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Perspectives Méditerranéennes

Chroniques méditerranéennes

par

Hubert JOLY


Volubilis

Jamais plus on ne mangera de hot dog au ketchup au supermarché de Volubilis. Je veux parler des fèves au lard du bistrot de la porte du Sud, car ces Américains de l'Antiquité avec leurs chars, leurs super-organisations et leurs buildings à colonnes n'étaient pas, en matière culinaire, plus doués que leurs lointains successeurs.

Jamais plus on ne verra les légionnaires, torse nu, se laver à la fontaine. Les lances et les boucliers disposés en faisceaux tenaient le centre de la place pendant que ces militaires astiquaient les plaques ou nettoyaient à grande eau le buffle de leur cuirasse. Dans le sabir multilingue des armées, un Numide velu injuriait un Gaulois qui venait de faire basculer son casque doré dans la fontaine. Par une horrible métamorphose, l'éclatant cimier paré de plumes d'autruche, en ressortait sous forme de serpillière grise ayant perdu la totalité de son volume.

Tout ce que ramasse de pittoresque et d'inadapté la soldatesque internationale passait un jour ou l'autre au bord de la fontaine. Il fallait occuper les créneaux de l'empire. Les aventuriers de toutes les nations soumise ou couchées y trouvaient villas réquisitionnées, chars de service et domestiques. Ce n'est pas dans la lointaine Bithynie ou sur les bords de Meuse qu'on aurait pu s'offrir quatre esclaves. Mais l'attrait principal de l'occupation et le sujet majeur des conversations résidait dans la possibilité de se procurer à bas prix tous les vins de la Méditerranée : l'alcoolisme mondain des ambassades et des organes interalliés commençait sa carrière.

Tandis que les légionnaires se cuitaient au gros rouge de Sicile, centurions et généraux s'imbibaient lentement des vins liquoreux de Grèce et d'Asie, embourgeonnant des trognes ravagées par le soleil d'Afrique.

Dans ce microcosme au degré Baumé passablement élevé, la franche camaraderie vantée par les communiqués officiels, béant devant la générosité du grand allié romain et un méditerranéisme inconditionnel, dissimulaient tous les dégradés de la mesquinerie la plus féroce et du racisme le plus subtil.

Les orvets des états-majors n'en avaient cure, ondoyant silencieusement au milieu des plans et des manÏuvres vers leur objectif unique : un proconsulat d'Orient ou une affectation à Rome avec logement de fonction du côté d'Ostie.

Les jeunes filles de Volubilis qui se seraient risquées à la fontaine au moment où les légionnaires occupaient les lieux, se seraient exposées à de gras propos et à des plaisanterie plus que bimillénaires.

Elles attendaient que la trompette ait réuni la troupe pour se hasarder au dehors. Lorsque le dernier casque avait franchi la porte du Sud, on les voyait se hâter, suivies parfois d'un enfant, pieds nus, s'agrippant à la robe et menaçant le savant équilibre des cruches sur les têtes. On s'attardait volontiers à la fontaine pour échanger des informations de première importance sur des évènements insignifiants. La marmaille en profitait pour faire flotter quelque objet, s'asperger ou, plus simplement, basculer dans l'eau au moment le moins attendu.

La matinée s'avançant, les fonctionnaires et les magistrats se rendaient à la basilique, emmaillotés dans une toge immaculée qui ne les empêchait pas de transpirer au grand soleil du parvis. Ils jetaient un coup d'Ïil d'envie à la fontaine. Ils auraient bien voulu plonger leurs bras nus dans l'eau fraiche, mais au grand dam de leurs papyrus et de leur dignité. Alors, ils passaient rapidement.

Vers midi, le soleil grignotant ce qui restait d'ombre forçait les dernières silhouettes vivantes à lui abandonner la place. Une lumière mate pétrifiait le paysage, paralysait le vent, éteignant le revers argenté des oliviers. La chaleur pesait sur les dalles brulantes dans un silence à peine troublé par l'éternel filet de la fontaine. De loin en loin, le crissement d'un criquet arrachait le bleu cendré de ses ailes au mimétisme de la pierre.

Sur le soir, l'espace s'animait à nouveau. Tout ce qui batifole et folâtre, femmes, esclaves, troupeaux, jeunes gens, semblait mystérieusement attiré par la fontaine. Les ombres elles-mêmes s'allongeaient dans sa direction.

Plus tard, on voyait de graves personnages marcher de long en large sur la place et s'asseoir sur les degrés de la basilique. La nuit tombée, les silhouettes se retiraient dans l'obscurité. La place retrouvait le silence. Dans la lumière crue du clair de lune, arêtes et cannelures se détachaient avec précision, s'opposant à l'ombre mouvante des lauriers qui venait battre les dalles...

Aujourd'hui, la fontaine est tarie. Son bruissement est oublié. Seul le sillon laissé sur la margelle par le frottement des jarres témoigne de la vie antique. La tracé des rues ne conduit nulle part et, des deux côtés, l'arc de la porte du Sud ne s'ouvre plus que sur le ciel. Seuls représentants de la vie, les mauvaises herbes n'ont encore pu se décider à la franchir et demeurent au-delà de l'enceinte écroulée.

Pourtant, au fil des ans, le petit oued a creusé un ravineau parmi les ruines. Des oliviers se sont accrochés sur ses flancs et projettent une ombre légère sur les tombes. Des colombes y ont fait leur nid.

Si par un soir d'automne, vous suivez le petit sentier qui descend jusqu'au ruisseau et remonte vers le pressoir, venez, je vous en prie, vous asseoir au bord de la fontaine. En fermant les yeux, vous retrouverez le chant de l'eau, le tintement des armes, le rire des légionnaires. Peut-être même sentirez-vous, venant de l'auberge, la pesante odeur des courges frites. Ouvrez-les à nouveau. Tout est redevenu silence, ou presque.

De deux millénaires engloutis, votre oreille ne percevra que l'irritant grincement d'une sauterelle sans mémoire. Pourtant, dans le lointain, au travers des ruines, sur la plaine déclive, s'élève à peine un petit nuage de brume et de poussière. C'est celui du laboureur et de sa persévérante bête qui, depuis deux mille ans, tracent leur incertain sillon.

Hubert JOLY 1981

Perspectives et chroniques Méditerranéennes
 


 

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