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Perspectives Méditerranéennes

Chroniques méditerranéennes

par

Hubert JOLY


Tunisie

De Tunis à Tozeur

En ce temps-là, c'est-à-dire en l'an de grâce 2008, mois de février, à l'époque où les amandiers commencent à fleurir du côté de Sousse, le train mettait neuf heures de Tunis à Tozeur.

J'étais curieux de voir cette palmeraie si vantée dont je possédais un minuscule tableau représentant un marabout parmi les palmes. J'avais décidé d'être particulièrement attentif et curieux car j'avais été un peu vexé de rester en panne sèche d'impressions lors de mon passage à Jerba deux mois plus tôt.

Jusqu'à Sousse, rien à dire si ce n'est que mon sandwich est un peu fort en harissa... Puis, à ma droite le Colisée d'El Jem qu'on voit très bien du train et que j'avais visité un quart de siècle plus tôt, quelle horreur !. Au bout de près de quatre heures, arrivée à Sfax. Les bateaux sont à quai, les bacs qui conduisent aux iles Kerkennah aussi ; rien ne semble avoir changé depuis deux ans que je suis passé.

A partir de la sortie de Sfax, je découvre avec stupéfaction que la voie ferrée est devenue l'épicentre d'une décharge sauvage de plus de cent kilomètres de long, où s'amoncellent débris de carrelage et de maçonnerie et plastiques du plus mauvais effet. On a beau essayer de regarder vers le lointain pour préserver la vision patriarcale sur les rangs d'oliviers à l'infini, le regard est sans cesse ramené aux tas d'immondices.

Après El Rariba puis El Founi, les arbres laissent de plus en plus la place à une steppe tondue en coussinets par les ovins et qui, en cette saison, parait bien maigre. Contre ma volonté, l'Administrateur de la France d'Outre-mer qui n'est pas mort en moi se réveille, et j'imagine ce que serait le paysage si l'on voulait me confier ces étendues que je m'empresserais de mettre en défens.

Parmi les terres profondément griffées par une érosion anarchique, je barrerais les ravineaux et j'y installerais des robiniers, j'engrillagerais des parcelles d'un hectare pour permettre la régénération naturelle des graminées et servir de réservoir de graines, j'organiserais le pacage contrôlé des troupeaux, ensemencerais d'alfa. Peut-être une version écologique de Perette et le pot au lait mais je sais faire reverdir et revivre ces contrées...

Pourtant, mon rêve s'interrompt.

Sur une profondeur de deux-cents mètres environ, s'égaient des milliers et des milliers de sacs plastiques qui, par endroits, constituent le seul ornement de ces étendues désolées. Même si la moitié d'entre eux est colorée du joli bleu tunisien, avec des reflets brillants au soleil, cette vue est proprement, c'est-à-dire salement, insupportable. Je sais bien que les habitants, question de formation et de culture, ne les voient même pas, comme ils sont indifférents à tout ce qu'en France on appellerait maintenance des espaces collectifs. Je ne sais ce qui me retient de faire arrêter le train pour les ramasser. D'autant qu'il doit y en avoir pour une belle somme à recycler avec ce tonnage éparpillé.

Depuis El Founi, deux arêtes montagneuses, à gauche et à droite, encadrent, presque rectilignes, la voie ferrée. A nouveau les champs d'oliviers s'étendent jusqu'aux piedmonts. La proportion d'amandiers en fleur ou d'abricotiers augmente. De plus en plus de figuiers de Barbarie végétalisent les talus. Tout cela ne manque pas de grandeur à la lumière du soir mais cette géométrie ouverte de rangs d'oliviers laisse peu de place à l'imagination : on sait que tout au bout du regard, il n'y a pas de mystère, pas d'inconnu, seulement de nouveaux alignements d'oliviers...

Les alternances de steppe et de plantations se poursuivent sans qu'on en découvre la cause. Peu à peu, à gauche de la voie, un oued s'enfonce dans des terres meubles qu'il découpe profondément. La ligne de chemin de fer s'incline vers la gauche à quelque distance des méandres qui se tordent. Quelques palmiers apparaissent. Serait-ce une oasis ? Mais oui c'en est bien une, ou plutôt, comme aurait dit Fernand Raynaud, ça a eu été une oasis. Maintenant cela s'appelle Gafsa, avec des palmiers grisâtres au milieu des wagons de phosphate. L'arrivée est bétonneuse, briqueuse, poussiéreuse. Circulez, y a rien à voir ! Et effectivement, il n'y a plus rien à voir car la nuit est tombée. Je ne saurai jamais comment pouvait être Metlaoui : un grand trou de phosphate ou simplement un trou ? J'en ai peu de regrets.

Me voici enfin à Tozeur. L'oasis ? la palmeraie ? Ce sera pour demain, inch'Allah...

 

TOZEUR

Quand je songe que j'ai publié avec le GRET des Eléments d'agronomie saharienne il y a près de trente ans, et que je parcours seulement aujourd'hui pour la première fois une véritable oasis, mes cheveux se dressent sur la tête. Comme le chante Carmen, j'étais vraiment trop bête...

Devant moi, sur la terrasse de l'hôtel, les têtes des palmiers qui s'inscrivent dans des cercles, comme ceux de Majorelle, forment une muraille verte continue, plus dense que celle de la vallée du Draa rapidement entrevue. Tous mes fantasmes d'administrateur peuvent se donner libre cours.

Mais si je veux inscrire une chronique méditerranéenne supplémentaire dans ma liste, alors je dois photographier aussi exactement que possible ce que j'ai vu et qui sera, si je suis objectif, historiquement daté dans un monde qui change si vite. Alors, j'ai passé toute la matinée et tout l'après-midi à marcher dans la palmeraie. Je n'ai fait grâce à aucun propriétaire, aucun fellah, aucun khammès, aucun caléchier de mes questions. Je les ai pressés comme de vulgaires citrons et j'en ai recueilli tout le jus que je pouvais.

Je vais essayer maintenant de livrer mes impressions aussi justement que possible.

L'abord est un peu décourageant car la piste qui longe la première seguia en bordure de la palmeraie sert, là aussi, de décharge sauvage pour plastiques et matériaux de construction. Si l'on s'enfonce un peu, on longe des clôtures qui mêlent barbelés et palmes sèches à demi-effondrées. Mais nous ne sommes qu'à la mi-février et les travaux de printemps commencent tout juste. Déjà, nombre de parcelles sont irriguées à l'avance. Quelques-unes sont défoncées avec une grosse houe à manche court, la mes'ha. Déjà, dans certaines, des fèves commencent à fleurir. Je dis « des » et non « les » car leur densité ne me parait pas très grande et souvent elles ne sont plantées qu'en bordure des petits rectangles. Bien entendu, ici toute l'irrigation se fait par submersion. Il parait que les sources artésiennes sont taries et que l'eau disponible aujourd'hui dans la nappe provient de forages et de pompes. « Et demain qu'en sera-t-il ? » ai-je demandé. On m'a répondu en levant les yeux au ciel. J'en conclus qu'il vaut peut-être mieux ne pas trop tarder à admirer car, il y a vingt ans, j'avais déjà vu le même phénomène dans l'oasis d'El Hama et je ne sais pas trop ce qu'elle est devenue.

J'avance toujours et m'enhardis à pénétrer dans les jardins qui sont tous ouverts quand je vois des ouvriers travailler ou faire de petits feux. Les petites levées de terre qui limitent les parcelles sont autant de petits sentiers aléatoires, entre les palmiers qui font la structure de l'ensemble. Dessous, règne une aimable anarchie avec, de loin en loin, de grands pêchers et de grands abricotiers qu'on a laissé monter et qui, juste en fleurs maintenant, apportent leur inégalable touche de poésie rose et blanche. A côté, les grenadiers sont encore secs, les figuiers osent à peine de petits bourgeons. Parfois un géranium, les fruits rouges de rosiers aux croisements des allées, quelques abutilons, des jasmins et même des chèvrefeuilles ployés à 45° pour rejoindre les troncs des palmiers sur lesquels ils s'appuient. En beaucoup d'endroits, des oxalis à fleurs jaunes habillent le sol et l'on croise des carrioles qui les transportent aux étables. La plus jolie saison est le mois de mars, m'ont dit les jardiniers, lorsque la verdure a vraiment démarré. Ce désordre n'est pas déplaisant et l'on devine ce que doit être ce vert paradis lorsque les parcelles sont nettoyées, que les premiers légumes sortent de terre et que tous les étages de la végétation ont fait leur feuillaison.

J'ai demandé combien couterait un hectare pour faire un jardin botanique, ma marotte de toujours. Il faut calculer la valeur de la récolte et multiplier par dix pour avoir le prix du terrain. C'est donc la qualité des palmiers, pas tous des Deglet nour, qui fait le prix, de 25 à 80 millions de millimes l'hectare, mais plus si la production atteint dix millions.

Il faut encore s'enfoncer plus loin pour ne plus entendre aucun des bruits de la ville, écouter, observer les oiseaux. j'ai dérangé un héron qui pêchait dans la séguia. Il y a plein de tourterelles et de pigeons. des troupes de passereaux effarouchés s'enfuient, les ailes translucides dans le soleil. Deux huppes insolentes vont et viennent, picorantes, sans même m'accorder un regard puis, d'un coup, s'envolent dans un grand froufrou beige, noir et blanc. Je suis sous le charme.

Quand la qualité du travail de l'homme s'ajoute à l'exubérance de la nature, la rigueur de l'une met en valeur le foisonnement de l'autre. Il me semble que c'est cela l'apport original du jardin arabe à la civilisation, loin des jardins italien, français ou anglais. Un rien de nonchalance, de laisser-aller, plait à la fantaisie des plantes. C'est dans cette liberté que leur laisse l'homme qu'elles apportent leur grâce et leur harmonie. Si les parfums s'y ajoutent, on approche d'une certaine perfection... Le paradis, c'est une oasis. Enfin, je crois.

Hubert JOLY, 2008

 

Automne à Korba

J'ai longtemps rêvé de me retirer quelques jours d'automne à Montmajour pour réfléchir au sens de mon action, écrire un livre, ou tout simplement faire le point à la moitié de ma vie.

Dans le silence que ne trouble plus l'irritant crissement des cigales et des touristes, des chevaux paissent dans les chaumes inondés de la rizière, quelques corbeaux tournoient. Du fond du cloitre, l'admirable façade du XVIIe siècle découpe ses arcs et ses frises sur le ciel ou sur le néant. Dans la grandeur glacée de l'abbatiale, l'homme entend battre son cœur et ses tempes comme à l'intérieur d'un gigantesque coquillage abandonné par les flots sur la colline.

Mais aujourd'hui, si j'avais à méditer, je partirais un matin d'automne vers une petite ferme de la presqu'ile du Cap Bon. Là, je demanderais l'hospitalité au frère d'un de mes amis qui vit, une grande partie de l'année, seul au milieu des terres. C'est un petit bâtiment blanc en forme de quadrilatère. Franchie la porte bleue, on découvre une petite cour qu'encadrent trois pièces étroites, voutées en berceaux. Celle de gauche abrite une mule et deux vaches, celle de droite quelques outils, des réserves de grain. La troisième, au sol recouvert de nattes, est l'unique pièce d'habitation de notre anachorète.

Lavé par la pluie, mais encore embué, le ciel pâli domine un paysage apaisé d'oliviers gris sur la terre fraichement labourée, encore toute gorgée d'eau. Elle fume doucement. A peine un bruit aux alentours : juste celui de la poulie du puits qu'anime une bête descendant le chemin creux derrière la maison. Un grand murier qui n'a pas été taillé depuis longtemps laisse tomber une à une ses feuilles dorées. Deux abreuvoirs de pierre dorment près de la porte : ces sont des sarcophages d'époque romaine. Le petit banc sur lesquels je suis assis est un fragment de colonne.

La vie s'écoule lentement, sans mots ni gestes inutiles. J'observe et je retiens les mille petits usages quotidiens qui, à l'insu de mon hôte, trahissent une culture si mal connue de nous. Tout à l'heure, après avoir pris la galette et le café, l'homme partira vers les champs, sa houe sur l'épaule. Je resterai seul tout au long du jour pendant que les ombres glisseront sur les murs.

Si je m'égare dans ma méditation, si mon crayon se dessèche, je monterai peut-être sur les toits pour regarder une campagne travaillée depuis si longtemps par les hommes qu'elle parait usée. Ou j'irai de jardin en jardin, au long des haies de figuiers de barbarie, jusqu'à la sécherie de piments. Dans les sombres pièces de la masure, des souches de vignes achèvent de se consumer et mêlent leur fumée odorante à la senteur piquante des guirlandes de piments.

Au soir, je retrouverai le paysan rentré des champs ; nous ne parlerons guère faute de connaitre nos langues, mais il n'est pas toujours nécessaire de le faire pour se comprendre et, modeste ou fastueuse, l'hospitalité arabe, si extraordinairement au-dessus de celle que nous savons pratiquer, suffit à créer une communication que le silence lui-même peut exprimer. Un petit feu nous réunira dans la cour, toujours silencieux, autour du crépitement des brindilles. La nuit tombe vite.

Aux premières lueurs du jour, quand il sortira son tapis de prière devant la campagne, si lointain et si proche de lui, je lui demanderai de me faire une place à ses côtés et, tandis qu'il inclinera son front dans la poussière, à genoux moi aussi, né à nouveau du ciel et de la terre, je crois que je ne pourrai m'empêcher de me dresser, les bras tendus vers la pureté du jour, ... et de crier ma joie.

 

Hubert JOLY 1979

Kélibia

A Klibia, il y a du muscat, et du sec  !

On le déguste à l'ombre d'une tonnelle, face à la mer. Pas besoin de cligner de l'œil pour voir danser les petits bateux de pêche dans le port. Il fait délicieusement bon, mais le vin, la chaleur de midi, infiltrent dans les veines une douce torpeur.

Il faut du temps pour savourer, une à une, chacune de ces petites satisfactions. Il faut que la vie semble s'arrêter un instant, que l'esprit s'apaise, que le corps jouisse un moment de la brise qui vient, comme une main légère, effleurer la peau.

Ce n'est pas un lieu où souffle l'esprit. Le petit bruit de succion que font les vaguelettes en se roulant dans l'écume invite à s'affaler sur le sable blanc, à laisser la chaleur dissoudre la pensée ; quand il n'en reste rien, c'est que le corps est cuit. C'est qu'il est temps de rire, d'aller se jeter à l'eau entre amis. Une gaité légère nous possède. Quand l'eau porte le corps, le sel porte l'esprit. Tout en faisant la planche, au risque d'absorber une amère gorgée, l'envie de bénir la mer, le ciel, les amis saisit le bavard. Il faut qu'il le leur crie. Il ne peut s'empêcher de faire de la philosophie. Cinquante idées piquantes montent à l'esprit. Elles résonnent sur l'eau et font naitre le rire.

Sur le soir, nous montons jusqu'à la forteresse. Pendant le jour, couronnée, byzantine, elle a plaqué l'ocre de ses murailles sur le ciel bleu. Hiératique, sa pesante immobilité semblait dédaigner nos jeux. Mais avec le lent glissement du soleil, elle se fait dorée, les ombres se meuvent entre ses pierres. Les enfants qui nous guident racontent des histoires de guerre, de torture et de corsaires.

Pourtant, à l'intérieur du grand quadrilatère, le bourricot qui tond négligemment les camomilles blanches et jaunes parait mieux accordé à la paix de ce soir.

Un épervier vole au-dessus des pins. Il s'élève en planant. Tandis que les enfants supputent ce qu'ils feront de la monnaie qu'ils escomptent déjà, je demeure accoudé aux créneaux. L'oiseau déploie ses ailes. Il n'y a plus rien au-dessus de nous. J'épouse une à une les courbes qu'il décrit. Je le suis sur le ciel, sur l'immensité de la mer, image de l'ivresse et de la liberté.

A mes pieds, Klibia vient de s'allumer dans l'ombre. Le fanal du port et l'arcade des lampadaires la dessinent dans la paix. Les derniers bateaux qui rentrent font briller l'eau sous les lumières. On entend s'élever la rumeur du café maure. Le champ de fouilles creuse un carré plus noir d'où monte le passé. La nuit vient. On peut rêver.

Hubert JOLY 1979

L'été à Tunis

La vie n'est pas un sirop de rose, même si l'on peut être abusé un instant par la douceur de l'hospitalité tunisienne.

Chaque voyage apporte ainsi son flot d'impressions et de sentiments qui, mêlés, constituent la matière première d'un songe, d'une méditation, d'une réflexion, à partir desquels s'ébauchent ou se cristallisent la pensée puis l'action.

Ces trois phases apparemment bien architecturées dans leur expression, reposent sur des faits dont l'extrême ténuité pourrait faire sourire mais dont le caractère symbolique ou frappant met en marche ce que les grecs appelaient jrhn, c'est-à-dire « les tripes », à l'esprit.

Pour moi, c'est le caractère incongru, touchant ou dérisoire, de certaines situations qui sollicite mon imagination. Ainsi, le fait que les bouquets de jasmin des petits marchands de Tunis soient piqués sur le plus prosaïque des légumes, la courge...

Ou bien, je marchais le long de la plage de Soliman et je voyais que cette Méditerranée dont je voulais faire l'instrument d'une vaste politique se contentait, par dérision, de recracher à mes pieds quelques ossements de seiche, des morceaux de liège, un peu d'écume grise.

Ou bien, dans le silence de la Médina, aux heures chaudes du jour, je prenais conscience que l'harmonie des ruelles venait du bleu, du blanc, des ombres, revêtant aussi bien les habits des enfants rapides que les larges aplats des portes et des murs.

Tel est un peu l'été à Tunis, bien différent de celui qu'évoque Albert Camus, quarante ans plus tôt à Alger. Mais on n'a pas ici la prétention de fonder une nouvelle philosophie !

S'il fallait retenir une image de l'été à Tunis, ce serait celle des soirs de Ramadan, où toute la population masculine parait rassemblée sur la grande avenue et se promène par petits groupes, à petits pas, du port à la Médina et de la Médina au port. Dans cette extraordinaire douceur où le temps semble s'être ralenti, l'étranger ne peut cependant échapper à un sentiment de malaise.

Là, comme ailleurs dans toutes les villes de la Méditerranée, en cette année de crise, l'avenir parait bouché. En amont, du côté de la Médina (ou de la Canebière), le passé n'offre peut-être plus assez de substance pour fonder une vie nouvelle. En aval, du côté du port, l'économie parait encore impuissante à donner ce que tous attendent d'elle. C'est peut-être la taison pour laquelle toute une jeunesse pleine d'une faim et d'une soif inextinguibles semble hésiter entre ces deux pôles, sans parvenir à fixer son choix.

Dans toute la Méditerranée, les deux grandes religions semblent avoir perdu le pouvoir de polarisation qui fit leur force. Loin d'être morts, les dieux anciens, auxquels on sacrifie quotidiennement, Apollon qui pue l'ambre solaire, Mammon l'inodore, Baal le cruel qui sévit à Breyrouth et Jérusalem, se disputent les suffrages des peuple, recrutent et paient de nombreux adeptes. Mais si ce sont des dieux que beaucoup servent, nul ne les aime.

Par bonheur, il y a la force des hommes de bonne volonté ! Faute d'arracher au destin la réponse qu'il se refuse à donner, ils savent qu'il n'est pas de devoir plus urgent que d'aider à nourrir les bouches et à rassembler les esprits.

C'est l'heure où, dans toutes les villes de la Méditerranée, s'éclaircissent les rangs des promeneurs, où chacun, encore lourd des tâches du jour, regagne, apaisé, sa natte ou son lit, sa terrasse ou son toit.

Partout, au même instant, de Split à Tripoli, de Grenade à Damas, comme ici à Tunis, le silence des ruelles rend aux étoiles leur majesté.

Dans cette paix qu'il sait fragile et menacée, l'étranger qui passe ne peut trouver le sommeil. Tout au long du jour, il s'est efforcé de partager les peines et les joies de ceux qui lui ouvraient, sans compter, leurs maisons et leurs cœurs, et qui maintenant reposent. Le rythme des respirations qu'il devine au-delà des murailles des médinas ou des cités antiques l'envoute et l'oppresse malgré lui. Il voudrait partager les rêves de ses frères, mais une force plus puissante martèle son esprit et le maintient éveillé. Dans son impatience de voir surgir un monde nouveau qui soit autre chose qu'un simple lendemain, il voudrait abréger la nuit, arracher les hommes au sommeil, leur crier que le soleil peut se lever pour tous et tenter, avec eux, de forcer les portes de l'aurore.

Hubert JOLY 1980

Djerba

Tout paysage est irréel tant qu'il n'est pas assimilé par l'œil et l'esprit, ou plutôt, le décor ne saurait devenir paysage sans la complicité de l'observateur. Mais la nature fait parfois le premier pas pour créer le sentiment propice à la réception des impressions. Témoin, ce matin de décembre sur la jetée du bac à Djerba.

Toute la nuit, le vent de sable a soufflé. A l'aube, il a voilé le ciel au point que son brouillard fait croire à des nuages. Mais en arrivant sur la digue, je constate qu'il s'est dissipé au point de diffuser une lumière faite de lait, de gris et d'argent. Un souffle d'air fait courir sur l'eau des frissons qu'animent les mouettes. Peu à peu, la percée du soleil fait virer les tons dans les verts et les bleus. Elle découvre les carènes de trois voiliers dont l'air nostalgique et penché témoigne de leur ultime incapacité à choisir entre ciel et mer.

Lentement, la jetée s'est peuplée, mêlant les camionnettes aux charrettes attelées de mules. Sur l'une d'elles est juchée toute une famille gagnant la terre ferme pour cueillir ses olives. Des provisions d'huile et de pain, émergent les têtes frisées des enfants et, des voiles blancs, les vives couleurs des vêtements de femmes. Dans une barque vert passé, des pêcheurs sanglés dans des cirés d'orange et d'écarlate nettoient leurs filets. L'arrivée du bac brisant l'immobilité du tableau, réveille aussi les moteurs endormis. Elle juxtapose sans parvenir à les souder, les fragments désaccordés de deux visions du monde.

Entre les deux, la lutte est inégale. Les camionnettes ont doublé la charrette et pris sa place. Le vieux qui la conduit en sera quitte pour attendre le prochain voyage. Le bac s'éloigne en crachant sa fumée. Il passe au long d'un grand bateau qui semble abandonné depuis peu de temps. Figées aux pommeaux de ses mâts, deux mouettes rigides de mépris, dédaignent d'abaisser vers nous leur bec et leur regard. Les pylones de la ligne électrique défilent à leur tour, fondus au loin dans les voiles du sable et de l'incertitude.

Déjà, Djerba disparait peu à peu entre la brume et l'eau. Avec elle, s'estompe une image bleutée que la vie moderne a déjà marquée de ses rouilles et de ses ruines, car elle ne sait pas mourir en beauté. L'enfant qui vend ses oeufs sur le bac est entrainé par le courant. Il ne peut retourner en arrière et, si le choix lui en était donné, sans doute le refuserait-il.

Et moi, je m'interroge sur ce qu'il a gagné à passer du monde ancien au nouveau. Dans un paysage qui se déchire, s'évanouit comme un rêve et laisse entrevoir plus de problèmes qu'il n'apporte d'espoirs, si je comprends qu'on ne peut sauver que ceux qu'on aime, je me demande s'il est encore possible de le faire.

Hubert JOLY 1979

 

Sidi Bou Saïd

Au mois de janvier, Sidi Bou Saïd est déserté par le touriste. Ses terrasses ensoleillées n'attirent plus que quelques promeneurs tunisois, des mères de famille, des amoureux. Sous le vent léger, se déploie le panorama tranquille de la baie. Les troupeaux de poissons tout bleus qui s'y cachent paissent sous son eau calme. Car ici, tout est bleu ou tout est blanc. Ou presque : car le bleu du ciel rend plus vert le feuillage dentelé du mimosa, comme le blanc des murs verdit celui de l'oléastre. Il faut choisir : ou boire un thé brulant dans le blanc des banquettes inondées de soleil ou siroter une menthe verte et glacée dans l'ombre bleutée de la coupole. Et perdre son regard au-delà de la mer, vers les monts qui dominent Korbous. S'imbiber de la paix.

Puis bondir sur ses pieds, courir jusqu'au bout du chemin dallé, apercevoir un sentier de chèvres qui descend jusqu'au port, et puis le dévaler. A mi-pente, nous découvrons dans la végétation la tache claire du corsage et de la chemise d'un couple. Le premier, je les vois. De loin, je crie :"Ohé, les amoureux, attention, nous voilà !". Et je passe en courant. Ils rient :"Merci de nous avoir prévenus". Dix mètres plus bas, je m'arrête et je me retourne : "Bonjour, je suis charmé de vous connaitre et désolé de vous perdre si vite car nous ne nous reverrons peut-être jamais. "Qui sait ," répond le garçon. Oui, qui sait ?

Nous repartons dans notre course folle ; un instant pour s'arrêter : un déclic, une photo. D'un bond, nous franchissons le talus, d'un autre, la route.

Dans l'eau tranquille, de grosses barques de pêche, mais aussi quelques bateaux plus riches, plus corrompus, plus triomphants de cuivre et de plastique. Presque invisible derrière son pare-brise de verre teinté, un homme regarde à la jumelle. Vers le large ? Non. Là-haut vers les amoureux. Il doit être déçu car les voilà debout qui nous font de grands signes.

Nous escaladons les rochers de la digue.

D'un côté, c'est le silence, l'eau claire et calme, la chaleur du soleil du soir sur les joues. De l'autre, le vent, les vaguelettes aux crêtes blanches, le ressac contre les blocs énormes.

Nous marchons vite sur la route qui monte dur ; pauvre Amilcar, si tu avais su que tu terminerais comme chef de gare d'une station du petit train de la reine Didon, tu te serais fait une autre idée de l'Histoire ! Et moi, je ne serais pas ce soir, comme le chef borgne dans le wagon gétule, à regarder luire l'œil sanglant du soleil sur les flamants de la lagune.

La faim nous prend par les talons avec la nuit. Nous rentrons vite à la maison. "Ô grand Mokhtar, ton couscous est royal, ta chorba digne d'Annibal, ton citron...de Scipion". Le pain trempé dans la sauce est moelleux. On aimerait avoir une barbe pour l'y faire couler, l'étaler, la sucer.

Dans mon demi-sommeil, je révise encore ma leçon d'arabe : dans un ultime effort de synthèse du rapport d'annexion, des diptotes et du duel, une question revient sans cesse, lancinante et sans réponse : "Comment sont les joues d'Amina ? De rose ou d'abricot ? Je veux savoir. Amis répondez moi !"

Hubert JOLY 1982

Ramadan

On fera cent fois le tour de Tunis sans encore la connaitre si l'on ne l'a pas vue un soir de Ramadan.

Encore faut-il accepter une sorte de jeûne intellectuel, faire le vide en soi pour être disponible. Car le dialogue entre la ville et le promeneur est à l'image de celui qu'entretient l'eau avec l'éponge qui s'est d'abord laissé presser...

Dès que le soir est tombé, la vie se retire soudainement de la Médina ; le passant attardé n'a plus pour le guider de loin en loin que les lumières des échoppes où des enfants, gardant le magasin, mangent silencieusement le repas du soir. Le souk des cordonniers, marqué par son odeur de cuir, parait bien déplacé avec tant de souliers pour tant de pieds qui se sont enfuis sans bruit.

Dans celui des chaudronniers, brillent encore quelques éclats mystérieux et barbares des cuivres jaunes ou rouges. Seuls les échos d'une obsédante radio, renforcée au passage de chacun des magasins encore ouverts, rythment la promenade solitaire.

Mais la nuit s'avance. Elle fait peu à peu renaitre la vie. Les rideaux de fer se soulèvent. les ballots de fripes multicolores de la Hafsia prennent sous la vive clarté des lampes la forme de chimères nées d'un accouplement monstrueux de la misère et de la nuit.

Tandis que les pâtissiers s'affairent autour de leurs gigantesques bassines de friture, comme un amas de mouches attirées par leur odeur d'huile et de miel, la foule vient peu à peu s'engluer le long des éventaires. Au centre de ce tourbillon de chaleur et de visages qui se pressent, de pieds qui s'écrasent, la grand-place de la Zitouna fait penser à l'œil du cyclone : le bruit s'est arrêté au pied des grands portiques. Un café maure s'est improvisé tout au long. Pas de musique; rien que des petits groupes en train de bavarder autour de trois rangées de tables. Quelques connaisseurs se repassent, en hochant du chef, le tuyau d'un narghilé. Sur une façade sans ombre, se découpe dans l'ocre la blancheur d'une arcade géminée fermée de volets sombres, où s'inscrivent encore deux réductions d'un motif ornemental semblable.

Tout est bon, calme et doux.

Dans cet espace de paix qui n'a pas d'âge, on oserait peut-être souhaiter que le temps s'arrête, que cesse une course dont on doute qu'elle ait un sens.

Mais le torse bronzé d'un adolescent à peine couvert, virevoltant au milieu des tables, relance l'interrogation. Que sera pour lui la vie après l'Aïd? S'il rit ce soir de ses haillons, si ses yeux brillent, s'il tête goulument la pipe qu'il arrache à la main d'un camarade, que demandera-t-il au monde de demain?

Hubert JOLY 1983

Mourir pour Testour

Enseveli sous les quolibets et les sarcasmes qu'échangeaient par dessus ma tête Moncef et Lotfi, j'ai failli mourir pour Testour. Il est vrai que le premier, surpris en pleine nuit par un coup de téléphone du second pour préparer notre expédition, avait encore les yeux bouffis de sommeil : ses quinquets ne purent être ramenés à leur taille normale qu'à la faveur d'un café longuement négocié.

J'ai failli mourir pour Testour mais cela en valait la peine, car ce n'est pas tous les jours qu'un maire entreprenant tente de montrer à des fonctionnaires retranchés derrière les papiers et les règlements qu'il vaut mieux forcer les procédures pour lancer rapidement une opération de construction conforme à l'esprit de la loi, plutôt que d'en respecter les formes et, perdant des mois en commission, assister impuissant à l'anarchie des constructions sauvages...

Surtout, j'ai retrouvé à la tombée du soir les racines andalouses de la cité dominant un coude de la Medjerda au milieu des jardins.

Alors que les ministères s'interrogent gravement sur l'utilisation des matériaux locaux, la mosquée apporte dans la lumière adoucie de la tombée du jour une réponse de quatre siècles, faite de tuiles grises, de murs crème, de corniches et de lits de briques roses. Ce n'est pas le plus somptueux qui est le plus beau mais l'équilibre des surfaces doucement colorées, la grammaire des assemblages, les escaliers à noyau hélicoïdal qu'on sent moulé à la main, le damier des briques sur les parois des minarets, l'harmonie d'un monde menacé par l'âpreté d'un conflit entre les avenirs et le présent.

Oubliant un instant la tension qui sourd par moment dans le pays, descendons jusqu'à l'atelier du dernier briquetier. Sous la double rangée d'arcades, sous le toit aux voutins de plâtre encore marqués de la trame des sacs qui les ont moulés, deux bourricots échappés de Peau d'âne, fournissent le crottin d'or qui, mêlé à l'argile , rendra les briques sonnantes et légères. C'est sur le gabarit de la cuisse de ce Jupiter cuiseur que sont formées les tuiles, pour que l'homme demeure la mesure de son propre univers. Cependant, l'énergie pour cuire les carreaux coute de plus en plus cher, la toiture en terrasse l'emporte peu à peu sur les pans de tuile andalous, les jeunes ne se soucient pas de malaxer la boue et le vieux n'a pas d'apprenti à qui transmettre les tours de main venus de Cordoue, de Séville ou de Grenade. Heureusement que l'embrasure de la porte d'entrée sur la terrasse trace un cadre lumineux de rivière, de vergers, de montagne et de ciel.

Familier du dialogue que le payage renoue chaque jour avec le soleil du soir, je me prête sans défense au charme de sa douceur. Ce ne sont pas les inconnues de la politique ou les taux de ciment dans les dosages de terre stabilisée qui peuvent me la faire oublier.

Des fèves, une bière - oui, j'ai bien dit une bière -, des brochettes et quatre joyeux lurons, un grand pont par dessus le fleuve, fallait-il en demander davantage à l'instant qui vient de passer ? J'avoue que je ne l'ai pas fait.

1985

Perspectives et chroniques Méditerranéennes
 


 

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