis, le silence des ruelles rend aux
étoiles leur majesté.
Dans cette paix qu'il sait
fragile et menacée, l'étranger qui passe ne
peut trouver le sommeil. Tout au long du jour, il s'est
efforcé de partager les peines et les joies de
ceux qui lui ouvraient, sans compter, leurs maisons et
leurs curs, et qui maintenant reposent. Le rythme
des respirations qu'il devine au-delà des
murailles des médinas ou des cités antiques
l'envoute et l'oppresse malgré lui. Il voudrait
partager les rêves de ses frères, mais une
force plus puissante martèle son esprit et le
maintient éveillé. Dans son impatience de
voir surgir un monde nouveau qui soit autre chose qu'un
simple lendemain, il voudrait abréger la nuit,
arracher les hommes au sommeil, leur crier que le soleil
peut se lever pour tous et tenter, avec eux, de forcer
les portes de l'aurore.
Hubert JOLY
1980
Djerba
Tout paysage est irréel
tant qu'il n'est pas assimilé par l'il et
l'esprit, ou plutôt, le décor ne saurait
devenir paysage sans la complicité de
l'observateur. Mais la nature fait parfois le premier pas
pour créer le sentiment propice à la
réception des impressions. Témoin, ce matin
de décembre sur la jetée du bac à
Djerba.
Toute la nuit, le vent de sable
a soufflé. A l'aube, il a voilé le ciel au
point que son brouillard fait croire à des nuages.
Mais en arrivant sur la digue, je constate qu'il s'est
dissipé au point de diffuser une lumière
faite de lait, de gris et d'argent. Un souffle d'air fait
courir sur l'eau des frissons qu'animent les mouettes.
Peu à peu, la percée du soleil fait virer
les tons dans les verts et les bleus. Elle
découvre les carènes de trois voiliers dont
l'air nostalgique et penché témoigne de
leur ultime incapacité à choisir entre ciel
et mer.
Lentement, la jetée
s'est peuplée, mêlant les camionnettes aux
charrettes attelées de mules. Sur l'une d'elles
est juchée toute une famille gagnant la terre
ferme pour cueillir ses olives. Des provisions d'huile et
de pain, émergent les têtes frisées
des enfants et, des voiles blancs, les vives couleurs des
vêtements de femmes. Dans une barque vert
passé, des pêcheurs sanglés dans des
cirés d'orange et d'écarlate nettoient
leurs filets. L'arrivée du bac brisant
l'immobilité du tableau, réveille aussi les
moteurs endormis. Elle juxtapose sans parvenir à
les souder, les fragments désaccordés de
deux visions du monde.
Entre les deux, la lutte est
inégale. Les camionnettes ont doublé la
charrette et pris sa place. Le vieux qui la conduit en
sera quitte pour attendre le prochain voyage. Le bac
s'éloigne en crachant sa fumée. Il passe au
long d'un grand bateau qui semble abandonné depuis
peu de temps. Figées aux pommeaux de ses
mâts, deux mouettes rigides de mépris,
dédaignent d'abaisser vers nous leur bec et leur
regard. Les pylones de la ligne électrique
défilent à leur tour, fondus au loin dans
les voiles du sable et de l'incertitude.
Déjà, Djerba
disparait peu à peu entre la brume et l'eau. Avec
elle, s'estompe une image bleutée que la vie
moderne a déjà marquée de ses
rouilles et de ses ruines, car elle ne sait pas mourir en
beauté. L'enfant qui vend ses oeufs sur le bac est
entrainé par le courant. Il ne peut retourner en
arrière et, si le choix lui en était
donné, sans doute le refuserait-il.
Et moi, je m'interroge sur ce
qu'il a gagné à passer du monde ancien au
nouveau. Dans un paysage qui se déchire,
s'évanouit comme un rêve et laisse entrevoir
plus de problèmes qu'il n'apporte d'espoirs, si je
comprends qu'on ne peut sauver que ceux qu'on aime, je me
demande s'il est encore possible de le faire.
Hubert JOLY
1979
Sidi
Bou Saïd
Au mois de janvier, Sidi Bou
Saïd est déserté par le touriste. Ses
terrasses ensoleillées n'attirent plus que
quelques promeneurs tunisois, des mères de
famille, des amoureux. Sous le vent léger, se
déploie le panorama tranquille de la baie. Les
troupeaux de poissons tout bleus qui s'y cachent paissent
sous son eau calme. Car ici, tout est bleu ou tout est
blanc. Ou presque : car le bleu du ciel rend plus
vert le feuillage dentelé du mimosa, comme le
blanc des murs verdit celui de l'oléastre. Il faut
choisir : ou boire un thé brulant dans le
blanc des banquettes inondées de soleil ou siroter
une menthe verte et glacée dans l'ombre
bleutée de la coupole. Et perdre son regard
au-delà de la mer, vers les monts qui dominent
Korbous. S'imbiber de la paix.
Puis bondir sur ses pieds,
courir jusqu'au bout du chemin dallé, apercevoir
un sentier de chèvres qui descend jusqu'au port,
et puis le dévaler. A mi-pente, nous
découvrons dans la végétation la
tache claire du corsage et de la chemise d'un couple. Le
premier, je les vois. De loin, je crie :"Ohé,
les amoureux, attention, nous voilà !". Et je
passe en courant. Ils rient :"Merci de nous avoir
prévenus". Dix mètres plus bas, je
m'arrête et je me retourne : "Bonjour, je suis
charmé de vous connaitre et désolé
de vous perdre si vite car nous ne nous reverrons
peut-être jamais. "Qui sait ," répond
le garçon. Oui, qui sait ?
Nous repartons dans notre
course folle ; un instant pour s'arrêter : un
déclic, une photo. D'un bond, nous franchissons le
talus, d'un autre, la route.
Dans l'eau tranquille, de
grosses barques de pêche, mais aussi quelques
bateaux plus riches, plus corrompus, plus triomphants de
cuivre et de plastique. Presque invisible derrière
son pare-brise de verre teinté, un homme regarde
à la jumelle. Vers le large ? Non.
Là-haut vers les amoureux. Il doit être
déçu car les voilà debout qui nous
font de grands signes.
Nous escaladons les rochers de
la digue.
D'un côté, c'est
le silence, l'eau claire et calme, la chaleur du soleil
du soir sur les joues. De l'autre, le vent, les
vaguelettes aux crêtes blanches, le ressac contre
les blocs énormes.
Nous marchons vite sur la route
qui monte dur ; pauvre Amilcar, si tu avais su que
tu terminerais comme chef de gare d'une station du petit
train de la reine Didon, tu te serais fait une autre
idée de l'Histoire ! Et moi, je ne serais pas
ce soir, comme le chef borgne dans le wagon
gétule, à regarder luire l'il
sanglant du soleil sur les flamants de la
lagune.
La faim nous prend par les
talons avec la nuit. Nous rentrons vite à la
maison. "Ô grand Mokhtar, ton couscous est royal,
ta chorba digne d'Annibal, ton citron...de Scipion". Le
pain trempé dans la sauce est moelleux. On
aimerait avoir une barbe pour l'y faire couler,
l'étaler, la sucer.
Dans mon demi-sommeil, je
révise encore ma leçon d'arabe : dans
un ultime effort de synthèse du rapport
d'annexion, des diptotes et du duel, une question revient
sans cesse, lancinante et sans réponse :
"Comment sont les joues d'Amina ? De rose ou
d'abricot ? Je veux savoir. Amis répondez
moi !"
Hubert JOLY
1982
Ramadan
On fera cent fois le tour de
Tunis sans encore la connaitre si l'on ne l'a pas vue un
soir de Ramadan.
Encore faut-il accepter une
sorte de jeûne intellectuel, faire le vide en soi
pour être disponible. Car le dialogue entre la
ville et le promeneur est à l'image de celui
qu'entretient l'eau avec l'éponge qui s'est
d'abord laissé presser...
Dès que le soir est
tombé, la vie se retire soudainement de la
Médina ; le passant attardé n'a plus
pour le guider de loin en loin que les lumières
des échoppes où des enfants, gardant le
magasin, mangent silencieusement le repas du soir. Le
souk des cordonniers, marqué par son odeur de
cuir, parait bien déplacé avec tant de
souliers pour tant de pieds qui se sont enfuis sans
bruit.
Dans celui des chaudronniers,
brillent encore quelques éclats mystérieux
et barbares des cuivres jaunes ou rouges. Seuls les
échos d'une obsédante radio,
renforcée au passage de chacun des magasins encore
ouverts, rythment la promenade solitaire.
Mais la nuit s'avance. Elle
fait peu à peu renaitre la vie. Les rideaux de fer
se soulèvent. les ballots de fripes multicolores
de la Hafsia prennent sous la vive clarté des
lampes la forme de chimères nées d'un
accouplement monstrueux de la misère et de la
nuit.
Tandis que les pâtissiers
s'affairent autour de leurs gigantesques bassines de
friture, comme un amas de mouches attirées par
leur odeur d'huile et de miel, la foule vient peu
à peu s'engluer le long des éventaires. Au
centre de ce tourbillon de chaleur et de visages qui se
pressent, de pieds qui s'écrasent, la grand-place
de la Zitouna fait penser à l'il du
cyclone : le bruit s'est arrêté au pied
des grands portiques. Un café maure s'est
improvisé tout au long. Pas de musique; rien que
des petits groupes en train de bavarder autour de trois
rangées de tables. Quelques connaisseurs se
repassent, en hochant du chef, le tuyau d'un
narghilé. Sur une façade sans ombre, se
découpe dans l'ocre la blancheur d'une arcade
géminée fermée de volets sombres,
où s'inscrivent encore deux réductions d'un
motif ornemental semblable.
Tout est bon, calme et
doux.
Dans cet espace de paix qui n'a
pas d'âge, on oserait peut-être souhaiter que
le temps s'arrête, que cesse une course dont on
doute qu'elle ait un sens.
Mais le torse bronzé
d'un adolescent à peine couvert, virevoltant au
milieu des tables, relance l'interrogation. Que sera pour
lui la vie après l'Aïd? S'il rit ce soir de
ses haillons, si ses yeux brillent, s'il tête
goulument la pipe qu'il arrache à la main d'un
camarade, que demandera-t-il au monde de
demain?
Hubert JOLY
1983
Mourir
pour Testour
Enseveli sous les quolibets et
les sarcasmes qu'échangeaient par dessus ma
tête Moncef et Lotfi, j'ai failli mourir pour
Testour. Il est vrai que le premier, surpris en pleine
nuit par un coup de téléphone du second
pour préparer notre expédition, avait
encore les yeux bouffis de sommeil : ses quinquets
ne purent être ramenés à leur taille
normale qu'à la faveur d'un café longuement
négocié.
J'ai failli mourir pour Testour
mais cela en valait la peine, car ce n'est pas tous les
jours qu'un maire entreprenant tente de montrer à
des fonctionnaires retranchés derrière les
papiers et les règlements qu'il vaut mieux forcer
les procédures pour lancer rapidement une
opération de construction conforme à
l'esprit de la loi, plutôt que d'en respecter les
formes et, perdant des mois en commission, assister
impuissant à l'anarchie des constructions
sauvages...
Surtout, j'ai retrouvé
à la tombée du soir les racines andalouses
de la cité dominant un coude de la Medjerda au
milieu des jardins.
Alors que les ministères
s'interrogent gravement sur l'utilisation des
matériaux locaux, la mosquée apporte dans
la lumière adoucie de la tombée du jour une
réponse de quatre siècles, faite de tuiles
grises, de murs crème, de corniches et de lits de
briques roses. Ce n'est pas le plus somptueux qui est le
plus beau mais l'équilibre des surfaces doucement
colorées, la grammaire des assemblages, les
escaliers à noyau hélicoïdal qu'on
sent moulé à la main, le damier des briques
sur les parois des minarets, l'harmonie d'un monde
menacé par l'âpreté d'un conflit
entre les avenirs et le présent.
Oubliant un instant la tension
qui sourd par moment dans le pays, descendons
jusqu'à l'atelier du dernier briquetier. Sous la
double rangée d'arcades, sous le toit aux voutins
de plâtre encore marqués de la trame des
sacs qui les ont moulés, deux bourricots
échappés de Peau d'âne, fournissent
le crottin d'or qui, mêlé à l'argile
, rendra les briques sonnantes et légères.
C'est sur le gabarit de la cuisse de ce Jupiter cuiseur
que sont formées les tuiles, pour que l'homme
demeure la mesure de son propre univers. Cependant,
l'énergie pour cuire les carreaux coute de plus en
plus cher, la toiture en terrasse l'emporte peu à
peu sur les pans de tuile andalous, les jeunes ne se
soucient pas de malaxer la boue et le vieux n'a pas
d'apprenti à qui transmettre les tours de main
venus de Cordoue, de Séville ou de Grenade.
Heureusement que l'embrasure de la porte d'entrée
sur la terrasse trace un cadre lumineux de
rivière, de vergers, de montagne et de
ciel.
Familier du dialogue que le
payage renoue chaque jour avec le soleil du soir, je me
prête sans défense au charme de sa douceur.
Ce ne sont pas les inconnues de la politique ou les taux
de ciment dans les dosages de terre stabilisée qui
peuvent me la faire oublier.
Des fèves, une
bière - oui, j'ai bien dit une bière -, des
brochettes et quatre joyeux lurons, un grand pont par
dessus le fleuve, fallait-il en demander davantage
à l'instant qui vient de passer ? J'avoue que
je ne l'ai pas fait.
1985
- Perspectives
et chroniques
Méditerranéennes
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