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Contes de Tolé

 

Remerciements

Qu'ici soient remerciés tous les conteurs, dépositaires d'une longue tradition, qui ont bien voulu nous confier une partie de leur savoir. Leurs noms figurent dans la table des matières à côté des histoires qu'ils nous ont narrées. De même, je dis ma gratitude à mes collaborateurs centrafricains, Paul AKOYA-KOSSI, LouisMarie KOFFI, Isaac GUITIGAZA, et Charlemagne BAMANIA qui m'ont aidé à les transcrire et à les traduire.

AVANT-PROPOS

Les langues négroafricaines, pour la plupart, ne connaissent pas encore de forme écrite normalisée. Lorsque l'une de ces langues possède une graphie, seuls quelques initiés peuvent généralement l'utiliser pour lire et écrire leur propre idiome.

Cependant, il convient de ne point oublier que la langue sert de véhicule et de support à toute la civilisation de la communauté qui l'emploie, c'est-à-dire ses traditions, coutumes, mythes, légendes, contes, épopées, proverbes, devises ; en un mot, sa culture exprimée à travers sa tradition orale.

Or certaines de ces langues négroafricaines sont, par suite des conditions du monde moderne, en voie d'extinction, soit parce que le nombre de locuteurs diminue inexorablement, soit parce qu'ils adoptent un autre parler.

Si l'on ne s'empresse donc pas de recueillir ces textes oraux, ces langues qui meurent disparaitront totalement et la civilisation dont elles sont le support s'anéantira également, les générations futures ne pouvant en prendre connaissance faute de textes écrits.

C'est l'une des raisons, et non des moindres, qui nous ont poussés à créer cette nouvelle collection qui présente un des aspects les plus attachants de la littérature orale négroafricaine : les contes.

Le conte appartient au genre ludique par excellence. Son but avoué est de divertir et, pour ce faire il fait appel à toutes les ressources de l'imagination la plus débridée.

Le conte étiologique, en revanche, tente d'expliquer, généralement par le moyen du merveilleux, un fait dont l'explication n'est pas évidente à première vue.

Mais aussi, et surtout, les contes, reflets de la vie et de la tradition, sont, sous une forma agréable, les gardiens et les garants d'une autorité morale et juridique traditionnelle.

Évidemment, il serait intéressant et utile de donner ces contes dans la langue même, mais cela n'est pas toujours possible. Néanmoins, il nous a semblé urgent de publier ces textes en langue française afin de permettre, non seulement aux Africains d'accéder à leur fonds culturel, mais aussi à un plus large public débordant le continent noir, d'appréhender intuitivement la connaissance des civilisations négroafricaines par le contexte socioculturel des contes.

Gaston CANU

AVERTISSEMENT DE L'ÉDITEUR

Il y a déjà plus de vingt ans que la première édition des Contes de Tolé a été publiée par le Conseil international de la langue française puisque c'est en 1978 qu'est sorti ce petit livre de contes.

Lors de la reprise de ce texte qui était épuisé, il est apparu qu'aucune ligne de ce qui avait été dit à l'occasion de la première édition ne méritait d'être modifiée. Seule l'urgence et l'utilité de ces travaux se sont accrues... Les pétitions de principe en faveur d'un intérêt plus grand pour les langues africaines et leur enseignement sont restées lettre morte. Jamais les moyens scientifiques consacrés à ces études et à leur publication n'ont été plus réduits. Il existe une espèce de loi de la francophonie en vertu de laquelle plus on parle des choses, moins on les fait. Les grandes festivités ministérielles ou les rassemblements de chefs d'État et de gouvernement négligent des problèmes fondamentaux. Tant que les droits de l'homme ne seront pas garantis, tant que les systèmes d'enseignement qui sont dans la plupart des pays francophones d'Afrique profondément délabrés ne seront pas restaurés, tant qu'on ne prendra pas en compte la spécificité des situations locales y compris dans le domaine linguistique, on ne peut pas espérer de progrès substantiels. Il ne sert de rien de répéter que la francophonie est plurielle si l'on ne se décide pas à traduire ces paroles dans les faits.

En rééditant ces documents épuisés, le CILF a le sentiment de livrer un combat dans lequel il devrait être moins seul. Il y a beaucoup de colère dans notre action quotidienne, contre les faux-semblants, les discours convenus et l'aveuglement.

C'est en pensant à tous les jeunes d'Afrique francophone, mais aussi à ceux des pays voisins, que nous avons, lors d'un colloque organisé à Dakar en 1976 sur le thème des relations entre les langues négroafricaines et le français, décidé de lancer cette collection Fleuve et Flamme de textes bilingues ou monolingues. Avec plus de 80 titres publiés depuis un quart de siècle, il s'en faut, hélas, de beaucoup qu'elle réponde à nos ambitions comme aux besoins.

Si l'on se préoccupe des langues africaines, il ne faut pas oublier le français.

Après un bon siècle d'immobilisme, l'Académie française a eu le bon gout d'accepter en 1990 (Journal officiel du 6 décembre 1990) un certain nombre de rectifications orthographiques allant dans le sens d'une simplification de graphies vieillottes ou incohérentes. Nous les avons introduites dans cette réédition, en pensant à simplifier la lecture et l'écriture pour de jeunes africains qui ne connaissent ni le latin, ni le français de la Renaissance ni l'étymologie...Mais le conservatisme imbécile du Ministère de l'Éducation de France a empêché jusqu'à ce jour que ces rectifications soient même officiellement portées à la connaissance du corps enseignant en France même. Centristes et socialistes auront donc réussi à se montrer, en matière de langue, plus réactionnaires que l'Académie... C'est un comble!

On verra pourtant qu'il ne s'agit pas d'une vraie révolution et que le visage de la langue française n'en est guère altéré : la suppression des accents circonflexes sur le i et le u sauf dans les formes verbales conduit à écrire paraitre, maitre, bruler, gout, etc...et non paraître, maître, brûler, goût, etc...De même, sur la graphie des noms propres qui était rendue conformément à la phonétique africaine, on a appliqué la règle de distribution des accents graves et aigus, normalisée par l'Académie, en écrivant Tolé, Séto, Tulé, en lieu et place de Tolè, Sèto, Tulè. La langue française des Africains aura donc l'avantage de la modernité sur celle de leursLes socialistes auront donc réussi à se montrer, en matière de langue, plus réactionnaires que l'académie... C'est un comble!  ancêtres les Gaulois...

Hubert JOLY

Introduction

Qu'il s'appelle Tolé, Tulé ou Séto selon ses origines, c'est, sous de multiples facettes, un même personnage qui apparait dans les contes présentés dans ce volume. Ceux-ci ont été recueillis en République Centrafricaine. L'interprétation qui en est donnée chez les différentes populations est un reflet de leurs institutions, de leur conception du monde, de leur organisation familiale et sociale...

S'il s'apparente parfois à l'araignée, ainsi qu'en témoigne notamment Le filet d'or de Tulé, dans d'autres cas, il est résolument un personnage de mythe, père de l'humanité (Séto et sa sœur), révélateur des secrets de la nature, comme dans Séto découvre les femmes, héros civilisateur qui apporte aux hommes des techniques ou des biens réservés jusque là aux puissances surnaturelles. Mais dans ce dernier rôle, il peut aussi n'être qu'un benêt dont les inconséquences, tantôt inoffensives, tantôt dangereuses, peuvent aller jusqu'à entraîner la mort.

Sous ses différents aspects, souvent inconciliables, Tolé présente le prototype de l'homme avec toutes ses ambiguïtés. Lui et son compère Gbaso symbolisent les aspects négatifs et positifs de la nature humaine.

Sous le couvert d'histoires apparemment anodines, parfois franchement amusantes, aux rebondissements imprévu, se dessine un contenu plus profond. Une constante apparaît, plus précisément là où il est confronté à Gbaso, le sage, garant de la tradition, garant des coutumes, représentant autorisé du surnaturel : la technique n'est rien sans l'esprit qui l'anime, ce qui, de nos jours, ne manque pas de poser le problème de l'évolution vers une technologie moderne.

 

La tête de Tolé*

*conte monzombo

Il y avait un homme du nom de Tolé qui avait deux femmes. Un soir, ils étaient assis ensemble, pour le dîner ; or si le manioc et les bananes étaient en abondance, il n'y avait pas de viande pour les accompagner.

Tolé se lamentait : « Ah ! Mes pauvres femmes, nous n'avons rien à manger avec le manioc et les bananes ! Nous avons très faim ¡ Que pourrions-nous faire ? »

« Tiens ! demain, vous allez me préparer un peu de manioc et des bananes. J'irai faire un tour en forêt et si je ne suis pas revenu dans cinq jours, vous saurez que j'ai trouvé quelque chose de bien ; vous viendrez alors me rejoindre avec d'autres provisions. Il faut que je voie ce qu'on peut collecter en forêt. »

le matin venu, ses femmes préparent tout ce qu'il avait demandé et le lui donnent.

Tolé s'en va. Il arrive en forêt, se cherche un endroit propice pour établir son campement, le débrousse bien et passe la nuit dans l'abri qu'il s'est construit.

Dès l'aube, il se lève pour se mettre à l'œuvre. Il se coupe d'abord la tête, l'installe soigneusement dans son campement, puis, avec le reste de son corps, s'en va à la recherche des antilopes. Il a pris ses lacets pour piéger le gibier. Il les pose et capture des animaux en quantité.

Dans la soirée, il quitte la forêt profonde pour revenir à son campement. En arrivant aux abords, il s'arrête et appelle : « Tête, tête, tête, es-tu bien là au campement ? » Et la tête de répondre : « Oui, oui, je suis là ! » Elle ajoute : « Tout va bien, il n'y a rien de nouveau… » Et Tolé reprend : « C'est bon ! »

Il entre dans son campement, prend sa tête et la remet à sa place. Puis il dépèce tout son gibier et fait boucaner la viande. Le lendemain matin, il recommence, et cela cinq jours durant.

Il entre dans le campement et retrouve sa tête que son épouse avait lavée. Il la remet en place.

Il dépose tous les gibiers qu'il avait attrapés ce jour-là, les dépèce, prend les foies et les tripes, mets de choix, et les lui donne. « Chère femme, dit-il, prépare-les et mange puisque tu as quitté le village affamée. » Le cinquième jour, sa seconde épouse, ayant emballé manioc et bananes, dit à la première femme : « Je vais aller voir notre mari ». L'autre lui répond : « Oui, c'est çà, va voir notre mari. Nous n'avons plus rien à manger à la maison. »

Elle s'en va en grande hâte, fait si bien qu'en un rien de temps, elle parvient au campement. Là, elle tombe sur la tête de son mari. Elle s'écrie : « Ah ! Mon époux ! N'est-ce point là la tête de mon époux ? » Aussitôt, elle va puiser de l'eau, lave la tête avec soin, prend de la poudre de bois rouge, l'en enduit bien, puis la pose délicatement à terre.

Tolé, de son côté, ayant quitté sa forêt, arrivait précipitamment. À proximité du campement, à l'endroit où habituellement il s'arrêtait pour appeler, il fait halte et crie : « Tête, tête, tête, tu existes toujours ? » Celle-ci répond : « Oui, je suis toujours là. il ne s'est rien passé de spécial, sinon que ta deuxième femme est venue. Elle est arrivée ici après ton départ. »

Tolé, tout joyeux, s'exclame : « Oh ! ma chère femme, je te remercie beaucoup ! »

Il entre dans le campement et retrouve sa tête que son épouse avait lavée. Il la remet en place.

Il dépose tous les gibiers qu'il a attrapés ce jour-là, les dépèce, prend les foies et les tripes, mets de choix, et les lui donne. « Chère femme, dit-il, prépare-les et mange puisque tu as quitté le village affamée.»

Elle fricote un excellent repas. Tous deux s'installent et font ripaille. Après ce festin plantureux, Tolé demande innocemment : « Combien de jours comptes-tu dormir ici avec moi ? » Elle répond avec sérieux : « Mon cher époux, je ne vais pas m'attarder longtemps ici car ma coépouse là-bas au village a très faim. Dès demain, je m'en irai. »

Tolé soupire : « Il en sera comme tu voudras. Je ne suis là que depuis cinq jours, mais regarde tout le gibier que j'ai tué. » Elle le félicite, puis tous deux se couchent et s'endorment.

Le lendemain au petit matin, elle pose sa hotte à terre ; Tolé la lui remplit de viande jusqu'au bord et lui dit : « Méfie-toi de ce que tu rencontreras en chemin. Tu peux trouver sur ta route des méchants qui ne chercheront qu'à te faire du mal ! »

la femme ramasse tous les bons morceaux et les empile aussi dans sa hotte.

Il lui recommande encore :  «Puisque tu tiens à partir aujourd'hui, ne t'attarde pas, quitte en hâte la forêt pour sortir dans la savane. Là tu verras des oiseaux qui viendront en grand nombre pour chercher à te tuer. Alors, tu prendras les foies que tu as mis sur le dessus de ta hotte et tu les jetteras sur le chemin. Tandis qu'ils iront se poser sur cette provende pour la manger, tu chanteras la chanson que je vais te chanter. »

La femme s'en va, marche longtemps, traverse la forêt et débouche dans laplaine. Aussitôt, les oiseaux arrivent et commencent à l'importuner. Elle fouille dans sa hotte, y prend des foies et les jette sur le chemin en chantant :

« Oho ! Mon grand oiseau, Inandé, Inandé.

C'est mon mari Tolé, Inandé, Inandé,

En brousse il est allé, Inandé, Inandé,

Voilà le gibier qu'il a tué, Inandé, Inandé,

Un grand oiseau m'a engendrée, Inandé, Inandé.

Oho ! Mon grand oiseau, Inandé, Inandé.

Mon mari, c'est Tolé, Inhandé, Inandé,

En brousse il est allé, Inandé, Inandé,

Un grand oiseau m'a engendrée, Inandé, Inandé.

C'est lui que j'ai épousé, Inandé, Inandé.

Maintenant laissez-moi passer, Inandé, Inandé,

Oho ! Mon grand oiseau, Inandé, Inandé.

Elle quitte la plaine et marche longtemps.

Les oiseaux posés sur les foies, mangeaient à grand bruit.

Elle fuyait en toute hâte.

Soudain, les oiseaux la rattrapent. Elle prend d'autres foies, les leur jette, prend encore et jette. Ils se précipitent dessus et les dévorent. Elle se remet à chanter :

« Oho ! Mon grand oiseau, Inandé, Inandé.

C'est mon mari Tolé, Inandé, Inandé,

En brousse il est allé, Inandé, Inandé,

Voilà le gibier qu'il a tué, Inandé, Inandé,

Un grand oiseau m'a engendrée, Inandé, Inandé.

Oho ! Mon grand oiseau, Inandé, Inandé.

Mon mari, c'est Tolé, Inandé, Inandé,

En brousse il est allé, Inandé, Inandé,

Un grand oiseau m'a engendrée, Inandé, Inandé.

C'est lui que j'ai épousé, Inandé, Inandé.

Maintenant laissez-moi passer, Inandé, Inandé,

Oho ! Mon grand oiseau, Inandé, Inandé.

Pendant ce temps, elle se sauve aussi loin qu'elle le peut.

Elle arrivait à proximité du village quand les oiseaux l'attaquèrent à nouveau. Elle recommence son manège et peut ainsi parvenir au village sans encombre avec une bonne provision de viande.

Sa coépouse, la voyant venir, s'exclame : « Hum ! Ce n'est pourtant que la seconde femme et la voilà qui rapporte toute cette nourriture ici ! Eh bien ! On verra ce dont je suis capable, moi ! Je vais m'en aller dès le matin. »

Au lieu de lui faire bon accueil, de partager avec elle la nourriture qu'elle rapportait, de lui demander comment les choses s'étaient passées, la première femme ne souffle mot.

Dès l'aube, en catimini, elle emballe du manioc et des bananes et s'esquive, marchant d'un si bon pas qu'en un rien de temps elle parvient au campement de son mari.

Là, elle ne trouve que la tête de Tolé. Elle se frappe la bouche en hurlant : « Aïe, aïe, aïe, aïe, mon mari Tolé a tué quelqu'un ! Ah ! Voilà qui est bien, tu as vraiment bien fait ! Voyons cela d'un peu plus près ! »

Elle saisit un couteau et commence à gratter, à racler le visage de Tolé, d'un côté, de l'autre. elle prend du sel et l'en frotte bien.

Toél, sa chasse finie, quitte la forêt, chemine longuement et le voilà arrivé à proximité du campement. Il appelle sa tête : « Tête, tête, tête, quoi de neuf ? ». la tête répond : « Oh ! Rien de particulier, sinon que je souffre le martyre de la main de ta première femme. Elle m'a raclé le visage de tous côtés, j'ai perdu toutes mes forces et ne puis te répondre plus longuement. »

Tolé entre dans le campement à pas comptés, prend sa tête et la remet en place. Il gémit de douleur : « Ah ! Ma femme ! Que m'as-tu fait là ? La prochaine fois que tu viendras, tu feras bien de t'informer auparavant. »

Et, sans lui laisser le temps d'ouvrir la bouche, il ajoute aussitôt : « En tout cas, puisque tu dois t'en aller demain, je vais te donner quelque chose à emporter. »

Il ramasse alors toute la viande boucanée et la lui donne, mais il se garde bien de lui remettre les foies.

Le matin suivant, la femme prend la route pour rentrer. Elle marche longtemps et arrive dans la savane. soudain les oiseaux surgissent.

Que pouvait-elle faire ? Tolé ne lui avait rien expliqué et elle n'avait pas les foies à leur offrit en pâture.

Les oiseaux se jettent sur elle, la criblent de coups de bec, la tuent, saisissent son cadavre et l'entrainent dans la plaine.

Vous autres, femmes, qui restez à la maison tandis que votre mari court la brousse pour subvenir à vos besoins, faites régner la bonne entente entre vous, soyez sages et soumises, témoignez tendresse et respect à votre époux, en toutes circonstances prenez conseil auprès de lui.

 

La nouvelle case de Gbaso

conte monzombo

 

Ceci est une histoire de Tolé et de Gbaso son compère.

Gbaso s'était construit longtemps auparavant une maison où il s'était installé avec ses femmes et tous ses enfants. Ils habitaient cette demeure depuis des années. beaucoup d'enfants y étaient nés.

Un jour que Gbaso était parti en forêt, il découvrit un remède magique, dont il s'empara et qu'il se mit à préparer. il en surgit une immense termitière, aussi vaste qu'une maison, dans laquelle il pénétra. À l'intérieur se tenait le propriétaire. Gbaso le salue poliment et lui demande : « Voudrais-tu me donner un peu de ce merveilleux remède ? » L'autre y consent volontiers. Gbaso le remercie et rentre chez lui.

Arrivé là, il dit à sa première femme : « Chère épouse, voilà des lustres que nous habitons cette maison ; elle est vieille et bien abimée. je vais maintenant la bruler. »

sa femme s'inquiète : « Si tu brules notre case, où pourrons-nous aller dormir avec les enfants ? Tu n'as pas encore coupé les bois de charpente, tu n'as pas tressé les tuiles de bambou ou encore cueilli les feuilles d'ardoise pour couvrir le toit ; je ne vois pas non plus de bottes de paille. Où irons-nous dormir ? » Gbaso la rassure : « Ne t'inquiète pas, reste calme, regarde-moi faire 8 »

Avec ses femmes et ses enfants, il déménage tout ce qui se trouvait à l'intérieur de la maison et le met dehors. Puis il met le feu à la case. Là-dessus, il saisit le remède magique et le plante en terre, tout en disant : « C'est en mon propre nom, à moi Gbaso, que cette magie-là je la fais, c'est en mon propre nom, à moi Gbaso. » Aussitôt, la termitière s'élève, pousse, devient immense, grande comme une maison et se transforme en une belle case. avec femmes et enfants, Gbaso y emménage.

Les villageois, émerveillés, viennent la contempler. ils s'interrogent : « Où a-t-il donc trouvé ce remède magique ? » La nouvelle court de bouche à oreille, parvient jusqu'à Tolé qui se dit : « Tiens ! Il faudrait bien que j'aille rendre visite à mon compère Gbaso. »

Sur ce, il prépare quelques cadeaux, une chèvre, un chien, un poulet, et dit à la cantonade : « Je m'en vais chez mon ami. »

Arrivé là-bas, ses premiers mots sont pour dire : « Et cette fameuse case que tu as construite, où est-elle ? » Gbaso, sans se formaliser, lui explique : « Mon ancienne demeure se faisait vieille, alors je l'ai brulée et j'en ai refait une neuve. » Tolé insiste : « Mais comment t'y es-tu donc pris pour construire celle-là si vite ? » Alors Gbaso impatienté, répond brièvement : « ça me regarde. » Tolé reprend d'un ton dégagé : « Bon ! Je suis venu te voir, de toute façon ! »

Ils s'installent, mangent, boivent, se divertissent et, finalement, Gbaso lui révèle son secret. le soir venu, on lui prépare un lit à l'intérieur de la nouvelle maison, puis tous vont dormir.

A la minuit, Tolé se lève discrètement et, avec mille précautions, va subtiliser le remède magique que Gbaso gardait précieusement à son chevet. Il s'enfuit en l'emportant, rentre chez lui et dit à sa femme : « Ma bonne, notre maison est devenue bien vieielle, il faut que je la brule. porte le mobilier dehors, Je vais nous en construire une autre ! »

Nambo, la femme de Tolé, s'écrie : « Mais si tu brules cette case, où allons-nous dormir avec les enfants ? Volià la saison des pluies qui approche. Où nous abriterons-nous ? Nous n'avons pas d'autre endroit où habiter. Comment allons-nous faire puisque tu n'as même pas encore coupé les bois de charpente ? Les tuiles de bambou ne sont pas tressées, tu n'as pas cueilli de feuilles d'ardoise ou préparé des bottes de paille. En quel lieu pourrons-nous donc dormir ? »

Il fanfaronne : «  Tout çà n'est rien ! Regarde, la puissance est dans ma main ! »

Il prend leurs affaires et tout le mobilier et les jette dehors. ceci fait, il met le feu à la case. les flammes montent. Tous les villageois accourent et s'écrient : « Maudit sois-tu, Tolé ! Maintenant que tu as brulé ta case sans réfléchir, que vas-tu faire ? Voilà la saison des pluies. et vous voici sans abri, toi, ta femme et tes enfants. »

Tolé prend un air suffisant : « Tout çà n'est rien ! vous allez voir la puissance qui est dans ma main ! »

Il enfonce le remède magique en terre et prononce les paroles prescrites : « En ton nom, Gbaso, je veux que la case sorte du corps de la termitière ! »

Aussitôt, une gra,nde termitière surgit et se transforme en une vaste maison. Tolé y entre avec tous ses enfants et sa femme, s'y installe et y passe cinq jours.

Le sixième jour venu, il se dit : « Pourquoi ai-je parlé au nom de la mère de Gbaso, au nom du père de Gbaso au lieu de citer mes propres parents , Désormais, je ne dirai plus : « Au nom de Gbaso. » C'est en mon nom, à moi Tolé, que je dis : il faut que ma nouvelle case reste comme elle est. »

À peine a-t-il prononcé le nom de Tolé que la maison s'est écroulée tuant tous ses enfants. Tolé et sa femme, eux, ont réussi à se sauver.

Nambo s'était précipitée à l'extérieur en criant : « Au secours ! Au secours ! quel malheur ! Mieux vaudrait ne jamais se marier ! »

Tolé contempel le désastre : « Voilà que tous mes enfants sont morts ! Que vais-je devenir ? »

Pendant ce temps, Nambo, désespérée, hurlant au secours, filait à toutes jambes trouber Gbaso : « Gbaso, très cher, aïe pitié de moi ! Un malheur est arrivé, Tolé m'a tué tous mes enfan,ts ! Viens à mon secours ! »

Gbaso se précipite : « Tolé, mon ami, pourquoi as-tu tué tes enfants ainsi ? Crois-tu avoir bien agi ? » Ce disant, il exécute quelques signes magiques et la termitière se redresse. Il en fait sortir les enfants sains et saufs.

Puis il sermonne Tolé : « Quand tu vas chez ton compère, demande-lui l'explication des prodiges auxquels tu as assisté ; il te montrera tout et, ensuite, à ton tour, tu pourras les réaliser. »

Nambo se met à chanter :

«Petit héron aux pattes rouges !

Eh ! Eh ! Ahiyéyé !

Le phacochère ne me mangera pas.

Eh ! Eh ! Ahiyéyé !

Petit héron aux pattes rouges !

Dans la forêt, je ne dormirai pas.

Eh ! Eh ! Ahiyéyé !

Petit héron aux pattes rouges !

Il a pris un grand couteau qu'il a posé sur son cou !

Eh ! Eh ! Ahiyéyé !

Sa belle jupe de raphia lui couvre les genoux.

Petit héron aux pattes rouges !

Eh ! Eh ! Ahiyéyé !

Il a pris la grande sagaie et l'a posée sur son pied.

Il saisit son sabre, le jette en l'air pour mieux le rattraper.

Petit héron aux pattes rouges !

Je ne veux pas dormir à la belle étoile;

Je ne peux pas manger au bord de la forêt.

Petit héron aux pattes rouges !

Il a mis sa coiffe en peau de panthère.

Petit héron aux pattes rouges !

la mort se trouve seulement sur la terre. »

 

 

La chasse de Lingango

conte gbanzili

 

Lingango avait projeté de faire une chasse au feu.

Le jour venu, il va trouver Tulé et lui dit : « cousin, le jour de mon feu de brousse est arrivé ; veux-tu m'y accompagner ? » Tulé accepte.

Les gens, qui sont venus pour perticiper à la chasse montent en pirogue ; celle-ci prend le fleuve en chantant :

« Lingango, Lingango, le génie du fleuve chasse pour moi »

Lingango, Lingango, c'est pour moi que chasse le génie du fleuve ! »

Plus tard, la pirogue ayant accosté, les chasseurs s'enfoncent dans la brousse en courant. Lingango dit à Tulé : « Cousin, restons un peu en arrière afin de surveiller nos hommes. » Lui, fait quelques pas de son côté et débusque aussitôt un animal, le transperce d'un coup de sagaie qui le jette à terre. Il s'écrie : « Victoire ! Cousin, j'ai déjà abattu un gibier. » Tulé le rejoint en hâte et lui dit : « Mais non, cousin, c'est un animal que j'avais déjà blessé qui est venu vers toi. » En disant cela, Tulè glisse sa main sous le corps de la bête et la blesse d'un coup d'ongle, puis montre son doigt ensanglanté à Lingango : « Tu vois, c'est l'endroit où je l'avais touché. » Lingango lui laisse prendre le gibier.Peu de temps après, Lingango abat une antilope. il chante à nouveau victoire : « Cousin, j'en ai eu un autre ! » Tulé accourt, soulève la queue de l'animal, montre son anus à Lingango, en lui disant : « Regarde, voilà l'endroit où je l'ai atteint avec ma sagaie ! » Lingango le lui laisse encore une fois emporter.

Les chasseurs ayant suffisamment tué de gibier, prennent maintenant le chemin de retour et s'apprêtent à monter en pirogue. chaque chasseur, au passage, remet à Lingango sa quote-part, qui une patte de devant, qui une patte de derrière. Lui, tout ce qu'il avait tué, Tulé le lui a pris.

Du temps passa...

Les enfants de Lingango et ceux de Tulé avaient l'habitude de jouer ensemble, mais chaque fois que les enfants de Lingango venaient jouer chez ceux de Tulé, ces derniers réussissaient à leur prendre tous leurs jouets.

Un jour qu'ils étaient venus s'amuser chez eux comme à l'accoutumée, un des enfants de Tulé se moqua d'eux : « Vous êtes vraimant très bêtes ! C'est de cette façon que votre père s'est fait prendre tout son gibier par mon père. » Les enfants de Lingango demandent : « Est-ce bien vrai ? » Les autres répondent : « Assurément ! »

Ils continuent à jouer encore un bon moment ; lorsqu'ils sont prêts à partir, Nambo, la femme de Tulé, leur prépare un repas. Elle apporte des pains de manioc, les coupe et les distribue à tous les enfants. Ceux de Lingango, tout en mangeant, glissent sous leurs ongles des parcelles de graisse, puis, quand ils sont rassasiés, ils s 'en retournent chez eux.

Arrivés à la maison, ils disent à leur père : « Papa, sais-tu bien que Tulé s'est moqué de toi et qu'il t'a trompé pour te prendre le gibier que tu avais tué ? » Lingango répond : « Mais non, c'est bien lui qui avait abattu ce gibier. » Les enfants insistent : « Puisque tu ne nous crois pas, donne-nous une assiette, nous y verserons la graisse de ces animaux que nous avons rapportée, et tu verras. » Aussitôt dit, aussitôt fait : l'assiette est bientôt pleine. Lingango l'examine longuement, puis, convaincu, se demande comment il va pouvoir traiter Tulé pour se venger de lui.

Il consulte le génie des oracles. celui-ci lui conseille de se fabriquer des grelots qui sonnent clair, et de s'enduire le corps d'huile de palmiste et de cendres. Dans cet attirail, il lui sera facile d'aller duper Tulé et de récupérer son gibier.

Sur le champ, Lingango s'empresse de s'en aller forger des grelots, si bien réussis, qu'une fois qu'il les a mis à ses pieds, on l'aurait entendu bouger un cil ! Il prend sa grande sagaie et son bouclier, puis se met en route suivi de ses femmes. A peine sur le sentier, il se met à chanter :

« Tulé, Tulé, le gibier était à Lingango,

Tulé s'en est emparé indument.

Tulé, Tulé, le gibier était à Lingango,

Tuez-moi Tulé et attrapez-moi Lingango !

Tulé s'en était emparé,

Tuez-moi Tulé et attrapez-moi Lingango !

Tulé s'en était emparé ééé...»

Il chantait tout en marchant et en dansant.

Tulé, qui était en train de fendre des rotins devant sa maison, entend la chanson. Il se lève, prête l'oreille. La chanson se rapprochait de plus en plus. La peur le saisit, il jette son couteau, entre dans la maison en courant et crie à Nambo : « Il y a quelque chose qui s'amène là-bas, disant qu'on me tue et qu'on lui donne le cousin Lingango en otage. »

Lingango, tout en chantant, était arrivé aux abords du village. poursuivant son chant, il se met à longer l'enclos qui entoure la concession de Tulé. Ses grelots résonnent comme le; tonnerre. Il brandit son bouclier. son corps est luisant d'huile de palmiste et noir de cendres. Sa coiffure de plumes oscille en tous sens. Tulé, Nambo et les enfants, terrorisés à sa vue, ont fui et sont allés se cacher dans la forêt.

Tandis que Lingango chante et se démène de la sorte, ses femmes sont entrées dans la concession pour y rammasser toute la viande que Tulé avait mise à sécher sur des claies. Le dernier morceau saisi, Lingango cesse sont chant et, accompagné de ses épouses, il repart chez lui en toute hâte.

Tulé et les siens, constatant que tout est redevenu silencieux, jettent un coup d'œil et sortent de leur cachette. En rentrant chez eux, ils s'aperçoivent qu'il ne reste même plus un seul morceau de viande sur les claies. Nambo et les enfants, pleurant de faim, s'en vont en brousse chercher des champignons.

Pendant ce temps, Tulé prend son bouclier, se saisit d'une lance et le perce de trous, puis le dépose contre le mur.

De son côté, Lingango, de retour chez lui, va puiser de l'eau, se lave bien, remets ses vêtements habituels, saisit sa grande sagaie, celle qu'on porte sur l'épaule, et d'un bon pas, s'en va chez Tulé.

Tulé,  à sa vue, s'écrie : « Ah ! Cousin Lingango, il y a une horrible chose qui est venue ici, réclamant ma mort et qui voulait te prendre en otage. regarde-moi ça, je me suis battu longtemps, j'ai le corps tout couvert de plaies ! Mon bouclier est percé de toutes parts ! Tandis que je me battais là, je t'appelais vainement à l'aide, criant :  « Où est donc le cousin Lingango ? Qu'il vienne me donner un coup de main ! »

Ils restent à discuter un bon moment tous les deux, puis, le soleil s'apprêtant à se coucher, Lingango prend le chemin du retour.

Deux jours plus tard, les enfants de Lingango reviennent à nouveau jouer chez ceux de Tulé. comme les enfants de Tulé voulaient s'emparer des jouets qu'ils avaient apportés avec eux, l'un des enfants de Lingango s'écrie : « Votre père avait fait comme çà et papa l'a bien eu, hein, en venant récupérer tout son gibier. » Il s continuent à jouer encore longtemps.

Quand les enfants de Lingango furent partis, ceux de Tulé vinrent dire à leur père : « Papa, sais-tu que c'est Lingango qui est venu te tromper et qui a ramassé toute la viande ? »

Tulé, en entendant cela, est troublé, ne sachant quelle attitude prendre. Il se demande comment se venger de Lingango. Il se dit qu'il va faire semblant de mourir. Feignant d'être à l'agonie, il appelle Nambo et lui fait ses ultimes recommandations : « Quand je serai mort, tu iras aussitôt appeler le cousin Lingango pour qu'il vienne m'enterrer. » Puis il va expirer dans un coin reculé de la maison. Les mouches commençaient à tourner autour de son corps. Nambo se met en route pour remplir sa mission, déchirant ses vêtements, poussant de longs sanglots et se roulant sur le sol, ainsi que le font les veuves.

Lingango l'apercevant ainsi couverte de terre lui demande : « Mais, Nambo, que s'est-il passé que te voilà blanche de poussière ? » Nambo sanglote : « Lingango, c'est ton cousin Tulé qui est mort, c'est pourquoi je suis venue te chercher , car il m'a dit en mourant que j'aille t'appeler pour que tu viennes l'enterrer. »

Lingango s'écrie : « Comment ? Le cousin Tulé que j'ai vu si bien portant il y a deux jours, que lui est-il donc arrivé pour qu'il meure si vite ? Pourquoi n'es-tu pas venue m'avertir plus tôt ? »

Nambo lui raconte : « Hier au soir, j'avais préparé du manioc, nous avons diné et puis nous sommes allés nous coucher. Quand je me suis levée, j'ai voulu le réveiller, mais il était déjà mort. J'ai tenu, avant de venir, à le laver pour le mettre sur le lit d'exposition, c'est pourquoi j'ai un peu tardé. »

Ils s'apprêtaient à partir quand une des femmes de Lingango, avec qui Tulé avait eu une aventure, voulut les accompagner. Lingango se fâche : « Où veux-tu donc aller ? Est-ce parce que Tulé a couché avec toi que tu veux venir ? Prends garde ! Qu'aucune femme ne vienne ! »

Ils parviennent devant la maison de Tulé. Lingango regarde à l'intérieur et aperçoit Tulé tout au fond, le corps déjà bien gonflé. Ses enfants sont assis autour de lui et le pleurent. Lingango gronde : « Silence, vous autres là-bas à l'intérieur, qui faites semblant de pleurer ! Tenez-vous tranquilles et écoutez-moi, moi Lingango. Toi, cousin Tulé, qui es étendu au fond de la maison, si c'est d'une vraie mort que tu es mort, ma sagaie Zangboto, qui ne rate jamais son but, quand je la lancerai contre toi, qu'elle t'évite, mais si tu n'es pas vraiment mort, si c'est à cause du gibier que tu m'avais volé et que je suis venu récupérer que tu as fait toutes ces simagrées pour m'attirer ici et me tuer, alors, quand je vais lancer ma sagaie, qu'elle t'entre profondément dans la poitrine. »

Il saisit la sagaie, la lève et fait semblant de la lancer dans la direction de Tulé. Ce dernier, voyant cela, d'un bond, traverse le mur de la maison et s'enfuit en forêt. Lingango se retourne vers Nambo et, du manche de sa sagaie, se met à lui cogner sur le crâne. Nambo et ses enfants se réfugient dans la forêt.

Si tu as pris quelque chose à ton prochain et qu'il est, à juste titre, venu le récupérer, crois-tu pour autant avoir le droit de le tuer ?

 

 

La pierre qui avait de la barbe

conte gbanzili

 

Un jour Tulé s'en était allé dans la savane pour y cueillir des feuilles de rônier dont il comptait tresser des nattes. Il arrive dans un endroit rocailleux et, parmi tous les cailloux, il remarque une pierre qui avait de la barbe. Il s'esclaffe : « Oh non ! Ne voilà-t-il pas une pierre qui a de la barbe ! A peine a-t-il prononcé ces mots qu'il tombe raide mort.

Quelque temps après la pierre vient le réveiller et il se met en route pour rentrer chez lui. Il n'était pas encore arrivé à la maison qu'il rencontre un petit mouton. il lui dit : « ne veux-tu pas m'accompagner pour aller couper des feuilles de rônier dont nous ferions des nattes ? »

L'autre étant d'accord, ils se mettent en route et Tulé, mine de rien, l'entraine dans les rocailles. Le mouton, apercevant la fameuse pierre, s'écrie : « Oh ! Est-ce possible ? Voilà une pierre qui a de la barbe ! »

Sur ces mots, il tombe raide mort. Tulé l'emporte chez lui pour le manger. Après avoir bien festoyé, il s'endort.

À son réveil, il se dit qu'aujourd'hui il mangerait bien du singe. Il s'en va donc trouver le singe et lui dit : « Tu serais bien aimable de venir m'aider à couper des feuilles de rônier. » L'autre y consent et il l'emmène au même endroit. Le singe, en découvrant la pierre, s'écrie : « Que vois-je ? Une pierre qui a de la barbe ? » Juste après avoir dit ces mots, il tombe raide mort et Tulé emporte avec lui sa dépouille au village.

Le soir, il rassemble femme et enfants autour du feu et leur raconte ses exploits, comment il a réussi à faire mourir le mouton et le singe. Il croyait bien qu'aucun étranger ne l'écoutait, alors que le chien, faisant semblant de dormir, n'en perdait pas un mot.

Le lendemain, dès l'aube, Tulé vient le chercher et lui dit : « Je m'en vais cueillir des feuilles de rônier pour faire des nattes, accompagne-moi. »

Arrivé auprès de la pierre, Tulé la lui montre du doigt disant : « Tu ne vois pas cette chose là-bas ? » Le chien répond : « Non je ne vois rien. » Tulé insiste, lui repose la même question par deux fois en vain, puis se fâche et s'écrie : « Mais tu ne vois donc pas cette pierre qui a de la barbe ? » Et il tombe raide mort. Le chien l'entraine chez lui pour le manger, mais il en fut bien déçu, car la chair de Tulé, l'araignée, n'est pas comestible.

 

C'est pour cela qu'on dit chez nous qu'aussi malin que tu sois, tu finiras toujours par être toi-même victime de ta malice.

 

Le filet d'or de Tulé

conte gbanzili

 

En ce temps-là, Tulé-l'araignée était très malheureux, n'ayant même pas de quoi s'acheter du fil pour réparer son filet. Il se lamentait : « Ah là là ! Quelle misère j'endure ! Je reste là sans même pouvoir raccommoder mon filet. il faut absolument que je trouve le moyen de sortir de cette situation désastreuse. »

Il va trouver le coq à qui il expose sa situation. Le coq, apitoyé, lui prête vingt mille francs. Il le remercie chaleureusement : « Et demain à sept heures, viens que je te rende ton argent. » Là-dessus, il s'en retourne chez lui.

Un peu plus tard, il va trouver le chat, lui raconte ses misères et celui-ci lui donne aussi vingt mille francs. En partant, Tulé dit : « Demain matin, à sept heures, passe chez moi pour que je te rende ton argent. »

Il va ensuite trouver le chien, lui tient les mêmes discours. le chien à son tour lui donne vingt mille francs. Et Tulé de dire en s'éloignant :  « Ne manque pas d'être chez moi demain à sept heures pour que je puisse te rembourser. » Puis il rentre chez lui.

Le lendemain, à sept heures sonnantes, le coq arrive et l'appelle :  « Tulé, Tulé, où es-tu ? »

- Je suis là-haut en train de repriser mon filet. Attends un peu, je vais descendre dans cinq minutes te donner ton argent.

Le coq l'attendait toujours, les cinq minutes passées, quand le chat arriva. Il y avait deux jours qu'il n'avait pas mangé. Apercevant le coq, il lui saute dessus, lui écrase la tête et se met à le dévorer.

Il venait à peine de terminer ce repas que le chien arriva. Comme la querelle du chien et du chat n'est jamais terminée, le chien, avisant le chat, lui saute dessus et lui brise les reins. Laissant là le chat, il s'en va réclamer son argent à Tulé. Celui-ci, sans se donner la peine de descendre de son perchoir, lie l'argent au bout d'un fil et le lui envoie en disant : « Voilà la somme, tu peux compter, elle est complète. » Le chien vérifie et s'en va. Tulé prend alors le reste et se met à compter : il y avait encore quarante mille francs. ! Ravi, il se dit : « Me voilà riche ! J'ai beaucoup d'argent maintenant ! je vais pouvoir m'acheter du fil brillant pour tisser mon filet. » Il y va aussitôt et revient s'en fabriquer un superbe.

Malheureusement, il n'avait pas pensé que ce qui brille n'attire plus les mouches. Aucun insecte ne vient plus se poser sur le filet de Tulé-l'araignée. Il a très faim. À la longue, il maigrit tellement qu'il en mourut parmi toutes ses richesses.

 

Le festin de Tombilo

conte isongo

 

Tombilo et Tolé étaient de grands amis depuis longtemps. Un jour, Tombilo dit à Tolé : « Dimanche prochain, je t'invite à venir diner chez moi avec tes femmes. »

Le dimanche suivant, Tolé et ses femmes s'apprêtent et s'en vont chez Tombilo. Les apercevant, Tombilo qui avait complètement oublié son invitation, d'un air légèrement surpris, leur dit : « Tiens, cousins, vous voilà donc de passage ? »

- Mais oui, répond Tolé, légèrement offusqué, tu nous avais bien invité à diner, voilà pourquoi nous sommes venus. » Tombilo, se rappelant soudain, pousse un cri : « Oh ! mon Dieu, que vais-je faire, nous n'avons justement rien de prêt aujourd'hui ! »

Or, Tombilo, n'avait même pas de cabri. Il appelle discrètement sa femme dans la case : « Les cousins viennent d'arriver. Qu'allons-nous pouvoir leur offrir ? » Il réfléchit un bon moment, puis il prie sa femme de sortir et appelle sa fille. Quand celle-ci arrive, il la prend et la tue. Il sort son cadavre, le dépèce, le prépare bien et, en compagnie de Tolé, ils festoient. Il recommande cependant à Tolé : « Prends garde en mangeant de ne pas casser les os. »

Ils finirent le repas, ayant soigneusement les os que Tombilo ramassa dans une grande cuvette et emporta vers le fleuve. Il chercha un endroit où l'eau tourbillonnait et les y jeta, puis il revint trouver son ami, prit sa harpe et se mit à jouer :

« O Gbado, fille de Tombilo

Tombilo, Tombilo éé, Tombilo, Tombilo éé

O Gbado, fille de Tombilo

 O Gbado, fille de Tombilo

Tombilo, Tombilo éé, Tombilo, Tombilo éé

O Gbado, fille de Tombilo

Tombilo, Tombilo éé, Tombilo, Tombilo éé. »

« Me voilà, je vous reviens. »

Tolé s'étonne : « Quelle chose surprenante ! »

Tombilo reprend son chant

« O Gbado, fille de Tombilo

Tombilo, Tombilo éé, Tombilo, Tombilo éé

O Gbado, fille de Tombilo

 O Gbado, fille de Tombilo

Tombilo, Tombilo éé, Tombilo, Tombilo éé

O Gbado, fille de Tombilo

Tombilo, Tombilo éé, Tombilo, Tombilo éé. »

« Me voilà, je vous reviens

Tombilo me rappelle

Me voilà qui vous reviens. »

Tombilo continua à chanter encore longtemps jusqu'à ce que sa fille reparût, plus belle qu'auparavant;

Peu après, Tolé prit congé, priant son cousin à diner pour le dimanche suivant.

Le jour venu, Tombilo se rendit chez Tolé. Or, Tolé, lui, avait des cabris en quantité. Au lieu d'en prendre un pour préparer le repas de son ami, il appelle son fils, le tue, le dépèce, le prépare et le mange en compagnie de son cousin auquel il recommande bien cependant de ne pas broyer les os. Tombilo se conforme scrupuleusement aux recommandations de Tolé.

Après le repas, Tolé prend les os et va les jeter, mais au lieu de choisir un tourbillon, il les jette dans l'eau courante qui en entraine une partie . il prend sa harpe et commence à chanter :

« O Tolé, enfant de Tombilo

Tombilo, Tombilo éé, Tombilo, Tombilo éé

O Tolé, enfant de Tombilo

Tombilo, Tombilo éé, Tombilo, Tombilo éé

O Tolé, enfant de Tombilo

Tombilo, Tombilo éé, Tombilo, Tombilo éé. »

Il appelle : « Tombilo !  » Pas de réponse. « Tombilo ! » Rien, toujours rien. Il se remet à chanter :

« O Tolé, enfant de Tombilo

Tombilo, Tombilo éé, Tombilo, Tombilo éé

O Tolé, enfant de Tombilo

Tombilo, Tombilo éé, Tombilo, Tombilo éé

O Tolé, enfant de Tombilo

Tombilo, Tombilo éé, Tombilo, Tombilo éé. »

Il appelle : « Tombilo ! » Toujours aucune réponse.

Tombilo demande à Tolé : « Où es-tu allé jeter les os de ton enfant ? »

- Viens, je vais te montrer, tu vas voir. »

Ils se rendent sur les lieux, et ne trouvent que les os qui n'ont pas été entrainés par le courant. Il y en avait fort peu. Tombilo les ramasse, les rassemble et dit à Tolé : « Retournons au village. »

Là, Tolé donne la harpe à Tombilo et lui conseille : » Appelle-le moi bien fort. » Tombilo se met à chanter :

« O Gbado, enfant de Tombilo

Tombilo éé, Tombilo, Tombilo éé

Tombilo, Tombilo éé

O Gbado, enfant de Tombilo

Tombilo éé, Tombilo, Tombilo éé

Tombilo, Tombilo éé

O Gbado, enfant de Tombilo

Tombilo éé, Tombilo, Tombilo éé

Tombilo, Tombilo éé. »

« O père, me voilà, je vous arrive

Mais ma poitrine est enfoncée

Une de mes jambes est cassée. »

Tombilo continue son chant :

« O Gbado, enfant de Tombilo

Tombilo éé, Tombilo, Tombilo éé

Tombilo, Tombilo éé

O Gbado, enfant de Tombilo

Tombilo éé, Tombilo, Tombilo éé

Tombilo, Tombilo éé

O Gbado, enfant de Tombilo

Tombilo éé, Tombilo, Tombilo éé

Tombilo, Tombilo éé. »

« O père, me voilà, je vous arrive

Mais ma poitrine est enfoncée

Une de mes jambes est cassée

Et mon épaule est écrasé. »

Il poursuivit longtemps ses appels en chantant. Enfin, l'enfant de Tolé surgit devant eux, mais hélas ! Il était devenu affreusement vilain, difforme, bancal, manchot, en un mot, méconnaissable.

Lorsque tu vas en voyage ou qu'invité chez un ami, tu le trouves occupé à quelque opération de magie, ou encore appliqué à quelque tâche dont tu ignores tout, informe-toi auprès de lui avant de l'imiter. Tolé, pour avoir manqué à cet élémentaire usage a fait son propre malheur, perdant son bel enfant qui lui est revenu mutilé, amoindri, défiguré.

Les trois prétendants

conte isongo

Tolé avait une fille qui était d'une grande beauté. Elle avait de nombreux prétendants mais aucun ne lui agréait. Il en venait de partout, même des pays les plus éloignés ; tous étaient refusés.

Un jour, trois jeunes gens, venus de contrées lointaines, se présentèrent disant à Tolé : « Nous avons appris que tu avais une fille d'une rare beauté. Nous sommes venus la demander en mariage. »

Ils avaient apporté tous les cadeaux traditionnels. tous trois étaient allés récolter des quantités de vin de palme pour offrir aux parents de la jeune fille. À la nuit tombante, ils étaient assis à la porte de la case, chacun avec une grande calebasse pleine de vin. Tolé rentrant de promenade, les trouva là. À tour de rôle, il lui offrirent leur vin et Tolé but tout.

Le lendemain, les choses recommencent de la même façon. Tous trois partent en forêt, chassent les porcs-épics, les écureuils terrestres et toutes sortes de gibier, ils cueillent des épinards sauvages... Ainsi faisaient nos pères autrefois quand ils allaient courtiser.

Chaque jour , les trois garçons exécutaient les même s travaux, l'un faisant exactement ce que faisaient les deux autres. cela dura une semaine. La nuit, Tolé se tourmentait : « Je n'ai qu'une fille et voilà qu'il y a trois prétendants qui, tous les trois, apportent les mêmes cadeaux, le même gibier, la même quantité de vin, qui, tous les jours, viennent ensemble et qui sont arrivés tous les trois, le même jour, à la même heure. Comment pourrais-je les départager ? »

Tolé se sentait confus et tout embarrassé. Il en perdait l'appétit : quand on lui présenta le repas du soir, il refusa de manger. Il se trouvait honteux de n'avoir qu'une seule fille que trois garçons étaient venus demander en mariage.

Un matin qu'il était sorti de très bonne heure, s'écartant dans la brousse, il buta du pied contre une souche. Il manqua tomber et se retrouva à genoux. Furieux, il s'écrie : « Toi, espèce de souche, tu as réussi à me mettre en colère, je vais prendre ma hache et te couper. » Il va chercher sa hache et s'apprête à trancher la souche qui se met à parler : « Oh ! Du calme ! Ne me coupe as, va chercher une feuille acide et une feuille sucrée, tu les mettras dans ma bouche et je te donnerai un bon conseil. »

Tolé s'exécute. Alors, la souche lui parle ainsi : « Je connais la raison de ta colère. je sais que tu n'as qu'une seule fille et que trois garçons sont venus la demander en mariage, qu'ils sont arrivés ensemble, t'apportant mêmes cadeaux et mêmes calebasses de vin. Voilà pourquoi tu es tellement contrarié. Maintenant, écoute ! As-tu jamais vu un chien ? Alors, va trouver un propriétaire de chiens qui possède mâle et femelle. Tu achèteras une petite chienne et tu l'amèneras chez toi. Ensuite, aiguise ton sabre d'abattis qui est là dans ton fourreau. Il faut le rendre plus tranchant qu'il ne l'est aujourd'hui. de grand matin, au premier chant du coq, et sans attendre qu'il chante une deuxième fois, tu saisiras la chienne, lui lieras vivement les pattes et la tête, puis tu prendras ton sabre, le soulèveras bien haut et, d'un seul coup, tu couperas la chienne en deux. Il faut surtout que tu ne t'y reprennes pas à deux fois, qu'au premier coup la partie supérieure tombe d'un côté et la partie inférieure de l'autre. Tu verras alors ce qui se passera. ! »

Tolé enregistre soigneusement ces paroles et rentre chez lui.

Aussitôt, il prend un filet, une grande sagaie, un cabri - nos monnaies d'autrefois - et va voir un propriétaire de chiens. Il lui demande le prix d'une petite chienne. le propriétaire répond qu'il se contentera des trois pièces apportées. Tolé lui donne donc le filet, la sagaie et le cabri et, en échange, prend la petite chienne qu'il emmène chez lui. Il tremblait d'impatience. de retour chez lui, il se met à marteler son sabre, il le frappe, il l'arrose, il l'aiguise sur une pierre, si bien que le fil en devient tranchant comme celui d'un rasoir.

Un peu avant l'aube, dès que le premier coq a chanté, il saisit la petite chienne, la ficelle et, d'un grand coup, la coupe en deux, la tête d'un côté, les fesses de l'autre.

Tolé, les yeux clos, n'ose jeter un regard ; puis il risque un coup d'œil à droite : une belle jeune fille se tient à son côté ; un coup d'œil à gauche : une autre jeune fille, plus belle encore, est debout près de lui. Voilà qui, avec sa propre fille, fera trois ! Son cœur se dilate d'aise. Il fait entrer les deux jeunes filles dans la maison et dit à sa femme : « Prépare de la poudre de bois rouge. » Elle écrase du bois rouge, le mélange d'huile d'amande et d'écorces d'amandes grillées et pilées, et en oint les trois jeunes filles qui deviennent brillantes et parfumées. Elle leur passe de fins anneaux de cuivre torsadés aux poignets, de lourds anneaux de cuivre aux chevilles, tresse leurs cheveux en d'innombrables petites nattes, orne leurs oreilles de bâtonnets d'ivoire sculpté, leur épile les sourcils et leur taille les dents. Ainsi parées, on les fait asseoir sur une natte en attendant l'arrivée des jeunes gens.

Tolé va à leur rencontre et les hèle sur le chemin : « Eh ! Mes gendres ! Vous voici venus ! » - « Oui, disent-ils, nous arrivions justement ! » Il les accueille chaleureusement, appelle sa femme : « Viens recevoir la nourriture que mes gendres m'ont apportée. Vois toutes ces calebasses de vin, ces corbeilles de poisson ! » Elle les prend et les range.

Tolé, malicieux, dit aux jeunes gens : « Allez donc voir là-bas, dans cette case, ce que je vous ai préparé. »

Les garçons entrent dans et trouvent les jeunes filles. Qu'elles étaient belles !Comme leur peau cuivrée luisait ! Leurs bracelets polis scintillaient !

Les jeunes gens, éblouis, s'assoient sur la natte auprès d'elles. Ils bavardent, rient, plaisantent : quatre jours durant, ils se livrent à de doux entretiens.

Puis les jeunes gens disent à Tolé : « Il y a longtemps maintenant que nous courtisons tes filles ; demain nous allons les épouser et emmener nos femmes chez nous. »

Sur ce, les garçons retournent chez eux chercher les dots. Ils amènent les cabris, les filets, les sagaies, les fourrures précieuses et les cloches de fer. Accompagnés de leurs frères, ils se rendent chez Tolé pour lui remettre les dots et Tolé leur donne à chacun une jeune fille. Or, Tolé, n'ayant qu'une seule véritable fille, l'un d'eux reçut le derrière de la chienne et l'autre la tête, mais ils n'en savaient rien. Chaque garçon repartit donc dans son lointain pays avec sa nouvelle épouse.

Au bout d'un mois, Tolé, qui commençait à s'ennuyer, dit à sa femme : « Ah ! Il y a bien longtemps que mes enfants sont parties ! Prépare-moi donc quelques pains de manioc pour le voyage. Je vais aller les voir. Je ne veux pas rester séparé d'elles plus longtemps ! » On lui prépare une bonne provision de pains et de pâte de graines de courge, et le voilà parti.

Il chemine longuement, dormant en route, plusieurs jours de suite. En arrivant aux abords du village où habitait une de ses filles, il s'arrête un peu, avant d'y entrer, pour reprendre son souffle. Il s'assied et se met à manger. Il entre alors dans le village;

Des gens le saluent : « Bonjour, étranger, où vas-tu ainsi ? fais halte un moment ici. » Tolé répond : « Je suis venu voir mon gendre qui est quelqu'un de chez vous. Il a épousé ma fille voici maintenant plus d'un mois et je suis venu leur rendre visite… »

- « Hum ! Ainsi cette fille que notre garçon a épousée est ton enfant ? Eh bien, tu ne les trouveras pas ici. Ils sont, pour l'instant, au tribunal. Depuis son arrivée, cette femme n'a cessé de se quereller avec tous ses voisins. Chaque jour, mari et femme se sont rendus chez le juge. Tu ne risques pas de les trouver chez eux ! »

Tolé est perplexe. Voici à peine un mois qu'ils se sont mariés et, déjà, elle s'est querellée avec tous les gens du village. Comment cela se fait-il ? Il va quand même s'asseoir devant leur maison. À peine arrive-t-il à la porte de la case que les voilà qui reviennent du tribunal. Le gendre, les mains derrière le dos, tête basse, faisant mine de ne pas voir Tolé, ferme les yeux en passant devant lui et rentre dans sa case. Tolé le suit.

Son gendre le salue sans chaleur, s'assied et, l'air sombre, lui dit : « Quelle femme m'as-tu donnée là ? Elle m'en fait vraiment voir de drôles ! Non seulement elle a déjà réussi à se quereller avec tout le village, mais elle est aussi parvenue à se mettre à dos toute ma famille. Notre mariage ne pourra surement pas durer ! »

On prépare le diner et l'on invite Tolé ; mais il refuse. Le lendemain matin, Tolé dit :  « Bon ! Il faut que je m'en retourne. » Son gendre va chercher un vieux vêtement déjà très usé et l'offre à Tolé comme cadeau de départ. Tolé s'en va tout honteux et rentre chez lui.

Une semaine plus tard, il dit : « Je vais aller voir mon autre fille; » On lui prépare mes pains de manioc, la pâte de graines de courge et le voilà parti. Après une longue randonnée, il arrive à l'entrée du village, s'assied et mange son casse-croute. Puis il pénètre dans le village.

On le salue de toutes parts : « Bonjour, étranger, qui viens-tu voir ici ? »

- « Je viens rendre visite à ma fille que quelqu'un de chez vous avait épousée. il l'a ramenée ici, il y a maintenant tout un temps, alors je suis venu.

- « Ouais, c'est donc ta fille, cette espèce de chienne qui couche avec tout le monde. Elle a semé la zizanie dans toute la famille, à force de courir après tous les maris. Un jour c'est une bagarre à son sujet, un autre, c'est un procès ! Si elle pouvait rencontrer son maitre, elle cesserait peut-être de se mal conduire. Mais pour l'instant, de bagarre en tribunal, nous en avons les oreilles rebattues. Enfin, toi, tu n'y es pour rien ! Puisque tu es venu, entre donc. »

Tolé va s'asseoir en attendant la fille et son mari qui étaient partis chez le juge. Les voilà qui reviennent, se querellant tout le long du chemin. Son gendre arrive, ne le salue même pas, tant il est excédé des débordements de sa femme qui le trompe avec tous les hommes.

Le soir venu, pas de diner, rien que d'aigres propos. Tolé passe la nuit et, le lendemain matin, se réveille la faim au ventre. Il ronchonne : « J'avais tellement faim que je n'ai pas pu dormir. je m'en vais maintenant. Son gendre lui dit : « Prends quand même ce petit poulet ! » Et il va lui chercher un petit poulet déjà tout malade. Tolé part ; il arrive au marigot où il s'arrête pour boire. le petit poulet est mort. Il le jette.

Deux mois passèrent. Tolé se dit : « Il faudrait maintenant que j'aille voir ma troisième fille. » Il se met en route et marche trois jours durant. Il arrive, mange son dernier pain de manioc et entre dans le village.

« Eh ! Que viens-tu faire ici, étranger ?

- Je viens voir une de mes filles qui est mariée chez vous ; il y a déjà bien longtemps qu'elle est arrivée. »

On s'écrie : « Ah ! Voilà une bonne enfant ! Tout le monde ici l'aime. quelle charmante fille ! Généreuse et bien élevée ! Jamais elle ne mange en cachette. Eh bien 8 Tu dois être fier d'elle ! »

Tolé est enchanté. Il rit. Il part s'installer chez son gendre. Celui-ci, le voyant venir, se lève et viens l'embrasser : « O père, sois le bienvenu ! Depuis notre arrivée, ma femme et moi, nous sommes très heureux. Nous avons bien travaillé ensemble, nous nous entendons parfaitement. J'allais justement t'envoyer un message pour te demander de venir nous voir, car il y a bien longtemps que nous nous étions quittés. »

Il prend un cabri et le tue. sa fille lui prépare les tripes et la panse du cabri, bien enroulés, qu'on lui fait cuire sur-le-champ. Tolé mange tout. On va lui chercher du vin qu'on lui apporte. Sur ce plantureux repas, Tolé rentre dans la case et passe une bonne nuit.

La fête dura trois jours. Le quatrième jour, le gendre entre dans sa maison pour y chercher une grosse somme d'argent qu'il vient apporter à Tolé. Il lui donne aussi un habit de corps, une casaque, une coiffe, des chausses, lui remet un pagne pour sa belle-mère et lui dit : « Père, tu avais fait une longue route à pied pour venir ; pour t'en retourner, tu prendras le car.» Et il lui donne l'argent du voyage.

C'est ainsi que l'on dit : « Si tu te maries avec une étrangère, lorsque tu rentres chez toi, dans la famille, et qu'elle se révèle une querelleuse qui s'en prend à tous les gens du village, celle-là, c'est la tête de la chienne ; lorsque celle que tu as épousée couche avec les maris de toutes ses amies, qu'elle ne voit pas que tu es un brave garçon et que tous les hommes lui sont bons, c'est le derrière de la chienne. La vraie fille, elle, est gentille et sage. »

 

Séto l'égoïste

conte manza

Un jour, Séto ressort ses pièges à gros gibier qu'il gardait dans un coin de la maison. Il les dépoussière un peu et dit à sa femme qu'il compte se rendre derrière la colline pour les y poser sur le passage des buffles.

Nambéla, son épouse, remplit sa gibecière de farine de manioc. Il prend la gibecière et les pièges, les pose sur sa tête et contourne la colline.

Trois jours après avoir posé son premier piège, un buffle s'y prit. Séto l'encorde et le hisse jusqu'au sommet de la colline, puis se met à crier d'une voix caverneuse : « Ô femme de Séto, fils de Séto, le buffle que je jette ici n'appartient qu'à Séto et à Séto seul. Si toi, femme, tu en mangeais à cause de ton gout immodéré de la viande, tu en mourrais et tous les gens de ta famille périraient avec toi. Même toi, fils de Séto, si tu n'en portais qu'une bouchée à tes lèvres, tu trépasserais. c'est moi, l'esprit du père de Séto, qui lui envoie ce buffle, à lui seul destiné. Vous avez bien entendu mes paroles ? »

Sur ces mots, Séto lâche la corde et le buffle vient tomber au village.

Séto, faisant des tours et des détours, rentre chez lui par un autre chemin. Son épouse lui raconte ce qui s'est passé :  « L'esprit de ton père a envoyé ce buffle, précisant que c'était pour toi seulement. Il a même ajouté qu'aucun de tes enfants ne doit y gouter, ni ta femme, que si j'en mangeais, toute ma race serait anéantie ; si les enfants en mangent, tous périront. »

Séto éclate en sanglots : « Comment l'esprit de mon père a-t-il pu agir ainsi ? Que vont devenir ma femme et mes enfants ? Comment oserai-je jamais manger ce buffle tout seul devant ma femme et mes enfants affamés ? »

Séto s'essuie les yeux et déclare : « Allons, ce que l'esprit d'un illustre ancêtre a décidé doit être respecté. je supporterai votre absence au repas, je mangerai tout seul de peur que vous n'en pâtissiez ! »

Sur ce, Séto décapite le buffle sur une claie et mange jusqu'à le finir tout entier. deux jours après avoir terminé son pantagruélique repas, il s'apprête à retourner derrière la colline visiter les pièces qu'il y avait installés.

Arrivé sur place, il trouve un grand buffle mâle qui s'y était pris. Il l'encorde, le hisse en haut de la colline et reprend son discours précédent : « C'est moi, l'esprit du père de Séto, qui lui envoie ce buffle. Si toi, femme, tu t'avisais d'en manger, toit, tes parents, et tous les tiens, péririez aussitôt. Si toi, enfant, tu faisais mine d'y gouter, tu cesserais bientôt de vivre ! »

Ayant dit, Séto lâche la corde et le buffle atterrit au village. Pendant ce temps, Séto emprunte un autre chemin pour rentrer chez lui où son épouse l'accueille en disant : « Vois ce buffle qui est là ; c'est encore l'esprit de ton père qui te l'a envoyé, recommandant que tu le manges tout seul. La femme qui oserait en mettre un seul morceau à la bouche se verrait anéantie, elle et toute sa descendance. L'enfant qui ne craindrait pas d'y gouter périrait sans avoir fait souche. »

Séto hurle de chagrin : ce que l'esprit de son père lui fait est vraiment inique. Puis il s'essuie les yeux longuement et déclare : « Enfin, puisque l'esprit de mon père en a décidé ainsi, il en sera ainsi ! »

Il se fera donc une raison et mangera quand même tout seul. Séto décapite le buffle et le mange tout entier.

À chaque fois, que Séto prenait un buffle au piège, il recommençait le même manège. La pauvre Nambéla et ses enfants ne mangeaient que des légumes.

Un jour, Nambéla, allant puiser de l'eau, se heurta à la Vieille-femme-oracle qui lui demande aussitôt de lui enlever une épine qu'elle avait au pied. Nambéla refuse tout d'abord, mais la vieille insistant, elle finit par lui arracher l'épine. L'oracle lui dit alors : « Vois-tu ces buffles qui dévalent la colline, c'est ton mari Séto qui les envoie et non un esprit, car Séto n'aime pas partager le gibier qu'il a attrapé. Coupe des verges et va l'attendre sur la colline. Il a déjà capturé un autre buffle. Si tu ne hâtes pas, tu n'en mangeras pas. Mais si toit et tes enfants allez vite vous cacher là-haut, au pied d'un grand arbre, dès qu'il commencera son discours, avant de lâcher le buffle au pied de la colline, vous vous rassemblerez pour le fouetter. Si vous agissez bien ainsi, il se débarrassera de sa mauvaise habitude. Tu as bien compris ? » Nambéla répond :  « Oui, oui, j'ai bien compris. 

Allons, va maintenant ! »

Nambéla rentre chez elle en toute hâte, prépare un bon repas à ses enfants qui mangent à satiété, puis elle va couper de longues verges qu'elle leur distribue à tous et elle leur dit : « Quand vous me verrez commencer à fouetter votre père, vous vous joindrez à moi, car sa façon de se comporter avec nous est vraiment honteuse. » Et là-dessus, elle leur explique toute l'affaire.

Accompagnée de tous ses enfants, elle contourne la colline et ils vont se cacher au pied du grand arbre dont la vieille avait parlé à Nambéla. Ils restent là, silencieux, observant les allées et venues de Séto. Lorsqu'ils voient qu'il va commencer son discours pour s'approprier toute la viande du buffle, comme un seul homme, tous ensemble, ils lui tombent dessus et se mettent à le fouetter d'importance. Son corps n'est bientôt plus qu'une plaie. Séto implore : « Nambéla, laisse-moi, de grâce, Nambéla pitié ! »

Aussitôt Nambéla fait cesser la correction.

Ensemble, ils décapitent le buffle sur la claie et font boucaner la viande qu'ils rapportent à la maison. Tous font bombance.

Ainsi, grâce à la femme-oracle, Nambéla et ses enfants purent désormais manger du gibier.

 

Séto et le gui-talisman

conte manza

Le terme « gui » est pris ici dans une acception large, désignant, par analogie avec la plante européenne parasite qui ne se rencontre pas en Afrique, d'autres plantes africaines, également parasites, comme la Loranthacée dont il est question ici.

C'était un jour de la pleine saison des pluies, il pleuvait déjà depuis fort longtemps. Séto se demandait quand il pourrait sortir car il commençait à avoir le ventre creux. Poussé par la faim, il finit par s'élancer précipitamment sous l'averse, traverse la rivière d'une rive à l'autre pour aller chercher des ignames de brousse. Il déterre les ignames, en remplit sa gibecière et le voilà maintenant retournant chez lui. Il refait le même chemin en sens inverse, retraversant la rivière sur l'arbre tombé qui lui avait servi de pont. Arrivé au milieu, subitement la bretelle de sa gibecière se rompt. Séto tente en vain de rattraper la gibecière qui tombe à l'eau, flotte quelques instants, puis coule à pic. Parvenu sur l'autre rive, Séto se désole, sanglote bruyamment, prend sa tête dans ses mains, tourne sur lui-même, se jette à terre et se roule dans la poussière, bref se conduit tout comme s'il avait perdu un parent. Son corps est blanc de terre, ses yeux mouillés de larmes. il se lamente : « Ô ma gibecière d'ignames, elle est perdue, ô ma gibecière d'ignames ! »

Il reste sur la rive à crier sa peine.

Quelques instants plus tard, il s'aperçoit brusquement que sa gibecière d'ignames est revenue là, au bord de l'eau, tout près de lui. Tout joyeux, il va pour la récupérer, mais, en regardant à l'intérieur, il n'y trouve plus les ignames, rien qu'un petit morceau de gui. Il s'en empare, le sort de la gibecière, le nettoie, puis il lui demande : « Quelle sorte de talisman es-tu, toi qui es entré dans ma gibecière ? » Le gui lui répond : « Je suis un talisman bienfaiteur. »

- Bon, dit Séto, alors fais-moi voir les bonnes choses que tu sais faire. »

Le talisman s'exécute et aussitôt surgissent des quantités de plats succulents. Séto mange avidement, puis, repu, se prépare un lit de feuillage et s'endort. Au réveil, il mange à nouveau goulument. Plusieurs jours durant, il ne fait que manger, danser et dormir. Finalement, rassasié, il prend son gui-talisman, le remet dans sa gibecière et rentre à la maison. Tout le long du chemin, il s'en va dansant. Arrivé à portée de voix, il appelle Nambéla son épouse. : è Viens donc au devant de moi ! » Nambéla, intriguée, sort comme une flèche de la maison et voit Séto tout souriant. Tous deux rentrent ensemble dans la case où ils déposent la gibecière avec précaution. Séto ressort et s'assied auprès du foyer, toujours épanoui. Nambéla, mourant de curiosité, lui demande s'il n'aurait pas trouvé en chemin quelque bon gibier bien faisandé. Négligemment, Séto lui conseille d'aller jeter un coup d'œil dans la gibecière pour voir. Elle va donc ouvrir la gibecière et y découvre le gui-talisman. Elle s'adresse à lui : « salut à toi, talisman ! » Le gui lui rend poliment son salut.

« Tu es un talisman de quelle espèce ?

- Je suis un talisman bienfaiteur.

- Alors, fais-moi voir les bonnes choses que tu sais faire. »

dans l'instant, paraissent à nouveau d'innombrables plats, plus appétissants les uns que les autres. Nambéla et ses enfants Papala et Kofé ainsi que Séto festoient longuement puis dansent à perdre haleine. Ils se remettent à manger, reprennen