|
        
|
Perspectives
Méditerranéennes
Chroniques
méditerranéennes
par
Hubert
JOLY
L'ascenseur renvoyé
Il y a quelques jours,
après un déjeuner en compagnie de deux amis
algériens, nous nous retrouvâmes devant l'un
des ascenseurs de la station de métro Opéra.
En pénétrant dans la cabine, notre attention
fut attirée par une inscription griffonnée
d'une main rageuse sur la paroi de la cabine :" Dehors
les Français". Le caractère incongru de ces
graffitis, à cet endroit, l'involontaire et
féroce humour qui s'en dégageait aux yeux de
lecteurs plus habitués à voir écrit sur
les murs "Dehors, les Arabes", déchainèrent
chez mes amis une irrépressible crise de fou rire qui
les secouait : je crus à plusieurs reprises
qu'ils ne parviendraient pas à se tenir debout.
Chaque fois que nous échangions un regard, leur rire
renaissait sans pouvoir s'apaiser. Gagné par la
contagion, je riais moi-même, sentant que leur fausse
gaité venait aussi de ce que je comprenais ce qu'elle
signifiait pour eux.
Et cette brutale
libération me déchirait le cÏur car je
percevais qu'elle était le résultat de
l'accumulation de mille petits désespoirs secrets,
d'avanies quotidiennes et minuscules, de craintes ou
d'angoisses non avouées, enregistrés sans
doute par eux, à leur insu, au fil des jours. Ils
savaient maintenant qu'il y avait en France au moins un
endroit où ils seraient chez eux :
c'est-à-dire dans un ascenseur obscur, au fond d'un
trou noir, mais où l'on pourrait encore continuer
à se jouer d'eux, comme on le fait en politique, en
les faisant alternativement descendre ou monter selon le bon
plaisir des Français ou de leurs
représentants.
Ce rire que j'entendais
résonner au long des couloirs me remplissait aussi
"de chagrin et de pitié", non pour eux, mais pour
nous, qui ne savions pas leur donner ce qu'ils attendaient
de nous, Français, leurs frères.
Il fait mal à la
grandeur de la France, le rire des immigrés, le soir,
dans le métro !
Hubert JOLY
1980
- Perspectives et
chroniques Méditerranéennes
-
|