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Contes de Tolé

 

Remerciements

Qu'ici soient remerciés tous les conteurs, dépositaires d'une longue tradition, qui ont bien voulu nous confier une partie de leur savoir. Leurs noms figurent dans la table des matières à côté des histoires qu'ils nous ont narrées. De même, je dis ma gratitude à mes collaborateurs centrafricains, Paul AKOYA-KOSSI, LouisMarie KOFFI, Isaac GUITIGAZA, et Charlemagne BAMANIA qui m'ont aidé à les transcrire et à les traduire.

AVANT-PROPOS

Les langues négroafricaines, pour la plupart, ne connaissent pas encore de forme écrite normalisée. Lorsque l'une de ces langues possède une graphie, seuls quelques initiés peuvent généralement l'utiliser pour lire et écrire leur propre idiome.

Cependant, il convient de ne point oublier que la langue sert de véhicule et de support à toute la civilisation de la communauté qui l'emploie, c'est-à-dire ses traditions, coutumes, mythes, légendes, contes, épopées, proverbes, devises ; en un mot, sa culture exprimée à travers sa tradition orale.

Or certaines de ces langues négroafricaines sont, par suite des conditions du monde moderne, en voie d'extinction, soit parce que le nombre de locuteurs diminue inexorablement, soit parce qu'ils adoptent un autre parler.

Si l'on ne s'empresse donc pas de recueillir ces textes oraux, ces langues qui meurent disparaitront totalement et la civilisation dont elles sont le support s'anéantira également, les générations futures ne pouvant en prendre connaissance faute de textes écrits.

C'est l'une des raisons, et non des moindres, qui nous ont poussés à créer cette nouvelle collection qui présente un des aspects les plus attachants de la littérature orale négroafricaine : les contes.

Le conte appartient au genre ludique par excellence. Son but avoué est de divertir et, pour ce faire il fait appel à toutes les ressources de l'imagination la plus débridée.

Le conte étiologique, en revanche, tente d'expliquer, généralement par le moyen du merveilleux, un fait dont l'explication n'est pas évidente à première vue.

Mais aussi, et surtout, les contes, reflets de la vie et de la tradition, sont, sous une forma agréable, les gardiens et les garants d'une autorité morale et juridique traditionnelle.

Évidemment, il serait intéressant et utile de donner ces contes dans la langue même, mais cela n'est pas toujours possible. Néanmoins, il nous a semblé urgent de publier ces textes en langue française afin de permettre, non seulement aux Africains d'accéder à leur fonds culturel, mais aussi à un plus large public débordant le continent noir, d'appréhender intuitivement la connaissance des civilisations négroafricaines par le contexte socioculturel des contes.

Gaston CANU

AVERTISSEMENT DE L'ÉDITEUR

Il y a déjà plus de vingt ans que la première édition des Contes de Tolé a été publiée par le Conseil international de la langue française puisque c'est en 1978 qu'est sorti ce petit livre de contes.

Lors de la reprise de ce texte qui était épuisé, il est apparu qu'aucune ligne de ce qui avait été dit à l'occasion de la première édition ne méritait d'être modifiée. Seule l'urgence et l'utilité de ces travaux se sont accrues... Les pétitions de principe en faveur d'un intérêt plus grand pour les langues africaines et leur enseignement sont restées lettre morte. Jamais les moyens scientifiques consacrés à ces études et à leur publication n'ont été plus réduits. Il existe une espèce de loi de la francophonie en vertu de laquelle plus on parle des choses, moins on les fait. Les grandes festivités ministérielles ou les rassemblements de chefs d'État et de gouvernement négligent des problèmes fondamentaux. Tant que les droits de l'homme ne seront pas garantis, tant que les systèmes d'enseignement qui sont dans la plupart des pays francophones d'Afrique profondément délabrés ne seront pas restaurés, tant qu'on ne prendra pas en compte la spécificité des situations locales y compris dans le domaine linguistique, on ne peut pas espérer de progrès substantiels. Il ne sert de rien de répéter que la francophonie est plurielle si l'on ne se décide pas à traduire ces paroles dans les faits.

En rééditant ces documents épuisés, le CILF a le sentiment de livrer un combat dans lequel il devrait être moins seul. Il y a beaucoup de colère dans notre action quotidienne, contre les faux-semblants, les discours convenus et l'aveuglement.

C'est en pensant à tous les jeunes d'Afrique francophone, mais aussi à ceux des pays voisins, que nous avons, lors d'un colloque organisé à Dakar en 1976 sur le thème des relations entre les langues négroafricaines et le français, décidé de lancer cette collection Fleuve et Flamme de textes bilingues ou monolingues. Avec plus de 80 titres publiés depuis un quart de siècle, il s'en faut, hélas, de beaucoup qu'elle réponde à nos ambitions comme aux besoins.

Si l'on se préoccupe des langues africaines, il ne faut pas oublier le français.

Après un bon siècle d'immobilisme, l'Académie française a eu le bon gout d'accepter en 1990 (Journal officiel du 6 décembre 1990) un certain nombre de rectifications orthographiques allant dans le sens d'une simplification de graphies vieillottes ou incohérentes. Nous les avons introduites dans cette réédition, en pensant à simplifier la lecture et l'écriture pour de jeunes africains qui ne connaissent ni le latin, ni le français de la Renaissance ni l'étymologie...Mais le conservatisme imbécile du Ministère de l'Éducation de France a empêché jusqu'à ce jour que ces rectifications soient même officiellement portées à la connaissance du corps enseignant en France même. Centristes et socialistes auront donc réussi à se montrer, en matière de langue, plus réactionnaires que l'Académie... C'est un comble!

On verra pourtant qu'il ne s'agit pas d'une vraie révolution et que le visage de la langue française n'en est guère altéré : la suppression des accents circonflexes sur le i et le u sauf dans les formes verbales conduit à écrire paraitre, maitre, bruler, gout, etc...et non paraître, maître, brûler, goût, etc...De même, sur la graphie des noms propres qui était rendue conformément à la phonétique africaine, on a appliqué la règle de distribution des accents graves et aigus, normalisée par l'Académie, en écrivant Tolé, Séto, Tulé, en lieu et place de Tolè, Sèto, Tulè. La langue française des Africains aura donc l'avantage de la modernité sur celle de leursLes socialistes auront donc réussi à se montrer, en matière de langue, plus réactionnaires que l'académie... C'est un comble!  ancêtres les Gaulois...

Hubert JOLY

Introduction

Qu'il s'appelle Tolé, Tulé ou Séto selon ses origines, c'est, sous de multiples facettes, un même personnage qui apparait dans les contes présentés dans ce volume. Ceux-ci ont été recueillis en République Centrafricaine. L'interprétation qui en est donnée chez les différentes populations est un reflet de leurs institutions, de leur conception du monde, de leur organisation familiale et sociale...

S'il s'apparente parfois à l'araignée, ainsi qu'en témoigne notamment Le filet d'or de Tulé, dans d'autres cas, il est résolument un personnage de mythe, père de l'humanité (Séto et sa sœur), révélateur des secrets de la nature, comme dans Séto découvre les femmes, héros civilisateur qui apporte aux hommes des techniques ou des biens réservés jusque là aux puissances surnaturelles. Mais dans ce dernier rôle, il peut aussi n'être qu'un benêt dont les inconséquences, tantôt inoffensives, tantôt dangereuses, peuvent aller jusqu'à entraîner la mort.

Sous ses différents aspects, souvent inconciliables, Tolé présente le prototype de l'homme avec toutes ses ambiguïtés. Lui et son compère Gbaso symbolisent les aspects négatifs et positifs de la nature humaine.

Sous le couvert d'histoires apparemment anodines, parfois franchement amusantes, aux rebondissements imprévu, se dessine un contenu plus profond. Une constante apparaît, plus précisément là où il est confronté à Gbaso, le sage, garant de la tradition, garant des coutumes, représentant autorisé du surnaturel : la technique n'est rien sans l'esprit qui l'anime, ce qui, de nos jours, ne manque pas de poser le problème de l'évolution vers une technologie moderne.

 

La tête de Tolé*

*conte monzombo

Il y avait un homme du nom de Tolé qui avait deux femmes. Un soir, ils étaient assis ensemble, pour le dîner ; or si le manioc et les bananes étaient en abondance, il n'y avait pas de viande pour les accompagner.

Tolé se lamentait : « Ah ! Mes pauvres femmes, nous n'avons rien à manger avec le manioc et les bananes ! Nous avons très faim ¡ Que pourrions-nous faire ? »

« Tiens ! demain, vous allez me préparer un peu de manioc et des bananes. J'irai faire un tour en forêt et si je ne suis pas revenu dans cinq jours, vous saurez que j'ai trouvé quelque chose de bien ; vous viendrez alors me rejoindre avec d'autres provisions. Il faut que je voie ce qu'on peut collecter en forêt. »

le matin venu, ses femmes préparent tout ce qu'il avait demandé et le lui donnent.

Tolé s'en va. Il arrive en forêt, se cherche un endroit propice pour établir son campement, le débrousse bien et passe la nuit dans l'abri qu'il s'est construit.

Dès l'aube, il se lève pour se mettre à l'œuvre. Il se coupe d'abord la tête, l'installe soigneusement dans son campement, puis, avec le reste de son corps, s'en va à la recherche des antilopes. Il a pris ses lacets pour piéger le gibier. Il les pose et capture des animaux en quantité.

Dans la soirée, il quitte la forêt profonde pour revenir à son campement. En arrivant aux abords, il s'arrête et appelle : « Tête, tête, tête, es-tu bien là au campement ? » Et la tête de répondre : « Oui, oui, je suis là ! » Elle ajoute : « Tout va bien, il n'y a rien de nouveau… » Et Tolé reprend : « C'est bon ! »

Il entre dans son campement, prend sa tête et la remet à sa place. Puis il dépèce tout son gibier et fait boucaner la viande. Le lendemain matin, il recommence, et cela cinq jours durant.

Il entre dans le campement et retrouve sa tête que son épouse avait lavée. Il la remet en place.

Il dépose tous les gibiers qu'il avait attrapés ce jour-là, les dépèce, prend les foies et les tripes, mets de choix, et les lui donne. « Chère femme, dit-il, prépare-les et mange puisque tu as quitté le village affamée. » Le cinquième jour, sa seconde épouse, ayant emballé manioc et bananes, dit à la première femme : « Je vais aller voir notre mari ». L'autre lui répond : « Oui, c'est çà, va voir notre mari. Nous n'avons plus rien à manger à la maison. »

Elle s'en va en grande hâte, fait si bien qu'en un rien de temps, elle parvient au campement. Là, elle tombe sur la tête de son mari. Elle s'écrie : « Ah ! Mon époux ! N'est-ce point là la tête de mon époux ? » Aussitôt, elle va puiser de l'eau, lave la tête avec soin, prend de la poudre de bois rouge, l'en enduit bien, puis la pose délicatement à terre.

Tolé, de son côté, ayant quitté sa forêt, arrivait précipitamment. À proximité du campement, à l'endroit où habituellement il s'arrêtait pour appeler, il fait halte et crie : « Tête, tête, tête, tu existes toujours ? » Celle-ci répond : « Oui, je suis toujours là. il ne s'est rien passé de spécial, sinon que ta deuxième femme est venue. Elle est arrivée ici après ton départ. »

Tolé, tout joyeux, s'exclame : « Oh ! ma chère femme, je te remercie beaucoup ! »

Il entre dans le campement et retrouve sa tête que son épouse avait lavée. Il la remet en place.

Il dépose tous les gibiers qu'il a attrapés ce jour-là, les dépèce, prend les foies et les tripes, mets de choix, et les lui donne. « Chère femme, dit-il, prépare-les et mange puisque tu as quitté le village affamée.»

Elle fricote un excellent repas. Tous deux s'installent et font ripaille. Après ce festin plantureux, Tolé demande innocemment : « Combien de jours comptes-tu dormir ici avec moi ? » Elle répond avec sérieux : « Mon cher époux, je ne vais pas m'attarder longtemps ici car ma coépouse là-bas au village a très faim. Dès demain, je m'en irai. »

Tolé soupire : « Il en sera comme tu voudras. Je ne suis là que depuis cinq jours, mais regarde tout le gibier que j'ai tué. » Elle le félicite, puis tous deux se couchent et s'endorment.

Le lendemain au petit matin, elle pose sa hotte à terre ; Tolé la lui remplit de viande jusqu'au bord et lui dit : « Méfie-toi de ce que tu rencontreras en chemin. Tu peux trouver sur ta route des méchants qui ne chercheront qu'à te faire du mal ! »

la femme ramasse tous les bons morceaux et les empile aussi dans sa hotte.

Il lui recommande encore :  «Puisque tu tiens à partir aujourd'hui, ne t'attarde pas, quitte en hâte la forêt pour sortir dans la savane. Là tu verras des oiseaux qui viendront en grand nombre pour chercher à te tuer. Alors, tu prendras les foies que tu as mis sur le dessus de ta hotte et tu les jetteras sur le chemin. Tandis qu'ils iront se poser sur cette provende pour la manger, tu chanteras la chanson que je vais te chanter. »

La femme s'en va, marche longtemps, traverse la forêt et débouche dans laplaine. Aussitôt, les oiseaux arrivent et commencent à l'importuner. Elle fouille dans sa hotte, y prend des foies et les jette sur le chemin en chantant :

« Oho ! Mon grand oiseau, Inandé, Inandé.

C'est mon mari Tolé, Inandé, Inandé,

En brousse il est allé, Inandé, Inandé,

Voilà le gibier qu'il a tué, Inandé, Inandé,

Un grand oiseau m'a engendrée, Inandé, Inandé.

Oho ! Mon grand oiseau, Inandé, Inandé.

Mon mari, c'est Tolé, Inhandé, Inandé,

En brousse il est allé, Inandé, Inandé,

Un grand oiseau m'a engendrée, Inandé, Inandé.

C'est lui que j'ai épousé, Inandé, Inandé.

Maintenant laissez-moi passer, Inandé, Inandé,

Oho ! Mon grand oiseau, Inandé, Inandé.

Elle quitte la plaine et marche longtemps.

Les oiseaux posés sur les foies, mangeaient à grand bruit.

Elle fuyait en toute hâte.

Soudain, les oiseaux la rattrapent. Elle prend d'autres foies, les leur jette, prend encore et jette. Ils se précipitent dessus et les dévorent. Elle se remet à chanter :

« Oho ! Mon grand oiseau, Inandé, Inandé.

C'est mon mari Tolé, Inandé, Inandé,

En brousse il est allé, Inandé, Inandé,

Voilà le gibier qu'il a tué, Inandé, Inandé,

Un grand oiseau m'a engendrée, Inandé, Inandé.

Oho ! Mon grand oiseau, Inandé, Inandé.

Mon mari, c'est Tolé, Inandé, Inandé,

En brousse il est allé, Inandé, Inandé,

Un grand oiseau m'a engendrée, Inandé, Inandé.

C'est lui que j'ai épousé, Inandé, Inandé.

Maintenant laissez-moi passer, Inandé, Inandé,

Oho ! Mon grand oiseau, Inandé, Inandé.

Pendant ce temps, elle se sauve aussi loin qu'elle le peut.

Elle arrivait à proximité du village quand les oiseaux l'attaquèrent à nouveau. Elle recommence son manège et peut ainsi parvenir au village sans encombre avec une bonne provision de viande.

Sa coépouse, la voyant venir, s'exclame : « Hum ! Ce n'est pourtant que la seconde femme et la voilà qui rapporte toute cette nourriture ici ! Eh bien ! On verra ce dont je suis capable, moi ! Je vais m'en aller dès le matin. »

Au lieu de lui faire bon accueil, de partager avec elle la nourriture qu'elle rapportait, de lui demander comment les choses s'étaient passées, la première femme ne souffle mot.

Dès l'aube, en catimini, elle emballe du manioc et des bananes et s'esquive, marchant d'un si bon pas qu'en un rien de temps elle parvient au campement de son mari.

Là, elle ne trouve que la tête de Tolé. Elle se frappe la bouche en hurlant : « Aïe, aïe, aïe, aïe, mon mari Tolé a tué quelqu'un ! Ah ! Voilà qui est bien, tu as vraiment bien fait ! Voyons cela d'un peu plus près ! »

Elle saisit un couteau et commence à gratter, à racler le visage de Tolé, d'un côté, de l'autre. elle prend du sel et l'en frotte bien.

Toél, sa chasse finie, quitte la forêt, chemine longuement et le voilà arrivé à proximité du campement. Il appelle sa tête : « Tête, tête, tête, quoi de neuf ? ». la tête répond : « Oh ! Rien de particulier, sinon que je souffre le martyre de la main de ta première femme. Elle m'a raclé le visage de tous côtés, j'ai perdu toutes mes forces et ne puis te répondre plus longuement. »

Tolé entre dans le campement à pas comptés, prend sa tête et la remet en place. Il gémit de douleur : « Ah ! Ma femme ! Que m'as-tu fait là ? La prochaine fois que tu viendras, tu feras bien de t'informer auparavant. »

Et, sans lui laisser le temps d'ouvrir la bouche, il ajoute aussitôt : « En tout cas, puisque tu dois t'en aller demain, je vais te donner quelque chose à emporter. »

Il ramasse alors toute la viande boucanée et la lui donne, mais il se garde bien de lui remettre les foies.

Le matin suivant, la femme prend la route pour rentrer. Elle marche longtemps et arrive dans la savane. soudain les oiseaux surgissent.

Que pouvait-elle faire ? Tolé ne lui avait rien expliqué et elle n'avait pas les foies à leur offrit en pâture.

Les oiseaux se jettent sur elle, la criblent de coups de bec, la tuent, saisissent son cadavre et l'entrainent dans la plaine.

Vous autres, femmes, qui restez à la maison tandis que votre mari court la brousse pour subvenir à vos besoins, faites régner la bonne entente entre vous, soyez sages et soumises, témoignez tendresse et respect à votre époux, en toutes circonstances prenez conseil auprès de lui.

 

La nouvelle case de Gbaso

conte monzombo

 

Ceci est une histoire de Tolé et de Gbaso son compère.

Gbaso s'était construit longtemps auparavant une maison où il s'était installé avec ses femmes et tous ses enfants. Ils habitaient cette demeure depuis des années. beaucoup d'enfants y étaient nés.

Un jour que Gbaso était parti en forêt, il découvrit un remède magique, dont il s'empara et qu'il se mit à préparer. il en surgit une immense termitière, aussi vaste qu'une maison, dans laquelle il pénétra. À l'intérieur se tenait le propriétaire. Gbaso le salue poliment et lui demande : « Voudrais-tu me donner un peu de ce merveilleux remède ? » L'autre y consent volontiers. Gbaso le remercie et rentre chez lui.

Arrivé là, il dit à sa première femme : « Chère épouse, voilà des lustres que nous habitons cette maison ; elle est vieille et bien abimée. je vais maintenant la bruler. »

sa femme s'inquiète : « Si tu brules notre case, où pourrons-nous aller dormir avec les enfants ? Tu n'as pas encore coupé les bois de charpente, tu n'as pas tressé les tuiles de bambou ou encore cueilli les feuilles d'ardoise pour couvrir le toit ; je ne vois pas non plus de bottes de paille. Où irons-nous dormir ? » Gbaso la rassure : « Ne t'inquiète pas, reste calme, regarde-moi faire 8 »

Avec ses femmes et ses enfants, il déménage tout ce qui se trouvait à l'intérieur de la maison et le met dehors. Puis il met le feu à la case. Là-dessus, il saisit le remède magique et le plante en terre, tout en disant : « C'est en mon propre nom, à moi Gbaso, que cette magie-là je la fais, c'est en mon propre nom, à moi Gbaso. » Aussitôt, la termitière s'élève, pousse, devient immense, grande comme une maison et se transforme en une belle case. avec femmes et enfants, Gbaso y emménage.

Les villageois, émerveillés, viennent la contempler. ils s'interrogent : « Où a-t-il donc trouvé ce remède magique ? » La nouvelle court de bouche à oreille, parvient jusqu'à Tolé qui se dit : « Tiens ! Il faudrait bien que j'aille rendre visite à mon compère Gbaso. »

Sur ce, il prépare quelques cadeaux, une chèvre, un chien, un poulet, et dit à la cantonade : « Je m'en vais chez mon ami. »

Arrivé là-bas, ses premiers mots sont pour dire : « Et cette fameuse case que tu as construite, où est-elle ? » Gbaso, sans se formaliser, lui explique : « Mon ancienne demeure se faisait vieille, alors je l'ai brulée et j'en ai refait une neuve. » Tolé insiste : « Mais comment t'y es-tu donc pris pour construire celle-là si vite ? » Alors Gbaso impatienté, répond brièvement : « ça me regarde. » Tolé reprend d'un ton dégagé : « Bon ! Je suis venu te voir, de toute façon ! »

Ils s'installent, mangent, boivent, se divertissent et, finalement, Gbaso lui révèle son secret. le soir venu, on lui prépare un lit à l'intérieur de la nouvelle maison, puis tous vont dormir.

A la minuit, Tolé se lève discrètement et, avec mille précautions, va subtiliser le remède magique que Gbaso gardait précieusement à son chevet. Il s'enfuit en l'emportant, rentre chez lui et dit à sa femme : « Ma bonne, notre maison est devenue bien vieielle, il faut que je la brule. porte le mobilier dehors, Je vais nous en construire une autre ! »

Nambo, la femme de Tolé, s'écrie : « Mais si tu brules cette case, où allons-nous dormir avec les enfants ? Volià la saison des pluies qui approche. Où nous abriterons-nous ? Nous n'avons pas d'autre endroit où habiter. Comment allons-nous faire puisque tu n'as même pas encore coupé les bois de charpente ? Les tuiles de bambou ne sont pas tressées, tu n'as pas cueilli de feuilles d'ardoise ou préparé des bottes de paille. En quel lieu pourrons-nous donc dormir ? »

Il fanfaronne : «  Tout çà n'est rien ! Regarde, la puissance est dans ma main ! »

Il prend leurs affaires et tout le mobilier et les jette dehors. ceci fait, il met le feu à la case. les flammes montent. Tous les villageois accourent et s'écrient : « Maudit sois-tu, Tolé ! Maintenant que tu as brulé ta case sans réfléchir, que vas-tu faire ? Voilà la saison des pluies. et vous voici sans abri, toi, ta femme et tes enfants. »

Tolé prend un air suffisant : « Tout çà n'est rien ! vous allez voir la puissance qui est dans ma main ! »

Il enfonce le remède magique en terre et prononce les paroles prescrites : « En ton nom, Gbaso, je veux que la case sorte du corps de la termitière ! »

Aussitôt, une gra,nde termitière surgit et se transforme en une vaste maison. Tolé y entre avec tous ses enfants et sa femme, s'y installe et y passe cinq jours.

Le sixième jour venu, il se dit : « Pourquoi ai-je parlé au nom de la mère de Gbaso, au nom du père de Gbaso au lieu de citer mes propres parents , Désormais, je ne dirai plus : « Au nom de Gbaso. » C'est en mon nom, à moi Tolé, que je dis : il faut que ma nouvelle case reste comme elle est. »

À peine a-t-il prononcé le nom de Tolé que la maison s'est écroulée tuant tous ses enfants. Tolé et sa femme, eux, ont réussi à se sauver.

Nambo s'était précipitée à l'extérieur en criant : « Au secours ! Au secours ! quel malheur ! Mieux vaudrait ne jamais se marier ! »

Tolé contempel le désastre : « Voilà que tous mes enfants sont morts ! Que vais-je devenir ? »

Pendant ce temps, Nambo, désespérée, hurlant au secours, filait à toutes jambes trouber Gbaso : « Gbaso, très cher, aïe pitié de moi ! Un malheur est arrivé, Tolé m'a tué tous mes enfan,ts ! Viens à mon secours ! »

Gbaso se précipite : « Tolé, mon ami, pourquoi as-tu tué tes enfants ainsi ? Crois-tu avoir bien agi ? » Ce disant, il exécute quelques signes magiques et la termitière se redresse. Il en fait sortir les enfants sains et saufs.

Puis il sermonne Tolé : « Quand tu vas chez ton compère, demande-lui l'explication des prodiges auxquels tu as assisté ; il te montrera tout et, ensuite, à ton tour, tu pourras les réaliser. »

Nambo se met à chanter :

«Petit héron aux pattes rouges !

Eh ! Eh ! Ahiyéyé !

Le phacochère ne me mangera pas.

Eh ! Eh ! Ahiyéyé !

Petit héron aux pattes rouges !

Dans la forêt, je ne dormirai pas.

Eh ! Eh ! Ahiyéyé !

Petit héron aux pattes rouges !

Il a pris un grand couteau qu'il a posé sur son cou !

Eh ! Eh ! Ahiyéyé !

Sa belle jupe de raphia lui couvre les genoux.

Petit héron aux pattes rouges !

Eh ! Eh ! Ahiyéyé !

Il a pris la grande sagaie et l'a posée sur son pied.

Il saisit son sabre, le jette en l'air pour mieux le rattraper.

Petit héron aux pattes rouges !

Je ne veux pas dormir à la belle étoile;

Je ne peux pas manger au bord de la forêt.

Petit héron aux pattes rouges !

Il a mis sa coiffe en peau de panthère.

Petit héron aux pattes rouges !

la mort se trouve seulement sur la terre. »

 

 

La chasse de Lingango

conte gbanzili

 

Lingango avait projeté de faire une chasse au feu.

Le jour venu, il va trouver Tulé et lui dit : « cousin, le jour de mon feu de brousse est arrivé ; veux-tu m'y accompagner ? » Tulé accepte.

Les gens, qui sont venus pour perticiper à la chasse montent en pirogue ; celle-ci prend le fleuve en chantant :

« Lingango, Lingango, le génie du fleuve chasse pour moi »

Lingango, Lingango, c'est pour moi que chasse le génie du fleuve ! »

Plus tard, la pirogue ayant accosté, les chasseurs s'enfoncent dans la brousse en courant. Lingango dit à Tulé : « Cousin, restons un peu en arrière afin de surveiller nos hommes. » Lui, fait quelques pas de son côté et débusque aussitôt un animal, le transperce d'un coup de sagaie qui le jette à terre. Il s'écrie : « Victoire ! Cousin, j'ai déjà abattu un gibier. » Tulé le rejoint en hâte et lui dit : « Mais non, cousin, c'est un animal que j'avais déjà blessé qui est venu vers toi. » En disant cela, Tulè glisse sa main sous le corps de la bête et la blesse d'un coup d'ongle, puis montre son doigt ensanglanté à Lingango : « Tu vois, c'est l'endroit où je l'avais touché. » Lingango lui laisse prendre le gibier.Peu de temps après, Lingango abat une antilope. il chante à nouveau victoire : « Cousin, j'en ai eu un autre ! » Tulé accourt, soulève la queue de l'animal, montre son anus à Lingango, en lui disant : « Regarde, voilà l'endroit où je l'ai atteint avec ma sagaie ! » Lingango le lui laisse encore une fois emporter.

Les chasseurs ayant suffisamment tué de gibier, prennent maintenant le chemin de retour et s'apprêtent à monter en pirogue. chaque chasseur, au passage, remet à Lingango sa quote-part, qui une patte de devant, qui une patte de derrière. Lui, tout ce qu'il avait tué, Tulé le lui a pris.

Du temps passa...

Les enfants de Lingango et ceux de Tulé avaient l'habitude de jouer ensemble, mais chaque fois que les enfants de Lingango venaient jouer chez ceux de Tulé, ces derniers réussissaient à leur prendre tous leurs jouets.

Un jour qu'ils étaient venus s'amuser chez eux comme à l'accoutumée, un des enfants de Tulé se moqua d'eux : « Vous êtes vraimant très bêtes ! C'est de cette façon que votre père s'est fait prendre tout son gibier par mon père. » Les enfants de Lingango demandent : « Est-ce bien vrai ? » Les autres répondent : « Assurément ! »

Ils continuent à jouer encore un bon moment ; lorsqu'ils sont prêts à partir, Nambo, la femme de Tulé, leur prépare un repas. Elle apporte des pains de manioc, les coupe et les distribue à tous les enfants. Ceux de Lingango, tout en mangeant, glissent sous leurs ongles des parcelles de graisse, puis, quand ils sont rassasiés, ils s 'en retournent chez eux.

Arrivés à la maison, ils disent à leur père : « Papa, sais-tu bien que Tulé s'est moqué de toi et qu'il t'a trompé pour te prendre le gibier que tu avais tué ? » Lingango répond : « Mais non, c'est bien lui qui avait abattu ce gibier. » Les enfants insistent : « Puisque tu ne nous crois pas, donne-nous une assiette, nous y verserons la graisse de ces animaux que nous avons rapportée, et tu verras. » Aussitôt dit, aussitôt fait : l'assiette est bientôt pleine. Lingango l'examine longuement, puis, convaincu, se demande comment il va pouvoir traiter Tulé pour se venger de lui.

Il consulte le génie des oracles. celui-ci lui conseille de se fabriquer des grelots qui sonnent clair, et de s'enduire le corps d'huile de palmiste et de cendres. Dans cet attirail, il lui sera facile d'aller duper Tulé et de récupérer son gibier.

Sur le champ, Lingango s'empresse de s'en aller forger des grelots, si bien réussis, qu'une fois qu'il les a mis à ses pieds, on l'aurait entendu bouger un cil ! Il prend sa grande sagaie et son bouclier, puis se met en route suivi de ses femmes. A peine sur le sentier, il se met à chanter :

« Tulé, Tulé, le gibier était à Lingango,

Tulé s'en est emparé indument.

Tulé, Tulé, le gibier était à Lingango,

Tuez-moi Tulé et attrapez-moi Lingango !

Tulé s'en était emparé,

Tuez-moi Tulé et attrapez-moi Lingango !

Tulé s'en était emparé ééé...»

Il chantait tout en marchant et en dansant.

Tulé, qui était en train de fendre des rotins devant sa maison, entend la chanson. Il se lève, prête l'oreille. La chanson se rapprochait de plus en plus. La peur le saisit, il jette son couteau, entre dans la maison en courant et crie à Nambo : « Il y a quelque chose qui s'amène là-bas, disant qu'on me tue et qu'on lui donne le cousin Lingango en otage. »

Lingango, tout en chantant, était arrivé aux abords du village. poursuivant son chant, il se met à longer l'enclos qui entoure la concession de Tulé. Ses grelots résonnent comme le; tonnerre. Il brandit son bouclier. son corps est luisant d'huile de palmiste et noir de cendres. Sa coiffure de plumes oscille en tous sens. Tulé, Nambo et les enfants, terrorisés à sa vue, ont fui et sont allés se cacher dans la forêt.

Tandis que Lingango chante et se démène de la sorte, ses femmes sont entrées dans la concession pour y rammasser toute la viande que Tulé avait mise à sécher sur des claies. Le dernier morceau saisi, Lingango cesse sont chant et, accompagné de ses épouses, il repart chez lui en toute hâte.

Tulé et les siens, constatant que tout est redevenu silencieux, jettent un coup d'œil et sortent de leur cachette. En rentrant chez eux, ils s'aperçoivent qu'il ne reste même plus un seul morceau de viande sur les claies. Nambo et les enfants, pleurant de faim, s'en vont en brousse chercher des champignons.

Pendant ce temps, Tulé prend son bouclier, se saisit d'une lance et le perce de trous, puis le dépose contre le mur.

De son côté, Lingango, de retour chez lui, va puiser de l'eau, se lave bien, remets ses vêtements habituels, saisit sa grande sagaie, celle qu'on porte sur l'épaule, et d'un bon pas, s'en va chez Tulé.

Tulé,  à sa vue, s'écrie : « Ah ! Cousin Lingango, il y a une horrible chose qui est venue ici, réclamant ma mort et qui voulait te prendre en otage. regarde-moi ça, je me suis battu longtemps, j'ai le corps tout couvert de plaies ! Mon bouclier est percé de toutes parts ! Tandis que je me battais là, je t'appelais vainement à l'aide, criant :  « Où est donc le cousin Lingango ? Qu'il vienne me donner un coup de main ! »

Ils restent à discuter un bon moment tous les deux, puis, le soleil s'apprêtant à se coucher, Lingango prend le chemin du retour.

Deux jours plus tard, les enfants de Lingango reviennent à nouveau jouer chez ceux de Tulé. comme les enfants de Tulé voulaient s'emparer des jouets qu'ils avaient apportés avec eux, l'un des enfants de Lingango s'écrie : « Votre père avait fait comme çà et papa l'a bien eu, hein, en venant récupérer tout son gibier. » Il s continuent à jouer encore longtemps.

Quand les enfants de Lingango furent partis, ceux de Tulé vinrent dire à leur père : « Papa, sais-tu que c'est Lingango qui est venu te tromper et qui a ramassé toute la viande ? »

Tulé, en entendant cela, est troublé, ne sachant quelle attitude prendre. Il se demande comment se venger de Lingango. Il se dit qu'il va faire semblant de mourir. Feignant d'être à l'agonie, il appelle Nambo et lui fait ses ultimes recommandations : « Quand je serai mort, tu iras aussitôt appeler le cousin Lingango pour qu'il vienne m'enterrer. » Puis il va expirer dans un coin reculé de la maison. Les mouches commençaient à tourner autour de son corps. Nambo se met en route pour remplir sa mission, déchirant ses vêtements, poussant de longs sanglots et se roulant sur le sol, ainsi que le font les veuves.

Lingango l'apercevant ainsi couverte de terre lui demande : « Mais, Nambo, que s'est-il passé que te voilà blanche de poussière ? » Nambo sanglote : « Lingango, c'est ton cousin Tulé qui est mort, c'est pourquoi je suis venue te chercher , car il m'a dit en mourant que j'aille t'appeler pour que tu viennes l'enterrer. »

Lingango s'écrie : « Comment ? Le cousin Tulé que j'ai vu si bien portant il y a deux jours, que lui est-il donc arrivé pour qu'il meure si vite ? Pourquoi n'es-tu pas venue m'avertir plus tôt ? »

Nambo lui raconte : « Hier au soir, j'avais préparé du manioc, nous avons diné et puis nous sommes allés nous coucher. Quand je me suis levée, j'ai voulu le réveiller, mais il était déjà mort. J'ai tenu, avant de venir, à le laver pour le mettre sur le lit d'exposition, c'est pourquoi j'ai un peu tardé. »

Ils s'apprêtaient à partir quand une des femmes de Lingango, avec qui Tulé avait eu une aventure, voulut les accompagner. Lingango se fâche : « Où veux-tu donc aller ? Est-ce parce que Tulé a couché avec toi que tu veux venir ? Prends garde ! Qu'aucune femme ne vienne ! »

Ils parviennent devant la maison de Tulé. Lingango regarde à l'intérieur et aperçoit Tulé tout au fond, le corps déjà bien gonflé. Ses enfants sont assis autour de lui et le pleurent. Lingango gronde : « Silence, vous autres là-bas à l'intérieur, qui faites semblant de pleurer ! Tenez-vous tranquilles et écoutez-moi, moi Lingango. Toi, cousin Tulé, qui es étendu au fond de la maison, si c'est d'une vraie mort que tu es mort, ma sagaie Zangboto, qui ne rate jamais son but, quand je la lancerai contre toi, qu'elle t'évite, mais si tu n'es pas vraiment mort, si c'est à cause du gibier que tu m'avais volé et que je suis venu récupérer que tu as fait toutes ces simagrées pour m'attirer ici et me tuer, alors, quand je vais lancer ma sagaie, qu'elle t'entre profondément dans la poitrine. »

Il saisit la sagaie, la lève et fait semblant de la lancer dans la direction de Tulé. Ce dernier, voyant cela, d'un bond, traverse le mur de la maison et s'enfuit en forêt. Lingango se retourne vers Nambo et, du manche de sa sagaie, se met à lui cogner sur le crâne. Nambo et ses enfants se réfugient dans la forêt.

Si tu as pris quelque chose à ton prochain et qu'il est, à juste titre, venu le récupérer, crois-tu pour autant avoir le droit de le tuer ?

 

 

La pierre qui avait de la barbe

conte gbanzili

 

Un jour Tulé s'en était allé dans la savane pour y cueillir des feuilles de rônier dont il comptait tresser des nattes. Il arrive dans un endroit rocailleux et, parmi tous les cailloux, il remarque une pierre qui avait de la barbe. Il s'esclaffe : « Oh non ! Ne voilà-t-il pas une pierre qui a de la barbe ! A peine a-t-il prononcé ces mots qu'il tombe raide mort.

Quelque temps après la pierre vient le réveiller et il se met en route pour rentrer chez lui. Il n'était pas encore arrivé à la maison qu'il rencontre un petit mouton. il lui dit : « ne veux-tu pas m'accompagner pour aller couper des feuilles de rônier dont nous ferions des nattes ? »

L'autre étant d'accord, ils se mettent en route et Tulé, mine de rien, l'entraine dans les rocailles. Le mouton, apercevant la fameuse pierre, s'écrie : « Oh ! Est-ce possible ? Voilà une pierre qui a de la barbe ! »

Sur ces mots, il tombe raide mort. Tulé l'emporte chez lui pour le manger. Après avoir bien festoyé, il s'endort.

À son réveil, il se dit qu'aujourd'hui il mangerait bien du singe. Il s'en va donc trouver le singe et lui dit : « Tu serais bien aimable de venir m'aider à couper des feuilles de rônier. » L'autre y consent et il l'emmène au même endroit. Le singe, en découvrant la pierre, s'écrie : « Que vois-je ? Une pierre qui a de la barbe ? » Juste après avoir dit ces mots, il tombe raide mort et Tulé emporte avec lui sa dépouille au village.

Le soir, il rassemble femme et enfants autour du feu et leur raconte ses exploits, comment il a réussi à faire mourir le mouton et le singe. Il croyait bien qu'aucun étranger ne l'écoutait, alors que le chien, faisant semblant de dormir, n'en perdait pas un mot.

Le lendemain, dès l'aube, Tulé vient le chercher et lui dit : « Je m'en vais cueillir des feuilles de rônier pour faire des nattes, accompagne-moi. »

Arrivé auprès de la pierre, Tulé la lui montre du doigt disant : « Tu ne vois pas cette chose là-bas ? » Le chien répond : « Non je ne vois rien. » Tulé insiste, lui repose la même question par deux fois en vain, puis se fâche et s'écrie : « Mais tu ne vois donc pas cette pierre qui a de la barbe ? » Et il tombe raide mort. Le chien l'entraine chez lui pour le manger, mais il en fut bien déçu, car la chair de Tulé, l'araignée, n'est pas comestible.

 

C'est pour cela qu'on dit chez nous qu'aussi malin que tu sois, tu finiras toujours par être toi-même victime de ta malice.

 

Le filet d'or de Tulé

conte gbanzili

 

En ce temps-là, Tulé-l'araignée était très malheureux, n'ayant même pas de quoi s'acheter du fil pour réparer son filet. Il se lamentait : « Ah là là ! Quelle misère j'endure ! Je reste là sans même pouvoir raccommoder mon filet. il faut absolument que je trouve le moyen de sortir de cette situation désastreuse. »

Il va trouver le coq à qui il expose sa situation. Le coq, apitoyé, lui prête vingt mille francs. Il le remercie chaleureusement : « Et demain à sept heures, viens que je te rende ton argent. » Là-dessus, il s'en retourne chez lui.

Un peu plus tard, il va trouver le chat, lui raconte ses misères et celui-ci lui donne aussi vingt mille francs. En partant, Tulé dit : « Demain matin, à sept heures, passe chez moi pour que je te rende ton argent. »

Il va ensuite trouver le chien, lui tient les mêmes discours. le chien à son tour lui donne vingt mille francs. Et Tulé de dire en s'éloignant :  « Ne manque pas d'être chez moi demain à sept heures pour que je puisse te rembourser. » Puis il rentre chez lui.

Le lendemain, à sept heures sonnantes, le coq arrive et l'appelle :  « Tulé, Tulé, où es-tu ? »

- Je suis là-haut en train de repriser mon filet. Attends un peu, je vais descendre dans cinq minutes te donner ton argent.

Le coq l'attendait toujours, les cinq minutes passées, quand le chat arriva. Il y avait deux jours qu'il n'avait pas mangé. Apercevant le coq, il lui saute dessus, lui écrase la tête et se met à le dévorer.

Il venait à peine de terminer ce repas que le chien arriva. Comme la querelle du chien et du chat n'est jamais terminée, le chien, avisant le chat, lui saute dessus et lui brise les reins. Laissant là le chat, il s'en va réclamer son argent à Tulé. Celui-ci, sans se donner la peine de descendre de son perchoir, lie l'argent au bout d'un fil et le lui envoie en disant : « Voilà la somme, tu peux compter, elle est complète. » Le chien vérifie et s'en va. Tulé prend alors le reste et se met à compter : il y avait encore quarante mille francs. ! Ravi, il se dit : « Me voilà riche ! J'ai beaucoup d'argent maintenant ! je vais pouvoir m'acheter du fil brillant pour tisser mon filet. » Il y va aussitôt et revient s'en fabriquer un superbe.

Malheureusement, il n'avait pas pensé que ce qui brille n'attire plus les mouches. Aucun insecte ne vient plus se poser sur le filet de Tulé-l'araignée. Il a très faim. À la longue, il maigrit tellement qu'il en mourut parmi toutes ses richesses.

 

Le festin de Tombilo

conte isongo

 

Tombilo et Tolé étaient de grands amis depuis longtemps. Un jour, Tombilo dit à Tolé : « Dimanche prochain, je t'invite à venir diner chez moi avec tes femmes. »

Le dimanche suivant, Tolé et ses femmes s'apprêtent et s'en vont chez Tombilo. Les apercevant, Tombilo qui avait complètement oublié son invitation, d'un air légèrement surpris, leur dit : « Tiens, cousins, vous voilà donc de passage ? »

- Mais oui, répond Tolé, légèrement offusqué, tu nous avais bien invité à diner, voilà pourquoi nous sommes venus. » Tombilo, se rappelant soudain, pousse un cri : « Oh ! mon Dieu, que vais-je faire, nous n'avons justement rien de prêt aujourd'hui ! »

Or, Tombilo, n'avait même pas de cabri. Il appelle discrètement sa femme dans la case : « Les cousins viennent d'arriver. Qu'allons-nous pouvoir leur offrir ? » Il réfléchit un bon moment, puis il prie sa femme de sortir et appelle sa fille. Quand celle-ci arrive, il la prend et la tue. Il sort son cadavre, le dépèce, le prépare bien et, en compagnie de Tolé, ils festoient. Il recommande cependant à Tolé : « Prends garde en mangeant de ne pas casser les os. »

Ils finirent le repas, ayant soigneusement les os que Tombilo ramassa dans une grande cuvette et emporta vers le fleuve. Il chercha un endroit où l'eau tourbillonnait et les y jeta, puis il revint trouver son ami, prit sa harpe et se mit à jouer :

« O Gbado, fille de Tombilo

Tombilo, Tombilo éé, Tombilo, Tombilo éé

O Gbado, fille de Tombilo

 O Gbado, fille de Tombilo

Tombilo, Tombilo éé, Tombilo, Tombilo éé

O Gbado, fille de Tombilo

Tombilo, Tombilo éé, Tombilo, Tombilo éé. »

« Me voilà, je vous reviens. »

Tolé s'étonne : « Quelle chose surprenante ! »

Tombilo reprend son chant

« O Gbado, fille de Tombilo

Tombilo, Tombilo éé, Tombilo, Tombilo éé

O Gbado, fille de Tombilo

 O Gbado, fille de Tombilo

Tombilo, Tombilo éé, Tombilo, Tombilo éé

O Gbado, fille de Tombilo

Tombilo, Tombilo éé, Tombilo, Tombilo éé. »

« Me voilà, je vous reviens

Tombilo me rappelle

Me voilà qui vous reviens. »

Tombilo continua à chanter encore longtemps jusqu'à ce que sa fille reparût, plus belle qu'auparavant;

Peu après, Tolé prit congé, priant son cousin à diner pour le dimanche suivant.

Le jour venu, Tombilo se rendit chez Tolé. Or, Tolé, lui, avait des cabris en quantité. Au lieu d'en prendre un pour préparer le repas de son ami, il appelle son fils, le tue, le dépèce, le prépare et le mange en compagnie de son cousin auquel il recommande bien cependant de ne pas broyer les os. Tombilo se conforme scrupuleusement aux recommandations de Tolé.

Après le repas, Tolé prend les os et va les jeter, mais au lieu de choisir un tourbillon, il les jette dans l'eau courante qui en entraine une partie . il prend sa harpe et commence à chanter :

« O Tolé, enfant de Tombilo

Tombilo, Tombilo éé, Tombilo, Tombilo éé

O Tolé, enfant de Tombilo

Tombilo, Tombilo éé, Tombilo, Tombilo éé

O Tolé, enfant de Tombilo

Tombilo, Tombilo éé, Tombilo, Tombilo éé. »

Il appelle : « Tombilo !  » Pas de réponse. « Tombilo ! » Rien, toujours rien. Il se remet à chanter :

« O Tolé, enfant de Tombilo

Tombilo, Tombilo éé, Tombilo, Tombilo éé

O Tolé, enfant de Tombilo

Tombilo, Tombilo éé, Tombilo, Tombilo éé

O Tolé, enfant de Tombilo

Tombilo, Tombilo éé, Tombilo, Tombilo éé. »

Il appelle : « Tombilo ! » Toujours aucune réponse.

Tombilo demande à Tolé : « Où es-tu allé jeter les os de ton enfant ? »

- Viens, je vais te montrer, tu vas voir. »

Ils se rendent sur les lieux, et ne trouvent que les os qui n'ont pas été entrainés par le courant. Il y en avait fort peu. Tombilo les ramasse, les rassemble et dit à Tolé : « Retournons au village. »

Là, Tolé donne la harpe à Tombilo et lui conseille : » Appelle-le moi bien fort. » Tombilo se met à chanter :

« O Gbado, enfant de Tombilo

Tombilo éé, Tombilo, Tombilo éé

Tombilo, Tombilo éé

O Gbado, enfant de Tombilo

Tombilo éé, Tombilo, Tombilo éé

Tombilo, Tombilo éé

O Gbado, enfant de Tombilo

Tombilo éé, Tombilo, Tombilo éé

Tombilo, Tombilo éé. »

« O père, me voilà, je vous arrive

Mais ma poitrine est enfoncée

Une de mes jambes est cassée. »

Tombilo continue son chant :

« O Gbado, enfant de Tombilo

Tombilo éé, Tombilo, Tombilo éé

Tombilo, Tombilo éé

O Gbado, enfant de Tombilo

Tombilo éé, Tombilo, Tombilo éé

Tombilo, Tombilo éé

O Gbado, enfant de Tombilo

Tombilo éé, Tombilo, Tombilo éé

Tombilo, Tombilo éé. »

« O père, me voilà, je vous arrive

Mais ma poitrine est enfoncée

Une de mes jambes est cassée

Et mon épaule est écrasé. »

Il poursuivit longtemps ses appels en chantant. Enfin, l'enfant de Tolé surgit devant eux, mais hélas ! Il était devenu affreusement vilain, difforme, bancal, manchot, en un mot, méconnaissable.

Lorsque tu vas en voyage ou qu'invité chez un ami, tu le trouves occupé à quelque opération de magie, ou encore appliqué à quelque tâche dont tu ignores tout, informe-toi auprès de lui avant de l'imiter. Tolé, pour avoir manqué à cet élémentaire usage a fait son propre malheur, perdant son bel enfant qui lui est revenu mutilé, amoindri, défiguré.

Les trois prétendants

conte isongo

Tolé avait une fille qui était d'une grande beauté. Elle avait de nombreux prétendants mais aucun ne lui agréait. Il en venait de partout, même des pays les plus éloignés ; tous étaient refusés.

Un jour, trois jeunes gens, venus de contrées lointaines, se présentèrent disant à Tolé : « Nous avons appris que tu avais une fille d'une rare beauté. Nous sommes venus la demander en mariage. »

Ils avaient apporté tous les cadeaux traditionnels. tous trois étaient allés récolter des quantités de vin de palme pour offrir aux parents de la jeune fille. À la nuit tombante, ils étaient assis à la porte de la case, chacun avec une grande calebasse pleine de vin. Tolé rentrant de promenade, les trouva là. À tour de rôle, il lui offrirent leur vin et Tolé but tout.

Le lendemain, les choses recommencent de la même façon. Tous trois partent en forêt, chassent les porcs-épics, les écureuils terrestres et toutes sortes de gibier, ils cueillent des épinards sauvages... Ainsi faisaient nos pères autrefois quand ils allaient courtiser.

Chaque jour , les trois garçons exécutaient les même s travaux, l'un faisant exactement ce que faisaient les deux autres. cela dura une semaine. La nuit, Tolé se tourmentait : « Je n'ai qu'une fille et voilà qu'il y a trois prétendants qui, tous les trois, apportent les mêmes cadeaux, le même gibier, la même quantité de vin, qui, tous les jours, viennent ensemble et qui sont arrivés tous les trois, le même jour, à la même heure. Comment pourrais-je les départager ? »

Tolé se sentait confus et tout embarrassé. Il en perdait l'appétit : quand on lui présenta le repas du soir, il refusa de manger. Il se trouvait honteux de n'avoir qu'une seule fille que trois garçons étaient venus demander en mariage.

Un matin qu'il était sorti de très bonne heure, s'écartant dans la brousse, il buta du pied contre une souche. Il manqua tomber et se retrouva à genoux. Furieux, il s'écrie : « Toi, espèce de souche, tu as réussi à me mettre en colère, je vais prendre ma hache et te couper. » Il va chercher sa hache et s'apprête à trancher la souche qui se met à parler : « Oh ! Du calme ! Ne me coupe as, va chercher une feuille acide et une feuille sucrée, tu les mettras dans ma bouche et je te donnerai un bon conseil. »

Tolé s'exécute. Alors, la souche lui parle ainsi : « Je connais la raison de ta colère. je sais que tu n'as qu'une seule fille et que trois garçons sont venus la demander en mariage, qu'ils sont arrivés ensemble, t'apportant mêmes cadeaux et mêmes calebasses de vin. Voilà pourquoi tu es tellement contrarié. Maintenant, écoute ! As-tu jamais vu un chien ? Alors, va trouver un propriétaire de chiens qui possède mâle et femelle. Tu achèteras une petite chienne et tu l'amèneras chez toi. Ensuite, aiguise ton sabre d'abattis qui est là dans ton fourreau. Il faut le rendre plus tranchant qu'il ne l'est aujourd'hui. de grand matin, au premier chant du coq, et sans attendre qu'il chante une deuxième fois, tu saisiras la chienne, lui lieras vivement les pattes et la tête, puis tu prendras ton sabre, le soulèveras bien haut et, d'un seul coup, tu couperas la chienne en deux. Il faut surtout que tu ne t'y reprennes pas à deux fois, qu'au premier coup la partie supérieure tombe d'un côté et la partie inférieure de l'autre. Tu verras alors ce qui se passera. ! »

Tolé enregistre soigneusement ces paroles et rentre chez lui.

Aussitôt, il prend un filet, une grande sagaie, un cabri - nos monnaies d'autrefois - et va voir un propriétaire de chiens. Il lui demande le prix d'une petite chienne. le propriétaire répond qu'il se contentera des trois pièces apportées. Tolé lui donne donc le filet, la sagaie et le cabri et, en échange, prend la petite chienne qu'il emmène chez lui. Il tremblait d'impatience. de retour chez lui, il se met à marteler son sabre, il le frappe, il l'arrose, il l'aiguise sur une pierre, si bien que le fil en devient tranchant comme celui d'un rasoir.

Un peu avant l'aube, dès que le premier coq a chanté, il saisit la petite chienne, la ficelle et, d'un grand coup, la coupe en deux, la tête d'un côté, les fesses de l'autre.

Tolé, les yeux clos, n'ose jeter un regard ; puis il risque un coup d'œil à droite : une belle jeune fille se tient à son côté ; un coup d'œil à gauche : une autre jeune fille, plus belle encore, est debout près de lui. Voilà qui, avec sa propre fille, fera trois ! Son cœur se dilate d'aise. Il fait entrer les deux jeunes filles dans la maison et dit à sa femme : « Prépare de la poudre de bois rouge. » Elle écrase du bois rouge, le mélange d'huile d'amande et d'écorces d'amandes grillées et pilées, et en oint les trois jeunes filles qui deviennent brillantes et parfumées. Elle leur passe de fins anneaux de cuivre torsadés aux poignets, de lourds anneaux de cuivre aux chevilles, tresse leurs cheveux en d'innombrables petites nattes, orne leurs oreilles de bâtonnets d'ivoire sculpté, leur épile les sourcils et leur taille les dents. Ainsi parées, on les fait asseoir sur une natte en attendant l'arrivée des jeunes gens.

Tolé va à leur rencontre et les hèle sur le chemin : « Eh ! Mes gendres ! Vous voici venus ! » - « Oui, disent-ils, nous arrivions justement ! » Il les accueille chaleureusement, appelle sa femme : « Viens recevoir la nourriture que mes gendres m'ont apportée. Vois toutes ces calebasses de vin, ces corbeilles de poisson ! » Elle les prend et les range.

Tolé, malicieux, dit aux jeunes gens : « Allez donc voir là-bas, dans cette case, ce que je vous ai préparé. »

Les garçons entrent dans et trouvent les jeunes filles. Qu'elles étaient belles !Comme leur peau cuivrée luisait ! Leurs bracelets polis scintillaient !

Les jeunes gens, éblouis, s'assoient sur la natte auprès d'elles. Ils bavardent, rient, plaisantent : quatre jours durant, ils se livrent à de doux entretiens.

Puis les jeunes gens disent à Tolé : « Il y a longtemps maintenant que nous courtisons tes filles ; demain nous allons les épouser et emmener nos femmes chez nous. »

Sur ce, les garçons retournent chez eux chercher les dots. Ils amènent les cabris, les filets, les sagaies, les fourrures précieuses et les cloches de fer. Accompagnés de leurs frères, ils se rendent chez Tolé pour lui remettre les dots et Tolé leur donne à chacun une jeune fille. Or, Tolé, n'ayant qu'une seule véritable fille, l'un d'eux reçut le derrière de la chienne et l'autre la tête, mais ils n'en savaient rien. Chaque garçon repartit donc dans son lointain pays avec sa nouvelle épouse.

Au bout d'un mois, Tolé, qui commençait à s'ennuyer, dit à sa femme : « Ah ! Il y a bien longtemps que mes enfants sont parties ! Prépare-moi donc quelques pains de manioc pour le voyage. Je vais aller les voir. Je ne veux pas rester séparé d'elles plus longtemps ! » On lui prépare une bonne provision de pains et de pâte de graines de courge, et le voilà parti.

Il chemine longuement, dormant en route, plusieurs jours de suite. En arrivant aux abords du village où habitait une de ses filles, il s'arrête un peu, avant d'y entrer, pour reprendre son souffle. Il s'assied et se met à manger. Il entre alors dans le village;

Des gens le saluent : « Bonjour, étranger, où vas-tu ainsi ? fais halte un moment ici. » Tolé répond : « Je suis venu voir mon gendre qui est quelqu'un de chez vous. Il a épousé ma fille voici maintenant plus d'un mois et je suis venu leur rendre visite… »

- « Hum ! Ainsi cette fille que notre garçon a épousée est ton enfant ? Eh bien, tu ne les trouveras pas ici. Ils sont, pour l'instant, au tribunal. Depuis son arrivée, cette femme n'a cessé de se quereller avec tous ses voisins. Chaque jour, mari et femme se sont rendus chez le juge. Tu ne risques pas de les trouver chez eux ! »

Tolé est perplexe. Voici à peine un mois qu'ils se sont mariés et, déjà, elle s'est querellée avec tous les gens du village. Comment cela se fait-il ? Il va quand même s'asseoir devant leur maison. À peine arrive-t-il à la porte de la case que les voilà qui reviennent du tribunal. Le gendre, les mains derrière le dos, tête basse, faisant mine de ne pas voir Tolé, ferme les yeux en passant devant lui et rentre dans sa case. Tolé le suit.

Son gendre le salue sans chaleur, s'assied et, l'air sombre, lui dit : « Quelle femme m'as-tu donnée là ? Elle m'en fait vraiment voir de drôles ! Non seulement elle a déjà réussi à se quereller avec tout le village, mais elle est aussi parvenue à se mettre à dos toute ma famille. Notre mariage ne pourra surement pas durer ! »

On prépare le diner et l'on invite Tolé ; mais il refuse. Le lendemain matin, Tolé dit :  « Bon ! Il faut que je m'en retourne. » Son gendre va chercher un vieux vêtement déjà très usé et l'offre à Tolé comme cadeau de départ. Tolé s'en va tout honteux et rentre chez lui.

Une semaine plus tard, il dit : « Je vais aller voir mon autre fille; » On lui prépare mes pains de manioc, la pâte de graines de courge et le voilà parti. Après une longue randonnée, il arrive à l'entrée du village, s'assied et mange son casse-croute. Puis il pénètre dans le village.

On le salue de toutes parts : « Bonjour, étranger, qui viens-tu voir ici ? »

- « Je viens rendre visite à ma fille que quelqu'un de chez vous avait épousée. il l'a ramenée ici, il y a maintenant tout un temps, alors je suis venu.

- « Ouais, c'est donc ta fille, cette espèce de chienne qui couche avec tout le monde. Elle a semé la zizanie dans toute la famille, à force de courir après tous les maris. Un jour c'est une bagarre à son sujet, un autre, c'est un procès ! Si elle pouvait rencontrer son maitre, elle cesserait peut-être de se mal conduire. Mais pour l'instant, de bagarre en tribunal, nous en avons les oreilles rebattues. Enfin, toi, tu n'y es pour rien ! Puisque tu es venu, entre donc. »

Tolé va s'asseoir en attendant la fille et son mari qui étaient partis chez le juge. Les voilà qui reviennent, se querellant tout le long du chemin. Son gendre arrive, ne le salue même pas, tant il est excédé des débordements de sa femme qui le trompe avec tous les hommes.

Le soir venu, pas de diner, rien que d'aigres propos. Tolé passe la nuit et, le lendemain matin, se réveille la faim au ventre. Il ronchonne : « J'avais tellement faim que je n'ai pas pu dormir. je m'en vais maintenant. Son gendre lui dit : « Prends quand même ce petit poulet ! » Et il va lui chercher un petit poulet déjà tout malade. Tolé part ; il arrive au marigot où il s'arrête pour boire. le petit poulet est mort. Il le jette.

Deux mois passèrent. Tolé se dit : « Il faudrait maintenant que j'aille voir ma troisième fille. » Il se met en route et marche trois jours durant. Il arrive, mange son dernier pain de manioc et entre dans le village.

« Eh ! Que viens-tu faire ici, étranger ?

- Je viens voir une de mes filles qui est mariée chez vous ; il y a déjà bien longtemps qu'elle est arrivée. »

On s'écrie : « Ah ! Voilà une bonne enfant ! Tout le monde ici l'aime. quelle charmante fille ! Généreuse et bien élevée ! Jamais elle ne mange en cachette. Eh bien 8 Tu dois être fier d'elle ! »

Tolé est enchanté. Il rit. Il part s'installer chez son gendre. Celui-ci, le voyant venir, se lève et viens l'embrasser : « O père, sois le bienvenu ! Depuis notre arrivée, ma femme et moi, nous sommes très heureux. Nous avons bien travaillé ensemble, nous nous entendons parfaitement. J'allais justement t'envoyer un message pour te demander de venir nous voir, car il y a bien longtemps que nous nous étions quittés. »

Il prend un cabri et le tue. sa fille lui prépare les tripes et la panse du cabri, bien enroulés, qu'on lui fait cuire sur-le-champ. Tolé mange tout. On va lui chercher du vin qu'on lui apporte. Sur ce plantureux repas, Tolé rentre dans la case et passe une bonne nuit.

La fête dura trois jours. Le quatrième jour, le gendre entre dans sa maison pour y chercher une grosse somme d'argent qu'il vient apporter à Tolé. Il lui donne aussi un habit de corps, une casaque, une coiffe, des chausses, lui remet un pagne pour sa belle-mère et lui dit : « Père, tu avais fait une longue route à pied pour venir ; pour t'en retourner, tu prendras le car.» Et il lui donne l'argent du voyage.

C'est ainsi que l'on dit : « Si tu te maries avec une étrangère, lorsque tu rentres chez toi, dans la famille, et qu'elle se révèle une querelleuse qui s'en prend à tous les gens du village, celle-là, c'est la tête de la chienne ; lorsque celle que tu as épousée couche avec les maris de toutes ses amies, qu'elle ne voit pas que tu es un brave garçon et que tous les hommes lui sont bons, c'est le derrière de la chienne. La vraie fille, elle, est gentille et sage. »

 

Séto l'égoïste

conte manza

Un jour, Séto ressort ses pièges à gros gibier qu'il gardait dans un coin de la maison. Il les dépoussière un peu et dit à sa femme qu'il compte se rendre derrière la colline pour les y poser sur le passage des buffles.

Nambéla, son épouse, remplit sa gibecière de farine de manioc. Il prend la gibecière et les pièges, les pose sur sa tête et contourne la colline.

Trois jours après avoir posé son premier piège, un buffle s'y prit. Séto l'encorde et le hisse jusqu'au sommet de la colline, puis se met à crier d'une voix caverneuse : « Ô femme de Séto, fils de Séto, le buffle que je jette ici n'appartient qu'à Séto et à Séto seul. Si toi, femme, tu en mangeais à cause de ton gout immodéré de la viande, tu en mourrais et tous les gens de ta famille périraient avec toi. Même toi, fils de Séto, si tu n'en portais qu'une bouchée à tes lèvres, tu trépasserais. c'est moi, l'esprit du père de Séto, qui lui envoie ce buffle, à lui seul destiné. Vous avez bien entendu mes paroles ? »

Sur ces mots, Séto lâche la corde et le buffle vient tomber au village.

Séto, faisant des tours et des détours, rentre chez lui par un autre chemin. Son épouse lui raconte ce qui s'est passé :  « L'esprit de ton père a envoyé ce buffle, précisant que c'était pour toi seulement. Il a même ajouté qu'aucun de tes enfants ne doit y gouter, ni ta femme, que si j'en mangeais, toute ma race serait anéantie ; si les enfants en mangent, tous périront. »

Séto éclate en sanglots : « Comment l'esprit de mon père a-t-il pu agir ainsi ? Que vont devenir ma femme et mes enfants ? Comment oserai-je jamais manger ce buffle tout seul devant ma femme et mes enfants affamés ? »

Séto s'essuie les yeux et déclare : « Allons, ce que l'esprit d'un illustre ancêtre a décidé doit être respecté. je supporterai votre absence au repas, je mangerai tout seul de peur que vous n'en pâtissiez ! »

Sur ce, Séto décapite le buffle sur une claie et mange jusqu'à le finir tout entier. deux jours après avoir terminé son pantagruélique repas, il s'apprête à retourner derrière la colline visiter les pièces qu'il y avait installés.

Arrivé sur place, il trouve un grand buffle mâle qui s'y était pris. Il l'encorde, le hisse en haut de la colline et reprend son discours précédent : « C'est moi, l'esprit du père de Séto, qui lui envoie ce buffle. Si toi, femme, tu t'avisais d'en manger, toit, tes parents, et tous les tiens, péririez aussitôt. Si toi, enfant, tu faisais mine d'y gouter, tu cesserais bientôt de vivre ! »

Ayant dit, Séto lâche la corde et le buffle atterrit au village. Pendant ce temps, Séto emprunte un autre chemin pour rentrer chez lui où son épouse l'accueille en disant : « Vois ce buffle qui est là ; c'est encore l'esprit de ton père qui te l'a envoyé, recommandant que tu le manges tout seul. La femme qui oserait en mettre un seul morceau à la bouche se verrait anéantie, elle et toute sa descendance. L'enfant qui ne craindrait pas d'y gouter périrait sans avoir fait souche. »

Séto hurle de chagrin : ce que l'esprit de son père lui fait est vraiment inique. Puis il s'essuie les yeux longuement et déclare : « Enfin, puisque l'esprit de mon père en a décidé ainsi, il en sera ainsi ! »

Il se fera donc une raison et mangera quand même tout seul. Séto décapite le buffle et le mange tout entier.

À chaque fois, que Séto prenait un buffle au piège, il recommençait le même manège. La pauvre Nambéla et ses enfants ne mangeaient que des légumes.

Un jour, Nambéla, allant puiser de l'eau, se heurta à la Vieille-femme-oracle qui lui demande aussitôt de lui enlever une épine qu'elle avait au pied. Nambéla refuse tout d'abord, mais la vieille insistant, elle finit par lui arracher l'épine. L'oracle lui dit alors : « Vois-tu ces buffles qui dévalent la colline, c'est ton mari Séto qui les envoie et non un esprit, car Séto n'aime pas partager le gibier qu'il a attrapé. Coupe des verges et va l'attendre sur la colline. Il a déjà capturé un autre buffle. Si tu ne hâtes pas, tu n'en mangeras pas. Mais si toit et tes enfants allez vite vous cacher là-haut, au pied d'un grand arbre, dès qu'il commencera son discours, avant de lâcher le buffle au pied de la colline, vous vous rassemblerez pour le fouetter. Si vous agissez bien ainsi, il se débarrassera de sa mauvaise habitude. Tu as bien compris ? » Nambéla répond :  « Oui, oui, j'ai bien compris. 

Allons, va maintenant ! »

Nambéla rentre chez elle en toute hâte, prépare un bon repas à ses enfants qui mangent à satiété, puis elle va couper de longues verges qu'elle leur distribue à tous et elle leur dit : « Quand vous me verrez commencer à fouetter votre père, vous vous joindrez à moi, car sa façon de se comporter avec nous est vraiment honteuse. » Et là-dessus, elle leur explique toute l'affaire.

Accompagnée de tous ses enfants, elle contourne la colline et ils vont se cacher au pied du grand arbre dont la vieille avait parlé à Nambéla. Ils restent là, silencieux, observant les allées et venues de Séto. Lorsqu'ils voient qu'il va commencer son discours pour s'approprier toute la viande du buffle, comme un seul homme, tous ensemble, ils lui tombent dessus et se mettent à le fouetter d'importance. Son corps n'est bientôt plus qu'une plaie. Séto implore : « Nambéla, laisse-moi, de grâce, Nambéla pitié ! »

Aussitôt Nambéla fait cesser la correction.

Ensemble, ils décapitent le buffle sur la claie et font boucaner la viande qu'ils rapportent à la maison. Tous font bombance.

Ainsi, grâce à la femme-oracle, Nambéla et ses enfants purent désormais manger du gibier.

 

Séto et le gui-talisman

conte manza

Le terme « gui » est pris ici dans une acception large, désignant, par analogie avec la plante européenne parasite qui ne se rencontre pas en Afrique, d'autres plantes africaines, également parasites, comme la Loranthacée dont il est question ici.

C'était un jour de la pleine saison des pluies, il pleuvait déjà depuis fort longtemps. Séto se demandait quand il pourrait sortir car il commençait à avoir le ventre creux. Poussé par la faim, il finit par s'élancer précipitamment sous l'averse, traverse la rivière d'une rive à l'autre pour aller chercher des ignames de brousse. Il déterre les ignames, en remplit sa gibecière et le voilà maintenant retournant chez lui. Il refait le même chemin en sens inverse, retraversant la rivière sur l'arbre tombé qui lui avait servi de pont. Arrivé au milieu, subitement la bretelle de sa gibecière se rompt. Séto tente en vain de rattraper la gibecière qui tombe à l'eau, flotte quelques instants, puis coule à pic. Parvenu sur l'autre rive, Séto se désole, sanglote bruyamment, prend sa tête dans ses mains, tourne sur lui-même, se jette à terre et se roule dans la poussière, bref se conduit tout comme s'il avait perdu un parent. Son corps est blanc de terre, ses yeux mouillés de larmes. il se lamente : « Ô ma gibecière d'ignames, elle est perdue, ô ma gibecière d'ignames ! »

Il reste sur la rive à crier sa peine.

Quelques instants plus tard, il s'aperçoit brusquement que sa gibecière d'ignames est revenue là, au bord de l'eau, tout près de lui. Tout joyeux, il va pour la récupérer, mais, en regardant à l'intérieur, il n'y trouve plus les ignames, rien qu'un petit morceau de gui. Il s'en empare, le sort de la gibecière, le nettoie, puis il lui demande : « Quelle sorte de talisman es-tu, toi qui es entré dans ma gibecière ? » Le gui lui répond : « Je suis un talisman bienfaiteur. »

- Bon, dit Séto, alors fais-moi voir les bonnes choses que tu sais faire. »

Le talisman s'exécute et aussitôt surgissent des quantités de plats succulents. Séto mange avidement, puis, repu, se prépare un lit de feuillage et s'endort. Au réveil, il mange à nouveau goulument. Plusieurs jours durant, il ne fait que manger, danser et dormir. Finalement, rassasié, il prend son gui-talisman, le remet dans sa gibecière et rentre à la maison. Tout le long du chemin, il s'en va dansant. Arrivé à portée de voix, il appelle Nambéla son épouse. : è Viens donc au devant de moi ! » Nambéla, intriguée, sort comme une flèche de la maison et voit Séto tout souriant. Tous deux rentrent ensemble dans la case où ils déposent la gibecière avec précaution. Séto ressort et s'assied auprès du foyer, toujours épanoui. Nambéla, mourant de curiosité, lui demande s'il n'aurait pas trouvé en chemin quelque bon gibier bien faisandé. Négligemment, Séto lui conseille d'aller jeter un coup d'œil dans la gibecière pour voir. Elle va donc ouvrir la gibecière et y découvre le gui-talisman. Elle s'adresse à lui : « salut à toi, talisman ! » Le gui lui rend poliment son salut.

« Tu es un talisman de quelle espèce ?

- Je suis un talisman bienfaiteur.

- Alors, fais-moi voir les bonnes choses que tu sais faire. »

dans l'instant, paraissent à nouveau d'innombrables plats, plus appétissants les uns que les autres. Nambéla et ses enfants Papala et Kofé ainsi que Séto festoient longuement puis dansent à perdre haleine. Ils se remettent à manger, reprennent ensuite la danse et cela de longues heures durant.

Séto se sentit alors l'envie d'aller jeter un coup d'œil sur son talisman : la gibecière est vide. Il interroge Nambéla. Elle n'a rien vu. Nambéla demande à Tiki, leur fils ainé : il n'est pas au courant non plus. Tiki s'inquiète auprès de Kofé, mais Kofé n'en sait rien. Ils se questionnent les uns les autres mais personne n'est au courant.

Séto espérait toujours que son talisman allait revenir.

Il attendit longtemps, en vain. Alors, reprenant sa gibecière le voilà qui retraverse le fleuve pour aller chercher des ignames. Il en trouve une belle quantité, choisit les plus grosses dont il remplit sa gibecière, la met à l'épaule et reprend sa route.

Parvenu à son arbre tombé en travers de la rivière, il passe à grand fracas d'une rive jusqu'à l'autre. Las ! La bretelle de sa gibecière ne se rompt pas. Il repart sur l'autre rive. elle tient toujours bon. Il poursuit ses allées et venues en psalmodiant : « Ô talisman, c'est moi Séto qui traverse la rivière avec ma gibecière d'ignames. Ô talisman, n'es-tu pas là aujourd'hui ? me voici, moi Séto, passant l'eau avec ma gibecière d'ignames. »

malgré tout ce manège, la bride de la gibecière ne cède toujours pas. Furieux, Séto prend un couteau et la coupe, puis, arrivé au milieu du pont, lâche la bretelle coupée et laisse tomber la gibecière dans l'eau. il s'écrie : « Oh ! Ma gibecière ! » celle-ci flotte un peu, puis coule à pic.

Sur la rive, Séto, les mains aux tempes et feignant le plus grand désespoir, hurle en tournant sur lui-même. Il se frotte le corps de terre comme s'il était en deuil. Le corps blanc de poussière, les yeux larmoyants, il reste là sur la rive à se lamenter.

Peu après, il découvre la gibecière d'ignames, qui gisait là, au bord de l'eau. Il veut y jeter un coup d'œil aussitôt, fait vite, la prend et l'ouvre. plus d'ignames mais un autre petit morceau de gui. Il le sort et le nettoie bien soigneusement. Puis, il lui demande avec courtoisie : «  Quelle sorte de talisman es-tu, ô toi qui vient d'entrer dans ma gibecière où se trouvaient mes ignames ? » Et le gui de répondre : « Je suis un talisman malfaiteur. »

- Fais-moi donc voir de quels méfaits tu es capable ? », s'écrie Séto.

Sur-le-champ, le gui-talisman se met à l'ouvre et fait surgir gourdins, matraques, fouets, verges en quantité. Comme Séto, stupéfait, reste là sans bouger, à attendre, tous, lui tombant dessus, se mettent ensemble à le fouetter. Se ressaisissant, il veut s'enfuir : ils lui coupent le chemin, le cernent, le battent  comme plâtre. Le corps gonflé, les yeux tuméfiés, Séto se jette de côté et d'autre sans parvenir à s'échapper. Enfin, fouets, matraques, verges et gourdins regagnent l'intérieur du talisman. Séto reprend son souffle, maquille soigneusement ses plaies de cendres noires et jette sans ménagement le talisman dans sa gibecière. puis, il regagne le village.

arrivé à la maison, il s'en va discrètement suspendre sa gibecière à la claie de séchage. Il ressort sans bruit et va s'installer, silencieux, sur le seuil. Son épouse et ses enfants l'interrogent : « Que t'est-il donc arrivé que te voilà si taciturne ? « Séto leur répond qu'il ne s'est rien passé de spécial. Au bout d'un moment, il dit quand même à Nambéla d'aller regarder ce fameux talisman qui les avait fuis, car il l'a retrouvé. Elle va donc ouvrir la gibecière : le petit morceau de gui était bien là. Elle lui demande : « Quelle sorte de talisman es-tu ? »

- Je suis un talisman malfaiteur.

- Montre-moi donc de quels méfaits il s'agit. »

À l'instant, le talisman de produire fouets, matraques, verges et gourdins qui se jettent sur Nambéla et les enfants et les battent cruellement. Leurs corps sont bientôt couverts de plaies. Ils s'enfuient de tous côtés, poursuivis par leurs tourmenteurs qui ne cessent de les accabler. Soudain, aussi subitement qu'ils sont apparus, fouets, matraques verges et gourdins, regagnent l'intérieur du talisman, laissant là Nambéla et les enfants, pantelants, le corps brulant de l'effroyable correction qu'ils ont reçue.

Séto va jeter un coup d'œil dans la gibecière et la trouve vide : le talisman s'est enfui. Nambéla et les enfants sont furieux. Pour les consoler, Séto nettoie ses plaies et les leur fait voir.

C'est depuis lors que les sages ont conclu que trop d'avidité nuit et qu'il faut être pondéré en toutes choses.

 

Séto et la jolie fille

conte manza

 

Il y avait une fois, une jeune fille, d'une beauté sans pareille, qui vivait avec sa mère à l'orée de la forêt, en dehors du village. Quand elle allait au marché et s'il lui arrivait de rencontrer un beau garçon, elle le ramenait chez elle, le présentant à sa mère comme son futur mari. La mère la félicitait de son choix et se réjouissait de ce que tous trois allaient demeurer ensemble. A la fin de la première nuit, peu avant l'aube, sa mère se disait malade et se mettait à gémir à fendre l'âme. Au moment où les coqs commençaient à chanter, elle retenait sa respiration, faisait la morte. La jolie fille demandait au garçon de creuser une fosse : une fois sa mère enterrée, tous deux iraient habiter chez lui. Le garçon entreprenait sa tâche de fossoyeur, tandis que la jolie fille surveillait l'avancement des travaux. Lorsqu'elle trouvait le trou assez profond, elle allait avertir sa mère, allumait un grand feu, y mettait vivement un chaudron d'eau à bouillir. Quand l'eau était bien chaude, elles apportaient le chaudron près de la fosse et la fille faisait mine d'être venue offrir à boire au garçon avant qu'il poursuive son travail. Puis, comme il se penchait vers elle pour prendre l'eau à boire, elle lui jetait l'eau bouillante au visage et tandis que, se tordant de douleur, il se rejetait en arrière dans la fosse, sa mère et elle l'achevaient en versant le reste du chaudron. Là-dessus, elles le dépeçaient, le mangeaient et comblaient la fosse. Cela durait depuis longtemps.

Un jour, ce fut Séto qu'elle rencontra. Ils se mirent en route. la jolie fille marchait devant. En fait, Séto connaissait déjà le chemin et flânait. soudain, il se heurte à la Vieille-femme-oracle qui se trouvait là par hasard. Il lui reproche vivement de le retarder, avec son histoire d'épine au pied, alors qu'il rentrait tranquillement avec sa promise. La vieille insiste en lui disant qu'il la rattrapera sans mal, dès qu'il lui aura enlevé l'épine. Là-dessus, elle lui raconte comment cette belle femme avec qui il s'en allait a déjà tué beaucoup de jeunes gens et que, s'il n'y prend pas garde, non seulement il ne parviendra pas à l'épouser, mais qu'il n'en sortira pas vivant : seule son âme partira de chez elle. Séto, atterré, s'exclame : « est-ce possible ? » Et la vieille lui répète qu'elle n'a point menti.

Rattrapant la belle, Séto lui dit qu'en la suivant, il a eu un mauvais présage, qu'il va donc s'en retourner mais que le lendemain elle l'attende. Elle proteste :  « Mais non, mais non, vine d'abord chez moi avant de repartir. » Il reste ferme : « Non, quand on s'en va prendre femme et qu'en chemin on reçoit un mauvais présage, il est de coutume de s'en retourner chez soi. » Si elle prétend le forcer à rester, il s'en ira tout de bon. Mais quand l'aube reparaîtra, elle pourra revenir le chercher. Alors la jolie fille s'en va de son côté.

Le lendemain, elle est là. Il se prépare : il saisit son fouet de cuivre, le glisse dans son carquois avec sa masse de forgeron, met le carquois à l'épaule et, la sagaie à la main, prend la route derrière sa belle promise. L'un suivant l'autre, ils arrivent à la maison où la mère leur a déjà préparé un bon lit. Elle va tôt se coucher laissant les jeunes gens s'embrasser et se mignoter. Il fallait voir les beaux seins ronds et luisants contre lesquels se blottissait Séto, le corps doux et tiède dont il jouit longuement si bien que le sommeil le prit soudain et qu'il dormit d'une traite jusqu'à la pointe du jour.

Il est réveillé en sursaut par une bourrade : « Eh ! Lève-toi, ne t'es-tu donc pas rendu compte que ma mère est malade ? » Laissant là sa mère prostrée dans son lit, elle se précipite pour lui préparer quelques remèdes et fait semblant de les lui faire boire. Séto rassemble péniblement ses esprits ; il se demande quelle est cette comédie qu'on lui joue et pense qu'il doit s'agir de ce dont la Vieille-femme-oracle lui a parlé.

Quand il commence à faire jour, la mère retient sa respiration et fait la morte. la fille se met à pleurer : « Oh ! Mon pauvre Séto ! Quelle mauvaise chance est la tienne ! Voilà qu'au moment où tu venais me courtiser, il a fallu que ma mère tombe malade et meure. »

Séto la console comme il peut ; il lui dit que maintenant que sa mère est morte, il ne reste rien d'autre à faire que de l'enterrer, heureux encore qu'il soit là, car si elle avait été seule, elle aurait eu bien du mal. Là-dessus, il se met à creuser la tombe en toute quiétude, sachant bien ce qui va arriver. Tout en s'activant avec ardeur, il surveille du coin de l'œil la maison mortuaire. Quand il voit de la fumée s'élever au-dessus du toit, il prend son fouet car, en allant préparer la tombe, il n'avait pas manqué d'emporter avec lui ses armes et son carquois. Donc, voyant la fumée sortit de la case, il se précipite, le fouet à la main, éparpille les tisons pour éteindre le feu et gourmande la fille, lui reprochant d'avoir allumé un foyer près du cadavre de sa belle-mère : depuis quand fait-on chauffer les corps des défunts au risque d'en avancer la décomposition ? Et il repart creuser la fosse. Chaque fois qu'il voit s'élever la fumée, il recommence. Quand il voit la fille s'approcher, il la pourchasse, l'accusant d'abandonner le cadavre de sa belle-mère à la portée des mouches. À la fin, la fille excédée implore sa mère : « Cela ne s'est jamais produit auparavant, les autres n'agissaient pas ainsi, mais celui-là est vraiment trop fort pour nous. Il faut que tu ressuscites ! »

La mère n'est pas d'accord : sa fille n'a qu'à insister. Si elle ressuscite, comment pourront-elles se procurer à manger ? Elles poursuivent donc leur sinistre comédie. Séto, lui, creuse toujours.

La fille, revenant subrepticement près de la tombe, Séto l'aperçoit et la poursuit, la trique à la main, jusque dans la maison où il voit que les deux femmes ont allumé un grand feu sur lequel chauffe un chaudron d'eau. D'un coup de pied, Séto le renverse et le casse ; il éparpille les braises et éteint le feu. La fille, navrée, s'écrie : » Oh ! Maman ! Rien ne va plus cette fois, nous sommes tombés sur un homme qui n'est pas ordinaire. » Mais la mère ne veut rien savoir. Il faut que sa fille continue sans se lasser.

Séto, ayant fini la fosse, en était arrivé à la construction de la loge latérale.

Il partit chercher des mottes de termitière pour clore la chambre funéraire. La fille, affolée, se précipite auprès de sa mère et lui dit que le tombeau est maintenant prêt, quelle devrait bien profiter de l'absence de Séto pour ressusciter. la mère lui répond qu'il n'en est pas question et se rejette aussitôt sur sa couche, raide comme un véritable cadavre. Séto, de retour, taille soigneusement ses blocs de termitière et les entasse avec précaution au bord du tombeau<. Puis, il entre dans la case et dit à la fille de sortir. Comme elle lui oppose quelque résistance, il la remet dehors à coups de fouets pour pouvoir prendre le corps de sa belle-mère afin d'aller l'enterrer. Ne se rend-elle pas compte que le soleil va bientôt se coucher ! Il faut en finir, car il a décidé que le lendemain ils repartiront chez lui. Comme de toute façon, c'est lui qui s'occupe de tout, il ne comprend pas pourquoi elle fait tant d'histoires, si bien que la nuit va venir sans qu'il ait terminé.

La belle le prie de patienter encore un peu, mais Séto refuse : « Non, nous allons l'enterrer sur l'heure. »

L a fille jette un regard de reproche à sa mère : elle n'a pas voulu l'écouter quand elle lui conseillait de ressusciter et voilà que maintenant on va vraiment l'inhumer. La mère s'entête : il faut d'abord qu'il vienne la prendre pour l'enterrer, alors, elle se mettra à éternuer quand il la soulèvera du lit.

Séto, qui avait tout entendu, se dit en lui-même : « Eh bien ! Tu vas voir ! 7 Il s'approche et d'un tour de bras, il l'enlève du lit. Au passage de la porte, elle lâche un éternuement sonore, cale son pied dans l'embrasure et commence à se débattre. la fille intervient : « Ô Séto, maman a éternué ! Pose-la par terre ! » Séto refuse catégoriquement : « Pas question, un mort est un mort ; quand on est mort, c'est pour de bon ; la seule chose à faire, c'est de l'enterrer. »

Séto et sa belle-mère s'empoignent. ils luttent longtemps et finalement elle lui échappe et tombe à terre où elle continue à gigoter et à se débattre comme une anguille. Séto, furieux, la renverse et la frappe à grands coups de gourdins, l'assomme, l'empoigne et la balance au fond de la fosse. Il l'y suit, la pousse brutalement dans la chambre funéraire, l'y introduit avec force coups de pied et en scelle l'entrée avec les blocs de termitière.

Comme la fille reste là en pleurant, il la menace de sa sagaie, lui disant que si elle continue il va la tuer aussi, qu'elle pourra aller tenir compagnie à sa mère. Voilà qui sera bien ! Elles qui tuaient tous les gens venant par là, croyaient-elles donc que leurs crimes ne seraient jamais découverts ? Séto comble la fosse. Il s'empare de la belle, l'enlève et la ramène chez lui.

Quand on fait quelque chose en cachette, croyant que personne n'en saura rien, on se trompe lourdement. Il y a toujours quelqu'un pour observer nos faits et gestes. Tout finit par se savoir. Un jour ou l'autre, on rencontre plus malin que soi. Ainsi Séto, ayant appris quels crimes commettait sa belle-mère, la tua et lui prit sa fille.

 

Le balafon magique

conte manza

Séto et Gangalingo, son compère, s'en étaient allés faire un petit séjour de pêche en brousse. De tout le jour, ils n'avaient pas mangé et ils n'avaient emporté aucune provision.

La première fois qu'il jeta sa ligne, Séto tira une belle grosse boule de manioc. Aussitôt, il la relance et le voilà qui sort un grand canari plein de poissons et de morceaux de viande bien assaisonnés. Gangalingo, lui, était toujours bredouille. Séto se vantait auprès de lui de sa fameuse pêche et lui demandait : « Toi, mon pauvre ami, que vas-tu donc manger ? Vas-tu te coucher le ventre creux ? »

Ils sortent du marigot et allument un bon feu pour se réchauffer. Séto prend son repas et le déguste tout seul jusqu'à la dernière miette. Gangalingo s'était déterré quelques petites ignames sauvages qu'il met à griller sous la cendre ; il les gratte un peu et les mange en silence. Toute la nuit, il réfléchit à ce qui s'était passé et fit des invocations.

le jour venu, tous deux se mettent à la recherche d'appâts et, quand le soleil commence à monter, ils descendent au marigot. Comme la veille, Séto jette sa ligne et retire une boule de manioc. Il relance l'hameçon et, cette fois, c'est son accompagnement de viandes et de sauces qu'il attrape. Gangalingo, de son côté, avait mis sa ligne à l'eau. Il tire et voilà qu'un balafon, tout flambant neuf, s'y était pris. Il le sort de l'eau avec peine et le pose à terre où il résonne longuement : « Gangalingo ! » Ils le prennent et décident de rentrer au village. Or, les mets que Séto avait pêchés étaient finis, tandis que, Gangalingo, lui, ramenait son balafon.

Rentré chez lui, Gangalingo voulut commencer à jouer. Aussitôt, le balafon résonna bien fort :

« Gangalingo, Gangalingo, tu as pêché les nourritures

Et maintenant c'est le balafon, Gangalingo !

« Gangalingo, Gangalingo, tu as pêché les nourritures

Et maintenant c'est le balafon, Gangalingo !

« Gangalingo, Gangalingo, tu as pêché les nourritures

Et maintenant c'est le balafon ! Gangalingo ! »

Comme c'était beau ! Toutes les femmes se précipitaient vers Gangalingo, dédaignant séto. Lui, ulcéré, observait tout cela, se disant : « Par quel miracle, un tel benêt a-t-il pu trouver pareille merveille ? Comment pourrais-je bien faire pour le tuer et m'emparer de son balafon ? »

Quelque temps après, il lui déclare son intention de sceller avec lui un pacte d'amitié. Il va préparer la bière de mil, Gangalingo en avait fait autant. C'est ainsi que os pères préparaient leurs grandes cérémonies et buvaient jusqu'à épuisement.

Au jour dit, Séto vient avec ses tambours et Gangalingo sort son balafon. Le premier, Séto se met au tambour et la danse commence, chacun se récriant sur la beauté du jeu. Mais voilà que Gangalingo parait avec son balafon. Il l'effleure et le fait vibrer profondément :

« Gangalingo, Gangalingo, Gangalingo ! »

Il le frappe, le faisant résonner haut et clair :

« Gangalingo, Gangalingo, il a pêché le tambour,

Toi tu pêches le balafon.

« Gangalingo, Gangalingo, il a pêché le tambour,

Toi tu pêches le balafon.

« Gangalingo, Gangalingo, il a pêché le tambour,

Toi tu pêches le balafon. »

Toutes les femmes n'avaient d'yeux que pour Gangalingo. Séto, rongé d'envie, observait tout cela en se demandant comment il pourrait bien s'y prendre pour voler le balafon.

Il cherche à tromper la vigilance de Gangalingo. Il lui dit que pendant que lui, Gangalingo, ira préparer de la bière, il peut lui laisser le balafon en garde sans crainte ; que s'il en jouait, il le ferait toujours au nom de Gangalingo et non en son propre nom. Gangalingo réfléchit et se dit : « Ma foi, c'est mon cousin, c'est lui qui m'a invité à la pêche où j'ai trouvé ce bel instrument. Qu'il le prenne donc et fasse comme il l'entend. » Il prête le balafon à Séto qui s'engage formellement à ne chanter qu'au nom de Gangalingo. A peine a-t-il le dos tourné que Séto entonne le chant en disant :

« C'est Séto qui a pêché le tambour, puis il a pêché le balafon. »

Crac ! Une des calebasses-résonateurs se rompt.

Gangalingo revient, furieux, et dit à Séto qu'il le tuera à cause de cela.

Séto, qui s'était mis aussitôt à réparer la calebasse, cherche à calmer Gangalingo, lui disant : « Cousin, attends jusqu'à demain, que je puisse aller chercher du latex pour colmater ma reprise. »

En fait, il profite de la nuit pour s'enfuir avec le balafon, d'un trait, jusqu'en un lieu si éloigné que Gangalingo ne pourrait jamais l'y rattraper.

Gangalingo qui en avait perdu le boire et le manger errait comme une âme en peine.

Un jour, le petit Nan, en se promenant, découvrit la cachette de l'instrument. Il revient, en toute hâte, dire au village qu'on prépare de la bière de mil en grande quantité. Il faut dire que le petit Nan était un ami de Gangalingo. Il va donc le trouver et lui conseille de ne plus se soucier davantage.

Quand la fête battit son plein, Nan, qui se trouvait là dans la foule, alla, sans se faire remarquer, chercher le balafon dans sa cachette et revint se mettre à jouer :

« Ô maitre du balafon ! Ô maitre du balafon !

Le maitre du balafon ne mange plus en son absence,

Ô maitre du balafon ;

Le maitre du balafon s'est couché la faim au ventre ;

Ô maitre du balafon, Ô maitre du balafon ;

La maitre du balafon ne peut manger en son absence. »

Puis, il repose délicatement l'instrument et s'en va faire un tour.

Pendant ces grandes cérémonies, les gens dansent toujours beaucoup. On leur distribue la bière à flots ; ils boivent et dansent sans repos.

Alors que le soleil était déjà bien haut, les gens réclamèrent l'enfant qui avait joué du balafon pour le féliciter. En fait, ils ne savaient pas que c'était un magicien, ce qui lui avait permis de découvrir le balafon et de le rapporter à son légitime propriétaire.

Ainsi, lorsque ton ami reçoit quelque riche présent, tandis que la fortune t'ignores, tu dois te garder d'envier son sort et de lui vouloir du mal. Cette histoire de Séto illustre bien mon propos : il est allé emprunter son bien à Gangalingo, avec qui pourtant il avait refusé de partager son repas, et quand il l'eut en main, il s'enfuit.

C'est là un conte hérité de nos ancêtres.

 

Les oiseaux du monde

conte manza

Savez-vous pourquoi, de nos jours, ceux qui ensemencent leurs champs ne sont point surs d'en récolter les fruits ?

Autrefois, tous les oiseaux du monde vivaient ensemble dans un très grand arbre. Un certain Kou-le-lacet avait défriché un immense champ, si vaste qu'on n'en voyait pas le bout et y avait semé du mil. Or, c'est dans ce vaste champ que se trouvait le grand kapokier où vivaient tous les oiseaux du monde.

Lorsque le mil fut presque mur, les oiseaux, en une seule nuit, achevèrent de le dévaster. Quand, au matin, Kou se rendit au champ pour couper son mil, il ne lui restait qu'un tout petit carré à récolter. Kou rentra chez lui et demanda à son épouse de lui préparer de la bière. Celle-ci, étonnée, lui demande ce que cela signifie. Il répond un peu brusquement : « Cesse de me questionner car, vois-tu, le mil que j'avais semé pour nous nourrir toute l'année, les oiseaux sont venus le ravager complètement. Les oiseaux, qui sont installés dans le grand kapokier, au milieu du champ, ont pillé tout notre mil, si bien que toi et moi, nous n'avons plus rien à manger. Il me faut donc aviser et ma route sera peut-être longue. »

Son épouse lui prépare donc une bonne provision de bière, des gâteaux de sésame pilé et de la boule de mil. Pendant ce temps, il avait attrapé toutes les espèces de petits oiseaux et les avait enfermées dans sa grande besace en peau d'éléphant.

Il se tressa bientôt un coussinet de tête, le posa en place, la besace par-dessus, et prit la route en chantant :

« Le fardeau que porte Kou est aussi dangereux que la guerre,

Que Kou le manie avec prudence,

Qu'il est lourd le fardeau de Kou.

Dangereux comme la guerre est le fardeau que porte Kou,

Avec délicatesse, il lui faut le manier,

Qu'il est lourd le fardeau de Kou. »

Ainsi, il allait. Quand la nuit venait, Kou se couchait et dormait et, le matin rosissant, il reprenait son chemin.

Voilà qu'un jour, il rencontra Séto qui le héla : « Oh ! Cousin, te voilà bien chargé ; laisse-moi donc t'aider un peu.

- Certes non ! Cousin, il n'en est pas question. les bêtes que je transport là m'ont détruit toute ma récolte, et je les porte au fleuve pour les noyer. Toi, tu fais bien trop de sottises pour que je te les confie ! Tu serais bien capable de chanter ma chanson en ton nom, n'est-ce pas ?

Mais non ! Ne crains rien, le rassure Séto, voyons, je ne ferais pas une chose pareille. »

Kou l'avertit : « Si jamais tu chantes en ton propre nom, tous les oiseaux vont s'échapper ; ils s'éparpilleront partout et couvriront toute la terre. Tu vois quel malheur ce serait ! »

Séto rit : « la bonne blague ! Alors, selon toi, je n'écoute jamais les conseils qu'on me donne ? Eh bien ! Cette fois, tu vas voir ! Essaie toujours ! Si je n'écoute pas, comment se fait-il alors que j'aie des oreilles ?

- C'est bon, dit Kou, s'il en est ainsi, voici mon fardeau, porte-le ! »

Séto, aussitôt, entonne la chanson au nom de Kou :

« Le fardeau que porte Kou est aussi dangereux que la guerre

Que Kou le manie avec prudence,

Qu'il est lourd le fardeau de Kou.

Dangereux comme la guerre est le fardeau que porte Kou,

Avec délicatesse, il lui faut le manier,

Qu'il est lourd le fardeau de Kou. »

Et voilà Séto, parti d'un pied léger, malgré sa lourde charge. Il a tôt fait de prendre de l'avance sur Kou et de le distancer. Dès qu'il l'a perdu de vue, il reprend la chanson, en y ajoutant son propre nom.

Kou s'inquiète : « Eh ! Qu'est-ce qui ne va pas ?

Rien, rien, répond Séto. Tout va bien, ta besace s'est un peu distendue ; mais à part cela, rien de grave. J'ai juste un peu buté du pied.

- Tu n'es vraiment jamais sérieux, s'énerve Kou. On ne peut pas compter sur toi.

Séto, pendant ce temps, filait à toute vitesse, si bien qu'il eut tôt fait d'arriver au bord de l'eau. C'était un fleuve, qui roulait des eaux brulantes, que Kou avait choisi pour y noyer les oiseaux.

Séto réfléchit un bon moment, puis il se dit qu'il serait bien sot s'il jetait les oiseaux dans le fleuve, car il perdrait ainsi une bonne source d'approvisionnement. Du coup, il se décide et entonne d'une bonne voix la chanson en son propre nom : « Allez ! Qu'on ne discute pas, c'est le fardeau de Séto ! »

Un sourd grondement se fait entendre et, dans un immense bruit d'ailes, tous les oiseaux s'éparpillent à la surface de la terre. Ils s'égayent dans toute la nature, allant se poser sur chaque arbre et sur chaque buisson.

Depuis ce temps là, par la faute de Séto, lorsque tu sèmes du mil dans ton champ, les oiseaux, derrière toi, viennent picorer la semence et, avant la récolte, se régalent de ton grain.

S'il n'avait tenu qu'à Kou, toute l'espèce aurait péri, noyée dans l'eau chaude.

 

Les lézards cascadeurs

conte manza

Les lézards avaient organisé une grande fête à laquelle ils invitèrent leur neveu Séto, le priant d'y assister. Ils avaient préparé des quantités de bière et d'innombrables plats succulents : la place en était largement couverte.

Le jour de la fête venu, ils installèrent une partie des calebasses de bière et des canaris de nourriture à l'endroit où devaient se tenir les festivités, tout en haut d'un très grand arbre, à la fourche des branches.

Tous y prirent place, Séto au milieu d'eux, et la fête commença : on mangea, on but d'abondance. Tous étaient un peu ivres. L'un d'eux se levant, se précipite à toute vitesse jusqu'au milieu de l'arbre, puis remonte. Un autre fait de même. On mange encore, on boit davantage et la danse bat son plein. Eh ! Voilà que les calebasses sont vides !

Aussitôt, Lézard envoie un se ses enfants en chercher des pleines. D'un bond, d'un seul, hop ! Voilà le gamin à terre qui saisit une lourde calebasse de bière qu'il hisse tout en haut.

Un plat est-il fini qu'aussitôt Lézard envoie un enfant qui saute de la cime de l'arbre, atterrit sur le sol, s'empare d'un canari plein et le remonte aux convives. Les plats défilent, les enfants sautent et assurent un service continu.

Séto, stupéfait, observe en silence cet étrange manège. Il se dit que c'est là un tour extraordinaire qu'il lui faudra apprendre à ses enfants.

La fête finie, Séto rentre chez lui et annonce aussitôt à son épouse qu'il va devoir prochainement donner une grande fête, et qu'il lui faut se hâter de mettre le mil à macérer pour préparer la bière. sans plus attendre, Nambéla emplit un grand panier de mil et le met dans l'eau. Séto, lui-même va tendrez des pièges partout dans les environs et, bientôt, s'y prennent quantité d'animaux : des antilopes naines, des guibs, des antilopes bleues, des cochons sauvages et même des buffles dans ses trappes. Il pose des nasses dans la rivière qui s'emplissent de poissons, il en attrape également des masses au poison de pêche. Il fallait voir la place couverte de viandes boucanées ; partout, on sentait l'agréable fumet du poisson séché.

Séto, ayant fait si bien les choses, lança des invitations de tous côtés. Ses invités étaient plus nombreux que termites en termitière. tous les préparatifs terminés, la bière moussant, les mets fumant, voilà que les convives commencent à arriver.

La place fut remplie : on ne savait où se mettre. Séto, alors, s'en va débrousser les alentours de trois immenses kapokiers, fabrique des échelles qu'il plaque au tronc, et mobilise toute sa famille pour transporter en haut des grands arbres, des mets et des boissons, en laissant d'autres en réserve dans la cour.

Séto, sa femme, ses enfants et ses hôtes s'installent confortablement dans les hauteurs et le festin commence : on boit, on mange à satiété, on se repose puis on recommence.

les boissons finissent par s'épuiser. Alors, Séto ordonne à son fils Tiki de sauter à terre du haut de l'arbre et de remonter une calebasse pleine. Tiki, effrayé, refuse, mais Séto ne veut rien entendre. le gamin cherche quelque dérobade, mais en vain ; il roule, tombe à terre où il se casse le cou. Séto attend le retour de son fils et, ne le voyant pas revenir, se met en colère. Quelle honte d'avoir un fils pareil. Il attrape son deuxième fils, Papala, et à son tour lui ordonne d'aller chercher une calebasse de vin en sautant à bas de l'arbre. Papala, terrifié, s'exécute, se rompt le cou et meurt. Séto espérait bien le voir revenir, mais voilà, pour lui c'était déjà fini ! Il l'attend encore, mais il ne risquait pas de le voir réapparaitre. Sa colère éclate : voilà tout ce qu'on peut attendre de ses enfants !

« Tu vois, dit-il à Nambéla, comme tes enfants m'ont couvert de honte ? Eh bien ! À toi, maintenant, saute et remonte-nous une calebasse de vin ! »

Nambéla proteste violemment, l'accusant de se comporter comme un gamin irresponsable. Qu'il ne s'imagine tout de même pas pouvoir en user ainsi avec elle ! Est-ce qu'il n'a pas vu que le sol est très loin en dessous ? Personne n'aurait l'idée de sauter de là ! Séto veut l'y forcer, mais elle ne se laisse pas faire. Eh bien ! Puisqu'il en est ainsi , il va le faire lui-même !

Mais, regardant en bas, il prend peur et c'est tout doucement, avec mille précautions qu'il redescend à terre. Posant le pied sur le sol, las ! Que voit-il ? Ses pauvres enfants qu'il avait envoyés, qui sont tombés sur la tête, les voilà tous morts. séto vient toucher leurs misérables corps disloqués : ils sont déjà froids. Ainsi Séto a-t-il perdu tous ses enfants.

Lui et Nambéla, au désespoir, se mettent à pleurer. On ramasse les enfants et on les enterre. Les hôtes de Séto lui prodiguent de bonnes paroles ainsi qu'à son épouse. Du temps passe et on recommence à manger. Tout le monde se réunit et, trois jours durant, on célèbre les funérailles. Puis, ce fut fini.

A vouloir forcer sa nature, on n'y gagne que des désagréments.

 

Séto découvre les femmes

conte manza

Il y a très longtemps, une rivière délimitait le pays des femmes et le pays des hommes. ceux-ci vivaient d'un côté et celles-là de l'autre. Si une femme rencontrait un homme, elle le mettait à mort et les hommes fuyaient les femmes pour ne pas être tués par elles.

Séto, trouvant cette situation fâcheuse, se dit que ça ne pouvait plus durer, qu'il fallait trouver une solution à cet état de choses.

Il prit une grande gourde, alla récolter du miel et la remplit à ras bords.

Puis, il abattit un kapokier et, en un rien de temps, s'y creusa une pirogue. Il y déposa la gourde de miel et le voilà parti au pays des femmes.

À peine avait-il eu le temps d'accoster qu'une femme lui demanda ce qu'il était venu faire dans leur domaine.

« C'est dit Séto, le maitre des hommes qui a pressé son jus dans cette gourde et qui m'envoie le porter à ta maitresse.

- Qu'est-ce donc que ce jus là ? » demande la femme. Séto plonge son index dans le miel et les suce. de son doigt, la femme , à son tour, effleure légèrement le miel et le lèche. C'est délicieux ! Du coup, elle y plonge le bras jusqu'au coude.

Séto grogne qu'il ne veut pas d'histoires ; c'est pour la maitresse des femmes qu'il apporte ce présent.

La femme lui montre immédiatement le chemin au long duquel sont alignées des femmes-gardes, casquées de rouge, l'arme à la main, l'allure menaçante.

À Séto qui s'approche, elles intiment l'ordre de s'arrêter et leur chef lui demande ce qu'il est venu faire là.

« C'est le maitre des hommes, répond Séto, qui a pressé son jus dans cette gourde et qui m'envoie le porter à ta maitresse.

- Qu'est-)ce donc que ce jus-là ? » demande la femme, chef des gardes, à Séto. Ce dernier plonge son index dans le miel et le suce. La femme-chef des gardes y touche légèrement du bout du doigt et lèche. C'est sucré !

« C'est çà le jus des hommes ? » demande la femme, Séto acquiesce. Elle y plonge aussitôt tout le bras et le lèche jusqu'à l'épaule. Eh ! s'exclame Séto, et je ne veux pas avoir d'ennuis, ceci est un cadeau princier et c'est pour l'offrir à ta maitresse que j'ai été mandaté ! »

La femme-chef des gardes lui laisse le passage et Séto poursuit son chemin. Il dépasse trois gardes, mais la quatrième l'ajuste et lui dit que s'il ne s'arrête pas, elle va le transpercer.

Séto s'arrête immédiatement. elle lui demande où il va. Séto lui tient le même discours qu'à ses compagnes ; elle aussi, comme les autres femmes, goute le miel. Là-dessus, elle accompagne Séto jusqu'à l'entrée du palais, et le remet aux mains de la garde-portière avant de regagner son poste.

La garde-portière demande également à Séto ce qu'il est venu faire là. Séto prend la parole et déclare une fois de plus : « le maitre des hommes a pressé son jus dans cette gourde et m'envoie le porter à ta maitresse. » La garde-portière interroge Séto pour savoir comment est ce jus. comme auparavant, Séto plonge son index dans le miel et le suce. À son tour, la garde-portière y touche légèrement du bout du doigt et goute : c'est succulent ! Elle enfonce aussitôt tout le bras dans le miel et le lèche jusqu'à l'épaule.

Séto gronde qu'il ne veut pas avoir d'embêtements et que c'est à la maitresse des femmes qu'il apporte ce présent et pas pour les gardes.

la garde-portière conduit Séto auprès de la maitresse des femmes, à qui elle le présente, et regagne son poste.

La maitresse des femmes demande à Séto ce qu'il est venu faire dans son royaume. Respectueusement, Séto lui dit : « Le maitre des hommes a pressé son jus dans cette gourde et m'envoie t'en faire présent. »

- Comment est donc ce jus et quel gout a-t-il ? » s'exclame la maitresse des femmes.

Ainsi qu'il l'a déjà fait plusieurs fois, Séto plonge son index dans le miel et le suce. la maitresse des femmes passe le boit du doigt légèrement à la surface du miel et le porte à sa bouche. C'est délicieusement parfumé !

Séto lui conseille ensuite de boire un peu d'eau pour voir.

Elle boit une gorgée d'eau et la trouve particulièrement agréable au gout. Alors, elle enfonce une calebasse dans la gourde et achève rapidement tout le miel.

Et maintenant que la gourde est vide, comment peut-on se procurer encore de cette chose délectable ? Séto dit à la maitresse des femmes qu'il connait un moyen de remplacer ce qu'elle a tant aimé.

Il lui demande de s'étendre sur une natte et s'allongeant lui-même, il s'unit à elle. Après l'étreinte, tous deux sont ravis et la maitresse des femmes s'écrie : « Voilà qui est aussi remarquablement bon.

- Oui ! répond Séto. C'est ainsi vois-tu que l'on procède ! »

La maitresse des femmes convoque alors toutes ses sujettes et ordonne à Séto de recommencer l'expérience avec elles et de les instruire, afin de voir si elles apprécient aussi cela.

Séto s'active donc à les instruire aussitôt.

Quand tout est terminé, la maitresse des femmes s'adresse aux femmes rassemblées : « Dorénavant, chacune d'entre vous qui trouvera un homme le prendra pour mari pour qu'il l'initie de la même manière. Ne tuez plus les hommes. Quant à celui-là, Séto, je me le réserve, vous n'aurez donc plus le droit d'y toucher ! »

Séto et sa sœur

conte manza

En ces temps-là, Séto vivait avec sa sœur. Il n'y avait personne d'autre sur terre. Séto sortait, allait se promener, revenait dormir dans leur case, se livrait à toutes ses occupations quotidiennes. Mais quelque chose le tracassait : chaque fois qu'il regardait sa sœur, il la trouvait plus belle.

Un jour, n'y tenant plus, il chercha par quel stratagème il pourrait bien coucher avec elle. Il eut tôt fait de le trouver.

Se mettant au lit, il feignit d'être malade. mais auparavant, il avait pris soin de tracer discrètement, un petit sentier qui, partant de l'arrière de la maison, conduisait par de nombreux détours, jusqu'au pied d'un grand arbre creux.

Donc, il faisait semblant d'être malade, gémissant à fendre l'âme. Sa sœur, atterrée, ne savait plus que faire. Séto l'appelle et, dans un souffle, lui demande d'aller consulter l'oracle du grand arbre creux, afin de savoir ce qui pouvait bien lui arriver.

À peine, sa sœur avait-elle quitté la maison par le chemin qu'il avait débroussé quelque temps auparavant, que Séto se précipite, prenant un raccourci, et va s'installer dans le creux de l'arbre.

Sa sœur arrive. Séto, changeant sa voix, l'interroge sur le motif de sa visite. la jeune fille pousse un soupir : « Pourquoi me demandes-tu cela, ô oracle ? Tu dois bien savoir que mon frère Séto est très malade. C'est pour cette raison que je suis venue te consulter. Je voudrais que tu me dises, ô oracle, quelle est sa maladie et de quelle manière il me sera possible de le soigner et de le guérir.

- Sache que c'est bien moi, l'oracle du grand arbre creux, qui te parle en ce moment, gronde sourdement Séto. Je t'avertis, jeune fille, que si le traitement que je vais te prescrire pour soigner ton frère n'est pas suivi scrupuleusement, il mourra !

- Que faut-il faire, ô oracle ? interroge la pauvre fille, tremblante.

- C'est simple ! Dès que tu rentreras chez toi, tu t'uniras à ton frère, mais un peu seulement, pas trop ! Et il sera guéri ! »

Un peu surprise, la sœur de Séto reprend le chemin de la case. Dès qu'elle a le dos tourné, Séto quittant le tronc creux de l'arbre, file par son raccourci et regagne sont lit de douleur.

Quand il entend approcher le pas de sa sœur, il se met à hurler et à se tordre comme s'il était à l'agonie. Lorsqu'elle franchit le seuil, Séto, d'une voix très faible, lui demande ce qu'a dit l'oracle.

« Eh bien ! Il a ordonné que tu t'unisses à moi, un peu, pas trop, dit-elle, gênée.

- Quoi ! se récrie Séto. Que raconte ce misérable oracle ? Croit-il s'adresser à un esclave. Il n'en est pas question, tu as dû mal comprendre ses paroles, retourne donc le voir ! »

Sa sœur repart par le même chemin ; Séto, une fois encore, prend son raccourci, se cache dans l'arbre creux, et la comédie recommence. L'oracle est catégorique : « Si jamais Séto refuse le traitement, il mourra ! »

La jeune fille en pleurs regagne la maison où Séto l'accueille avec des râles d'agonisant. le voyant dans cet état désespéré, elle le supplie en sanglotant : « Pourquoi refuses-tu les conseils de l'oracle ? Tu sais bien qu'il faut les respecter ! » Séto proteste toujours : « Comment oses-tu me tenir de pareil propos ? ce sont des paroles d'esclave. comment oserais-je commettre un acte pareil ? »

Enfin, cédant aux supplications de sa sœur, il se décide et s'unit à la jeune fille. Celle-ci lui recommande bien de ne pas trop forcer , ainsi que l'a dit l'oracle.

Tout en poursuivant, Séto fait mine de s'interroger : « Et si je ne force pas, crois-tu que la maladie guérira ? Le crois-tu ? Crois tu vraiment que la maladie qui me possède guérira si je ne force pas ? »

Il s'interrogea si longtemps qu'à la longue il devint inutile de s'interroger !

C'est de là que Séto prit sa sœur pour épouse, et c'est ainsi qu'ils furent à l'origine de l'espèce humaine, car ceux qui disent qu'il est différentes races ne font que mentir : autrefois, au début des temps, les premiers humains furent Séto et sa sœur.

Tulé et mort

conte gbanzili

Personne sur cette terre ne peut se vanter d'avoir rendu visite à Mort puis d'être rentré chez lui. Celui-ci, couvert de richesse, qui s'était rendu chez Mort, n'en était jamais revenu. Tel autre à son tour y partait, n'en revenait pas non plus, et celui-ci et celui-là, personne n'était revenu.

À la fin, Tulé s'interroge « Comment peut-il se faire que tous ceux qui vont rendre visite à Mort disparaissent ainsi ? Il va falloir qu'à mon tour, j'aille voir moi-même de quoi il retourne. J'irai donc le trouver, passer quelque temps chez lui, partager ses repas et puis je reviendrai et je verrai bien ce qui va se passer. »

Bien décidé, Tulé prévient tous les siens de son intention, les priant de ne pas l'abandonner dans son entreprise. Les gens s'inquiétaient, les pères décourageaient leurs enfants de le suivre : « Crois moi, mon fils, Tulé cherche encore à vous tromper pour vous conduire à votre trépas. » Les mères s'accrochaient à leurs enfants en sanglotant. Au jour fixé, ils étaient quand même nombreux à se présenter chez Tulé. Nambo leur avait préparé de grandes marmites de manioc ; ils mangent à satiété, ils boivent à leur soif. Quand le soleil parvient au milieu de sa course, ils lèvent l'ancre. Au son des tambours, ils descendent le fleuve de longues heures durant. Quand il sont presque arrivés, Tulé leur apprend sa chanson :

« Résiste à Mort oh ! hé !

Résiste à Mort oh ! hé !

Tulé a tenu Mort en échec oh ! hé !

Résiste à Mort oh ! hé !

Résiste à Mort oh ! hé !

Tulé a tenu Mort en échec oh ! hé ! »

Car ce voyage qu'il effectuait, c'était pour aller défier Mort.

Parmi ses passagers, Tulé avait emmené Chauves-souris, rats de Gambie et toutes sortes d'animaux qui savent creuser des trous; Ils continuent à descendre le fleuve longtemps encore. Quand ils arrivent en amont du village, peu avant d'accoster, Tulé entonne sa chanson :

« Résiste à Mort oh ! hé !

Résiste à Mort oh ! hé !

Tulé a tenu Mort en échec oh ! hé !

Résiste à Mort oh ! hé !

Résiste à Mort oh ! hé !

Tulé a tenu Mort en échec oh ! hé ! »

Les tambours ronflaient ; poussant sur leurs pagaies en un dernier effort, ils accostent non loin du village.

la première femme de Mort, qui était non loin de là, va trouver son mari et lui demande si la chanson que chante cet homme qui arrive là avec toute cette foule de gens lui parait bien convenable. Mort, agacé, la rabroue. ce n'est pas lui que toutes leurs sottises allaient impressionner. Ils dansent jusqu'à la nuit. On leur apporte un cabri luisant de graisse et ils mangent jusqu'à plus faim. On leur indique une case pour passer la nuit et ils vont se coucher.

Quand ils furent entrés dans la maison, Mort se mit à aiguiser son couteau de jet enchantant :

« Tu manges avec ta tête, aiguisons.

Tu manges avec ta patte, aiguisons, aiguisons;

Tu manges avec ta tête, aiguisons.

Tu manges avec ton cul.

aiguisons, aiguisons, aiguisons.

Il dit qu'il va les dévorer de la tête à la queue ; qu'il va, de son couteau de jet, à tous leur couper le cou.

or, lorsqu'ils avaient pénétré dans la case, les Chauves-souris avaient attrapé tous les gens et, s'envolant avec eux, s'étaient allés blottir sous le toit de la maison. Aussi, lorsque Mort jette son couteau de jet, d'un seul trait, il fend les pieds de tous les lits, mais quand il veut contempler son tableau de chasse, il n'y a rien, pas la moindre goutte de sang. Dépité, il se demande ce qu'il va bien pouvoir faire et se remet à chanter :

« Tu manges avec ta tête, aiguisons.

Tu manges avec ta patte, aiguisons, aiguisons;

Tu manges avec ta tête, aiguisons.

Tu manges avec ton cul.

aiguisons, aiguisons, aiguisons.

Il relance son couteau de jet qui, cette fois, tranche les lits en leur milieu. Il risque un coup d'œil. Toujours rien. Pas de victime. Là-dessus, le coq chante et le jour se lève. Le village s'éveille. La première femme de Mort lui dit : « Tu vois, mon époux, que j'avais raison de t'avertir. Tu ne m'as pas cru et voici maintenant que tous ces gens s'en vont déjà. »

Mort se récrie : « Certes non, ils ne vont pas m'échapper. Ces gens que Tulé a amenés avec lui rentreraient maintenant chez eux, ça jamais ! »

il donne l'ordre qu'on tue deux gros cochons à l'intention de ce neveu qui est venu lui rendre visite. Ce jour-là donc, ils dansent encore jusqu'à la nuit ; ils boivent et ils festoient sans retenue. La nuit venue, Tulé s'écrie : « Eh ! Oncle, nous allons maintenant aller nous coucher, mais tu sais, toutes tes manigances de cette nuit ne m'ont pas échappé, j'étais là-haut dans le chaume du toit, en train de te regarder. Tu me croyais endormi sur un lit de bambou, mais je n'y étais pas. Je t'ai bien eu ! »

Pendant ce temps, les animaux avaient déjà creusé un grand tunnel qui allait de la case jusqu'au bord du fleuve, près de l'endroit où était amarrée la pirogue.

Tous à la file entrent dans la maison, Tulé le dernier, qui ferme la porte, ajustant soigneusement la barre à l'intérieur. À peine la porte close, l'un suivant l'autre, ils s'engouffrent dans le tunnel et vont s'installer dans la pirogue sur le fleuve, tandis que Tulé bouche avec soin l'entrée de la galerie.

Mort fit un bon somme, puis, vers le milieu de la nuit, au moment où le sommeil est le plus profond, il se lève, se disant que la graisse des cochons dont ils se sont repus doit avoir alourdi leur repos, qu'il lui faut donc en profiter. il enfonce son couteau de jet dans le feu, l'y laisse bien rougir et se met à le marteler en chantant :

« Tu manges avec ta tête, aiguisons.

Tu manges avec ta patte, aiguisons, aiguisons;

Tu manges avec ta tête, aiguisons.

Tu manges avec ton cul.

aiguisons, aiguisons, aiguisons.

Puis d'un seul jet, il rase toute la maison. Mais quand son couteau revient dans sa main, pas la moindre goutte de sang sur la lame. Et déjà le jour se levait. Tulé le railla : « Alors, oncle, pendant que tu t'agitais cette nuit, tu n'as pas vu que je te regardais ? Où crois-tu donc que j'étais ? Nous étions tous entrés dans ce grand tunnel qu'on avait creusé et j'y avais emmené les enfants. Je t'ai encore bien eu ! »

Tulé fait si bien qu'ils ont mangé tout le bétail de Mort jusqu'à la dernière tête. Alors, il décide de s'en aller la luit même. À la tombée du jour, comme les autres nuits, ils entrent dans la case et Tulé dit à Mort : « Oncle, est-ce que tu ne pourrais pas nous laisser un peu dormir tranquilles ? Quand je me couche dans la paille, tu viens bouleverser ma paillasse, quand je dors dans un trou, tu viens le faire ébouler ; alors, où faut-il que je me mette pour que tu me laisses dormir tranquillement ? Tu crois que je ne suis pas rendu compte de ton manège ? »

La première femme de Mort, furieuse, se met en colère : « Alors, ce n'était vraiment pas la peine que je te prévienne, voilà tout ce monde parti, et qu'est-ce que nous allons manger maintenant ? »

Mort proteste encore : « Non, non, non, qu'on mette de l'eau au feu dans un grand baquet et cette nuit, ça ne va plus rater ! » Et voici l'eau qui bout à gros bouillons bouillonnants. Tulé et tous ses gens, sitôt dans la maison, se précipitent par le tunnel jusque dans la pirogue où ils se laissent dériver loin en aval du village pour y passer la nuit.

Après quelques heures de sommeil, Mort se dit que Tulé et les siens, doivent être bien endormis, repus de cochons et de vin, et que ce n'est pas cette nuit qu'ils vont partir. Il renfonce son couteau de jet dans le feu pour le rougir :

« Tu manges avec ta tête, aiguisons.

Tu manges avec ta patte, aiguisons, aiguisons;

Tu manges avec ta tête, aiguisons.

Tu manges avec ton cul.

aiguisons, aiguisons, aiguisons.

Puis, il lui dit :  « Va, mon couteau de jet, suis ce tunnel jusqu'au fleuve, va les chercher dans leur pirogue. »

Aussitôt, le couteau de jet file le long du tunnel, arrive au fleuve et casse toutes les pirogues qu'il y trouve : or c'étaient les pirogues de Mort. Quand il revient dans la main de Mort, un coup d'œil suffit à ce dernier pour voir qu'aucune goutte de sang n'en tache la lame. Tulé et les siens avaient dormi tranquilles. À l'approche de l'aube, Tulé dit à ses gens de battre les tambours pour leur retour. Et les tambours de résonner là-bas, en aval du village, tandis qu'ils remontent le fleuve.

En arrivant dans les eaux de Mort, Tulé l'appelle : « Oncle Mort, Oncle Mort ! C'est moi Tulé. J'étais allé dormir dans la pirogue sur le fleuve ; je l'avais conduite en aval et j'y ai passé la nuit ; je remonte pour rentrer chez moi ; me voilà parti maintenant. »

Là-dessus, accompagné de tous les siens, il reprend sa chanson :

« Résiste à Mort oh ! hé !

Résiste à Mort oh ! hé !

Tulé a tenu Mort en échec oh ! hé !

Résiste à Mort oh ! hé !

Résiste à Mort oh ! hé !

Tulé a tenu Mort en échec oh ! hé ! »

Les tambours ronflent. Mort s'étouffe de rage. Vont-ils vraiment réussir à s'en aller ? Il déchaine l'orage. Le tonnerre gronde furieusement. Le temps, jusque là serein, s'assombrit brusquement. Le ciel devient noir. Le tunnel qu'ils avaient creusé jusqu'au fleuve s'étire maintenant et s'incurve jusqu'au village de Tulé. Quand ils arrivent au milieu du fleuve, le vent les soulève et les repousse sur la rive. Ils reviennent, le vent les repousse sans arrêt. Au moment où il les jette sur la berge, Tulé et les siens s'engouffrent dans le tunnel qui s'était allongé jusqu'à eux et s'empressent vers leur village.

Quand Mort lançait son couteau de jet, il atteignait la pirogue qui se fendait en deux, mais il n'y voyait pas la moindre goutte de sang. Il recommençait sans plus de succès : le couteau revenait vers lui, la lame nette ; car à ce moment-là, Tulé et les siens, qui cheminaient depuis longtemps sous terre, approchaient de leur but et venaient de sortit dans la maison même de Tulé, un par un, tout le monde au complet.

Après cette aventure, Mort réfléchit longuement et se dit : « Jusqu'ici, personne n'était jamais venu en visite chez moi et en était reparti. Si je ne peux tuer que les visiteurs, comme j'ai pris l'habitude d'attraper beaucoup de gens, pour peu qu'ils entendent parler maintenant de ce qui s'est passé chez moi, plus personne ne viendra. Il va donc falloir renoncer à mes anciennes pratiques ; désormais, c'est en silence que je m'approcherai doucement des gens par derrière pour les surprendre et les attraper. »

Ce que Tulé lui a fait, lui consommant tout son bétail, à son tour il le fera. quand au cours de ses passages, il viendra ici ou là tuer quelqu'un, alors tout le bétail de celui-ci, comme le sien, sera consommé.

Voilà pourquoi, lorsque Mort dans ses promenades vient tuer l'un de nous, on perd à cette occasion, dans les fêtes de deuil, une grande quantité de bétail et de biens.

 

Le prétendant déçu

conte gbanzili

 

Tulé s'en était allé chasser. vers le milieu du jour, il rencontra une femme et un homme qui avaient une fille déjà grande, en âge d'être mariée. Il les accompagna jusque dans leur concession.

Là, Tulé demande qu'on lui donne vite à boire et s'affale à terre, son arc et ses flèches à la main, la gibecière en bandoulière. La femme dit à sa fille de courir vite puiser de l'eau et de l'amener à son époux qu'il;puisse étancher sa soif qui est grande. la fille va chercher de l'eau et l'apporte à Tulé qui boit longuement, puis se repose.

L'homme à son tour, dit à sa fille d'aller préparer de la bouillie à son époux. Elle s'exécute et Tulé la déguste. Puis il dit que maintenant il va rentrer chez lui. Seulement, cette fille que voilà n'est-elle pas sa promise ? Il va falloir qu'il vienne la coutiser pour pouvoir l'épouser.

L'homme lui répond que c'est d'accord, il n'a rien à dire là-dessus, car si tu jettes un os à terre et qu'un chien vienne le prendre, irais-tu frapper le chien ?

Tulé déclare donc que dans une semaine il viendra commencer sa cour. Et, sur ce, il s'en va. Tout le long du chemin du retour, Tulé proclame la nouvelle à qui veut l'entendre.

Deux jours avant la date fixée, Tulé commence à récolter le vin qu'il apportera à ses beaux-parents. La journée durant, il ne fait que transporter des calebasses de vin. De son côté, le beau-père a, lui aussi, préparé une bonne quantité de boissons, à tel point qu'il en a empli deux pièces de sa case.

Au jour dit, Buffles, Éléphants, Potamochères et autres animaux alliés se mettent en route pour venir chez Tulé qui leur dit : « Le jour est venu de commencer ma cour ; mettons-nous en chemin. » Et les voilà partis.

Arrivés chez le futur beau-père de Tulé, tous s'assoient et la boisson coule à flot, si bien que l'effet s'en fait tôt sentir.

Or, chez ces gens-là, chaque année, le sésame versait si bien que les termites mangeaient tout et que, lorsqu'on en faisait frire, ce n'était guère que la terre qu'on entendait crisser sous la dent. D'année en année, la chose se renouvelait, aussi n'était-ce pas un lourd panier de sésame, ni un bien grand que celui qu'ils avaient récolté cette année-là.

Et voilà que l'homme déclare que le jour où quelqu'un réussira à soulever son panier de sésame pour le poser sur la claie, ce sera là toute la dot qu'il demandera pour son enfant. Il n'y avait rien d'autre à dire... Sur ces paroles, on sortit le siège de cérémonie où l'on fit asseoir la fille, posant près d'elle le panier de sésame.

Les garçons s'indignent et disent qu'ils sont venus pour la fête. Alors, qu'est-ce que tout cela signifie ? Puisqu'il est le plus fort, qu'il aille vite soulever le panier pour qu'on en finisse et qu'ils puissent rentrer chez eux ! Éléphant acquiesce, jette aussitôt autour du panier et la fille se met à chanter.

Éléphant s'efforce en vain : le panier ne bouge pas d'un pouce. il s'abandonne et s'en retourne pesamment s'asseoir. Les autres querellent Tulé : Comment ? N'est-ce pas lui le prétendant ? Alors qu'il aille lui-même essayer, non ? Mais à peine Tulé s'est-il approché du panier que la jeune fille reprend sa mélopée. Et voilà que le panier résiste à Tulé, si bien que celui-ci, penaud, s'enfuit et, toute la nuit, court d'une traite se cacher dans son village.

Après la fuite précipitée de Tulé, Buffle va essayer à son tour. Et la jeune fille de chanter. Et le panier de résister. Tous, l'un après l'autre, tentent leur chance sans succès.

Petite-Antilope-Bleue, lui, était en train de tresser des tamis, discrètement assis à l'écart, sur le tas d'ordures. Les autres, furieux, l'apostrophent : « Eh quoi ? N'est-on pas venu pour la fête ? Que reste-t-il seulement à tresser ses tamis ? N'a-t-il donc pas vu ce que les autres sont en train de faire ? »

Il leur répond : « Certes, j'ai bien vu, mais combien de fois, vous qui êtres si forts, n'avez-vous pas échoué ? Alors, moi qui suis fluet, qui n'ai point de mollet, que pourrais-je bien faire ? »

Et les autres d'insister : « Eh bien quoi ? C'est la fête non ? Viens toujours, si tu ne réussis pas, tu laisses le panier. »

Petite-Antilope-Bleue se laisse prier un moment, puis, souriant, se lève et s'étire longuement. Ses tamis à la main, il s'avance doucement, les dépose négligemment auprès de la fille qui lui dit : « Tu te crois donc si fort ? N'as-tu pas vu combien de fois les autres se sont essayés sans succès alors que je chantais pour eux ? Penses-tu donc réussir à ton tour ? » En fait, la fille chantait pour que toutes leurs tentatives restent infructueuses.

Alors Petite-Antilope-Bleur arrive et saisit le panier tandis que la fille se met à chanter. Et voilà qu'à ce nouveau chant, il enlève le panier de sésame sans la moindre difficulté et le pose au-dessus de son pied.

Les autres, stupéfaits, n'en croient pas leurs yeux.

Petite-Antilope-Bleue dit à la femme de continuer à chanter. Lui n'envie pas la force de l'éléphant. Il suffit qu'elle lui chante sa chanson et il prend le panier de sésame de son beau-père pour le soulever. s'il plait à son beau-père de n'avoir que terre à se mettre sous la dent, en ce qui le concerne, pas question.

Et la fille se remet à chanter. aussitôt, sans effort, il pose le panier sur son genou. Il lui dit de chanter encore et elle;reprend sa chanson longuement. Aux dernières notes qui s'envolent, frappant du pied, il s'arc-boute et jette le panier sur sa poitrine. Il ordonne à la fille de reprendre son chant et celle-ci de chanter encore longtemps. À peine a-t-elle fini qu'il soulève encore le panier et le pose sur son épaule. Elle reprend sa mélopée, et cette fois, il le met sur sa tête. Puis, il s'en va, tout doucement, jusqu'à la claie de séchage et, une dernière fois, il demande à la fille de chanter pour pouvoir jeter le panier sur la claie. La fille entonne à nouveau sa chanson et, lorsqu'elle l'achève, Petite-Antilope-Bleue saisit le panier et le dépose sur la claie.

Alors, ils applaudissent à tout rompre, puis, le soir venu, chacun rentre chez soi.

Tout le monde étant parti, le beau-père de Petite-Antilope-Bleue lui dit : « Tu vas rester ici quelques jours avant de t'en aller ; je n'ai pas de fils ; ce fils qui me manque, ce sera toi, car je te suis reconnaissant de ce que tu as fait pour moi. Depuis longtemps, je ne mangeais plus que de la terre, mais cette année, je vais enfin sentir à nouveau sous ma dent autre chose que l'horrible crissement du sable. »

Ils vécurent ainsi quelque temps, puis vint le jour fixé pour le départ de Petite-Antilope-Bleue. celui-ci s'inquiétait : « Beau-père, tu sais que Tulé n'est pas bon. Je me demande si ma femme et moi parviendrons à bon port. Il va chercher à me la ravir et les autres me tueront pour la prendre. »

Alors, on alla trancher une grande plaque d'écorce à taper : on la martela longuement, si bien qu'elle s'élargit de tous côtés et devint souple et douce comme une étoffe. Puis, on enroula dedans Petite-Antilope-Bleue et, ainsi ficelé, on le mit dans un grand panier à manioc. Par-dessus, on étala soigneusement de larges feuilles qu'on recouvrit de farine de manioc, alternant feuilles et farine jusqu'à remplir complètement le panier. Enfin, dans d'autres paniers, on mit les morceaux du cabri qu'on avait tué en l'honneur de Petite-Antilope-Bleue et des plats de manioc déjà préparés pour l'accompagner, en autant de parts qu'il y avait eu de gens à la fête.

Petite-Antilope-Bleue, lui, préférait d'être arrivé au village pour manger. S'il y parvenait sain et sauf, il serait toujours temps que sa femme lui prépare un bon repas.

la jeune femme se mit en route. Quand elle arrivait chez celui-ci, elle lui donnait un bon plat de manioc et une part de cabri ; plus loin, chez celui-là, elle remettait un autre plat de manioc et sa part de cabri, jusqu'à ce qu'il ne restât plus que la part de Tulé.

Celui-ci lui demanda alors : « Ô femme de mon oncle, ton mari ne t'accompagne-t-il donc pas ? »

- Non, il n'est pas avec moi. Il est resté un peu en arrière chez son beau-père ; ils sont encore en train de bavarder. J'ai déjà donné à tous les autres leur plat de manioc et de cabri. Voilà ta part que je t'amène maintenant. »

Tulé prend un air offusqué. Est-ce qu'elle va garder le panier sur sa tête pour le servir ? Qu'elle le pose donc à terre au lieu de lui dire de soulever sa main pour le prendre.

Petite-Antilope-Bleue ressent un pincement au cœur. Il se demande comment il pourra échapper à cet affreux bonhomme, comment lui, pauvre Petite-Antilope-Bleue, va-t-il s'en tirer ? Comme l'autre tient absolument à ce que la femme dépose son panier à terre, réussira-t-il à passer ?

Tulé et la fille se disputent un bon moment le panier, puis, celui-ci finit par l'attraper et le poser à terre où il commence à le fouiller de fond en comble, sortant tour à tour toutes les feuilles de manioc, jusqu'à ce qu'il tombe sur Petite-Antilope-Bleue qu'il apostrophe : « Ainsi, tu croyais pouvoir t'enfuir et te cacher, mais te voilà n'est-ce pas, c'est bien toi, non ? Et c'est toi qui prétendait épouser cette femme ? Allez, sors de là au lieu de te cacher. Tu te prends donc pour Tortue ? »

Petite-Antilope-Bleue, confus, se lève et pose pied à terre. Sur-le-champ, Tulé adresse un message à tous les animaux, leur faisant dire que celui qui avait ravi se femme se trouvait sous la farine de manioc. En fait, ils s'en allaient ensemble et la femme les a trompés, tous autant qu'ils sont, jusqu'à ce qu'ils tombent sur lui, Tulé, qui a découvert la supercherie. Tulé les convoque donc au procès et tous d'accourir.

Après en avoir délibéré, ils décident que Petite-Antilope-Bleue devra tuer la femme afin qu'ils se la partagent. Eux prendront le bas et lui aura la poitrine, la tête et les bras.

Petite-Antilope-Bleue s'exclame : « Ho ! Quoi ? Quels droits avez-vous donc sur cette femme pour décider que je dois la tuer et que nous la partagions, elle qui est mon épouse ? Sans doute n'est-ce point là ce que vous avez voulu dire ; mais en tout cas, je refuse. »

Ils insistent : « En vérité, tu refuses ? »

- Je n'ai qu'une seule parole. »

La discussion dura très longtemps, mais enfin, que faire , seul contre tous ?

Puisqu'ils insistent tant, pour le voir tuer sa femme et se la partager, qu'ils attendent un moment ; il va chercher des feuilles de ngongo qu'il apportera pour égorger sa femme de sorte que son sang ne soit pas perdu ; il pourra alors s'en enduire et rentrer ainsi chez lui.

Là-dessus, il s'en va faire sa cueillette et en chemin rencontre Lion. Celui-ci, après avoir débroussé son champ, rentrait chez lui. Petite-Antilope-Bleue lui raconta toute l'affaire et Lion lui demanda où se trouvaient tous ces gens dont il parlait.

Il lui expliqua : « Ces sont ces gens qui, alors que je rentrais avec ma femme, m'ont encerclé et ont voulu que je la tue. mais alors j'ai refusé et je leur ai dit que j'allais cueillir des feuilles de ngongo pour y égorger ma femme, se sorte que de son sang je puisse m'enduire le corps et rentrer au village. C'est en allant cueillir ces feuilles que je t'ai rencontré. »

Lion lui demande : « Est-ce bien vrai tout cela ?

- C'est la vérité, je te le jure.

- C'est bon, va donc cueillir tes feuilles » reprit Lion.

Petite-Antilope-Bleue se met à cueillir les plus grandes, les plus larges, celles que les Ngbaka, là-bas, se servent pour construire leurs cases. Il les apporte à Lion qui s'y installe confortablement. Ce dernier lui recommande de ne pas le lier trop serré, mais de laisser les liens plutôt lâches. Alors Petite-Antilope-Bleue l'attache comme il le lui a demandé, à hauteur du bassin, au milieu du corps et sous les aisselles.

Lion ajoute : « Quand tu m'auras amené là-bas et posé à terre, s'ils te demandent de couper la corde, tu refuseras. Tu prendras seulement ta femme près de toi et vous vous tiendrez à l'écart pour qu'ils viennent délier la corde eux-mêmes. »

Petite-Antilope-Bleue fait comme il avait été dit et quand on lui demande de couper le lien autour du paquet, il refuse et se fâche, leur disant qu'ils avaient tellement insisté qu'il a fini par aller cueillir ces feuilles et les ramener pour qu'ils puissent y tuer la femme. maintenant, que veulent-ils encore demander de plus ? Ils n'ont qu'à les délier eux-mêmes ces feuilles ! 

Il attire discrètement sa femme à l'écart, juste au moment où l'un d'eux détache le paquet. Lion s'élance au milieu d'eux et les écrase l'un après l'autre, sauf Tulé qui réussit à s'enfuir.

Lion et ses deux protégés ramassent alors tous les corps, plantent plusieurs claies de séchage et ils les laissent là à boucaner plus de trois semaines durant.

Petite-Antilope-Bleue et son épouse emballent alors leurs parts dans trois hottes de chasse, laissant le reste à Lion, puis ils se mettent en route et, après une bonne trotte, parviennent sans encombre au village.

La morale de cette histoire, la voici : lorsque vous allez quelque part, loin de chez vous, et que celui qui vous accompagne trouve quelque chose d'intéressant, ce qu'il a trouvé lui appartient. Il ne faut pas lui chercher querelle pour cela, ni le frapper, ni lui tenir de fallacieux discours. S'il veut partager avec vous, il le fait ; s'il ne veut pas, cela ne regarde que lui.

 

Les œufs de crocodile

conte monzombo

 

Tolé ayant fait amitié avec Crocodile, un beau matin prit la route, se disant : « Tiens, il faudrait que j'aille voir mon ami Crocodile. »

Il passe d'abord chercher quelques cadeaux à lui faire, puis chemine un bon moment avant d'arriver chez lui.

A sa vue, Crocodile s'écrie : « bienvenue à toi, ami

-Ainsi soit-il » répond Tolé.

On lui avance un siège et Tolé prend place. Crocodile attrape un cabri, le tue et en fait cuire toute la viande ; puis il va chercher du vin de palme. on l'entoure, on le fête, on fait ripaille mangeant et buvant d'abondance. les réjouissances. se prolongent fort avant dans la nuit.

Au moment du coucher, Crocodile prépare la literie et appelle sa femme pour qu'elle l'installe. Tolé l'avertit : « Tu sais, ami, que je ne peux dormir n'importe où. ta chambre me conviendrait fort bien. Je suis sur que là où tu dors, je pourrais dormir aussi. »

Ses hôtes lui font alors le lit où il l'avait demandé.

Or notre Tolé se dit qu'ainsi il aura plus facilement accès aux œufs de Crocodile, qui se trouvent justement sous le lit.

Il ajoute, s'adressant à son hôte : « Ami, j'ai bien froid ce soir, j'aimerais avoir du feu pour dormir. » Et Crocodile d'ordonner à ses femmes : « Allez donc chercher du bois pour faire un bon feu à Tolé dans la chambre où il dormira. » Elles s'empressent avec diligence, mais Tolé exige encore : « Ami, tu sais bien que je ne peux pas dormir avec un feu quelconque, qu'il me faut un feu de bois de parasolier, autrement je souffre beaucoup, mais si je dors auprès d'un feu de bois de parasolier, je m'y sens particulièrement à l'aise. » Sans plus attendre, on va lui chercher du bois de parasolier qu'on allume et Tolé s'en va enfin dormir. Chacun peut alors rentrer tranquillement chez soi.

Resté seul, Tolé prend un des œufs de crocodile et le met au feu. Soudain, l'œuf éclate bruyamment : « Clac ! » Crocodile sursaute et se lève d'un bond. Il crie « Eh ! ami ! Qu'est-ce qui a fait ce bruit dans le feu ? » L'autre répond : « Tu ne connais donc pas les craquements que fait le bois de parasolier en brulant ? »

un à un, en l'espace de deux jours, Tolé a mangé les œufs de Crocodile ; il n'en restait plus qu'un. Crocodile, lui, continuait à dormir au dehors.

Un beau matin, Tolé lui dit : « Écoute, il va falloir que je m'en aille, car je ne sais trop ce qui peut se passer en mon absence. reste-là devant la porte, je vais te passer les œufs pour que tu les comptes toi-même. » Il enfonce la main sous le lit, il prend l'unique œuf qui reste et le lui montre. Crocodile dit : « Bon, en voici toujours un. » Tolé remet l'œuf en place, puis il reprend le même, l'exhibe et recommence son manège à chaque fois. Ils font ainsi le compte de tous les œufs de Crocodile.

« Bien, mon ami, je m'en vais à présent, conclut Tolé, car j'ai laissé mes femmes et mes enfants, tout seuls chez moi, sans personne pour les nourrir. »

Crocodile dit aussitôt à ses enfants : « Vous allez raccompagner Tolé et lui faire traverser le fleuve. » Mais Tolé se récrie : « Des enfants ne sont pas capables de me faire traverser. c'est toi-même qui dois me conduire, tu ne manques pas de force pour pagayer, tu auras vite fait. »

Crocodile n'ose pas refuser et se dirige vers le fleuve. Là, Tolé saute et s'installe sur son dos. La traversée commence.

Ils étaient arrivés au milieu de l'eau quand les femmes de Crocodile allèrent regarder sous le lit. Il ne reste plus qu'un œuf ! Tous les autres ont disparu ! Elles se mettent à se lamenter : « Comment cela a-t-il pu se faire ? Tolé a mangé les œufs de Crocodile ! » Elles l'appellent : « Crocodile, Crocodile, Crocodile, houhou ! » De là-bas au loin, il répond : « Quoi ? » Elles reprennent : « Tolé a mangé les œufs ! Tolé a fini tes œufs ! »

Crocodile prête l'oreille, mais ne comprend pas. Il dit : « J'ai l'impression qu'on m'appelle ; qu'allons-nous faire ? » Et Tolé aussitôt : « Ce n'est rien, personne ne t'appelle, occupe-toi plutôt à pagayer vigoureusement pour me déposer à terre au plus tôt. Voilà que le ciel se couvre de nuages et la tornade approche. Souque ferme et mène-moi à terre. »

Crocodile ne discute pas davantage et fouette l'eau de sa queue, redoublant d'efforts, faisant de son mieux pour aller plus vite. Sur la rive là-bas, on appelle encore. Tolé entend bien, mais se garde d'en souffler mot à Crocodile.

Celui-ci, peinant et suant, continue à pagayer avec vigueur et vient enfin accoster sur l'autre rive. Tolé saute à terre, se retourne et l'injurie : « Eh ! Pauvre sommeilleux, face de verruqueux, je t'ai bien eu ! Tu n'as plus d'œufs maintenant et c'est moi qui les ai mangés ! »

 

La calebasse magique

conte monzombo

Tolé et Gbaso étaient deux amis. Gbaso, lui, possédait une grande quantité de calebasses. Un beau matin, Gbaso prend ses calebasses, les sort toutes de sa case et s'en va les jeter, mais il garde la plus grande et appelle les villageois : « Venez vous tous, venez me voir, moi, Gbaso ! »

Devant leurs yeux ébahis, il soulève la grande calebasse, la retourne pour bien montrer qu'elle est vide, puis frappe son ventre rebondi, disant : « Mon nom est Gbaso ! »

Aussitôt, le vin sourd à l'intérieur de la calebasse. Il verse à boire à tous. Le vin ne cessait de remplir la calebasse. Ils continuent à s'abreuver longuement et quand le vin s'achève, il lève haut la calebasse et dit aux autres : « Alors, vous voyez qu'il n'y a maintenant plus rien là-dedans.

- Il n'y a plus rien en effet 7, répondent-ils.

Gbsao repose la calebasse à terre et dit : « Vin ! Je veux que tu viennes dans ma calebasse. » Tous alors de se remettre à boire de compagnie. À lui seul, il boit la moitié du vin et continue d'abreuver ses amis, longuement jusqu'à la tombée du jour.

Toute la nuit, jusqu'au matin, ils boivent encore. Or, ils ne se servaient que de la seule calebasse qu'il avait gardée. À peine le vin était-il épuisé que Gbaso frappait le ventre de sa calebasse qui s'emplissait à nouveau.

Le bruit de cet exploit eut bientôt fait le tour du pays et arriva chez Tolé qu'aussitôt l'envie ronge : « Ne suis-je pas Tolé ? Voici qu'encore mon ami Gbaso a fait quelque merveille ! »

Sur-le-champ, le voilà qui prépare un petit bagage : « je m'en vais rendre visite à mon ami » dit-il à la cantonade.

En arrivant chez Gbaso, il trouve toute l'assemblée en train de boire et de festoyer. On l'invite et peu de temps après le vin s'achève.

Tolé peut constater qu'il n'y a plus de vin dans le récipient.

Gbaso s'en saisit, le soulève bien haut, disant : « Cette calebasse est à mon nom, Gbaso ! Que le vin la remplisse encore pour que nous buvions en chœur. » Et le vin de jaillir à nouveau à flots, clapotant dans ses flancs généreux. Ils boivent. le vin s'achève. Gbaso redit son nom. Le vin remplit la calebasse et boivent derechef.

Le jour s'assombrissant, Tolé demande : « Il faudrait me préparer un lit, car je compte passer la nuit ici. » Les femmes s'affairent, Tolé va dormir.

Quand la nuit est bien noire, Tolé se lève sans bruit, dérobe la calebasse et s'enfuit. Il est de retour à sa maison dans son propre village aux premières lueurs de l'aube. Il réveille aussitôt tous les villageois, criant à qui voulait l'entendre : « venez, venez me voir, moi, Tolé !. » Ceux-ci accablés, se disaient : « Voilà qu'il a encore trouvé quelque nouveauté ! Il a sans doute été voler quelque chose à quelqu'un. » Pourtant, ils se rassemblent pour l'écouter.

Il leur dit : « Je veux que vous veniez me voir, je vais chercher un peu de vin que nous buvions ensemble. » Il prend la calebasse, sort et lui frappe la panse en prononçant le nom de Gbaso : « Calebasse de Gbaso, je veux que le vin jaillisse pour que nous buvions ! » Il abreuve ses hôtes et tous boivent jusque vers midi. Là le vin étant achevé, il frappe encore la calebasse, qui s'emplit, et ainsi plusieurs fois de suite, jusqu'à la tombée de la nuit.

C'est alors qu'il se dit : « Ne suis-je point bête d'invoquer toujours le nom de la mère de Gbaso, du père de Gbaso, au lieu de mes propres parents à moi Tolé ? Qu'ai-je besoin de glorifier ainsi mon ami ? C'en est fini ; maintenant, je vais parler en mon propre nom. »

Bien décidé, lorsque la calebasse fut vide une fois encore, il parle en son nom à lui, Tolé. Et devant tous les villageois qui partageaient sa beuverie, la calebasse magique, en un bruit de tonnerre, éclata.

Lorsque tu te rends chez ton ami, qui dispose de quelque nouvelle machine, fais-t'en bien expliquer le fonctionnement. Alors, quand tu l'emporteras chez toi, tu sauras comment l'utiliser et elle te rendra de bons services.

Tolé et Varan à la pêche

conte monzombo

C'était en pleine saison des pluies. Tolé s'en alla chez Varan et lui dit : « cousin, mes femmes et moi, mourons de faim ; pourquoi n'irions-nous pas ensemble à la pêche à la ligne ? » Varan acquiesça : « C'est d'accord, cousin, il semble bien en effet qu'il n'y ait rien d'autre à faire. »

Là-dessus, les voilà partis. Ils arrivent à un emplacement favorable, débroussent un petit campement, puis s'en vont à la recherche d'appâts, soulevant pierre après pierre pour trouver les vers bien gras qu'ils accrocheront à leur hameçon. Ils viennent s'installer au bord de l'eau.

Ils ont pris chacun deux cannes. Varan en saisit une, l'appâte et jette à l'eau. Aussitôt, il ferre et tire un poisson à terre. La scène se renouvelle de nombreuses fois. En un rien de temps, Varan a capturé carpes monstrueuses, brochets énormes et toutes sortes d'autres poissons plus lourds et plus gras les uns que les autres. Tolé, quant à lui, après avoir amorcé, laisse son fil trainer dans l'eau et prononce les paroles du charme pour attraper les poissons :

« Qu'il lève, qu'il lève sa ligne,

Qu'il lève, qu'il lève sa ligne. »

Et Tolé de capturer quelques petites ablettes, du goujon, des épinoches et autre menu fretin.

Le soir venu, ils retournent au campement et préparent aussitôt des claies et les feux pour mettre leur pêche à boucaner. Au bout d'un moment, Tolé dit : « Cousin, je m'absente quelques instants, je vais faire mes besoins par là. » Au lieu de cela, à peine s'est-il éloigné de quelques pas qu'il s'en va se noircir tout le visage de charbon et chante d'une voix caverneuse :

« Ingbengbé, toi Varan, attrape Tolé avec la main,

Ingbengbé,

Ingbengbé, toi Varan, attrape Tolé avec la main,

Ingbengbé. »

Varan, entendant cela, s'affole et se jette à l'eau. Tolé, contrefaisant toujours sa voix, reprend : « Eh ! N'as-tu pas vu la bosse sur ton visage et ton dos rugueux plein d'écailles ? » Puis, il ramasse tout le poisson de Varan et s'en va le porter à sa femme.

Il se débarbouille rapidement et, rentrant dans le campement, s'écrie d'un air innocent : « Mais où est donc mon cousin Varan ? »

Celui-ci, timidement, répond : « Je suis ici dans l'eau. quelque chose est venu en ton absence qui criait qu'on voulait me tuer, qu'on allait m'attraper et m'attacher. pour me cacher, j'ai sauté dans l'eau, et j'y suis encore.

- Espèce de couard ! se fâche Tolé, c'est sans doute un ami qui est venu te tromper. Et toi, te voilà caché dans l'eau ! Ne pouvais-tu rester à regarder ? » C'est ainsi que Tolé l'a dupé sans qu'il le sût.

Le lendemain matin, ils retournent pêcher et à nouveau Varan ne fait que lancer sa ligne et la tirer, capturant encore les plus gros poissons, tandis que Tolé, malgré ses incantations, n'attrape que petite friture.

Dès le retour au camp, ils se mettent à boucaner le tout, mais Varan, inquiet pour sa pêche, à son tour s'en est allé. Il court chez le devin et lui demande : « Inzania-grand-oiseau, consulte pour moi ta magie. » Celui-ci s'exécute et lui révèle : « Tolé ne t'aurait-il pas dit l'autre fois qu'il partait se soulager ? Eh bien ! En réalité, il s'en était allé noircir tout son visage de charbon pour venir te jouer un mauvais tour. C'est de là que tu es tombé à l'eau et, pendant ce temps, Tolé a ramassé tout ton poisson. Attends un peu, je vais danser pour toi la danse de magie. »

Et Inzania-grand-oiseau entame la danse magique en chantant :

« C'est moi, Inzania-grand-oiseau qui vais te montrer.

C'est moi, Inzania-grand-oiseau qui vais te montrer.

C'est moi, Inzania-grand-oiseau qui vais te montrer.

Puis il recommande à Varan : « Lorsque tu vas t'en retourner, si Tolé t'annonce qu'il s'éloigne pour se soulager, aussitôt tu iras couper du bois, tu en feras un bon tas, puis tu grimperas en haut d'un arbre. Dès que Tolé commencera à chanter sa chanson, tu prendras tout le tas de bois que tu jetteras à l'eau. Il ne manquera pas d'imaginer que c'est toi qui viens de tomber et tu verras ce qu'il va faire. »

De retour au campement, Varan fait ainsi qu'il le lui a dit. Lorsque Tolé se met à chanter, Varan pousse à l'eau son tas de bois. Aussitôt, Tolé se prépare à ramasser tout le poisson qui boucanait. Varan, de son perchoir, se laisse tomber sur le cou de Tolé et s'y accroche fermement.

Tolé, surpris, tourne la tête et l'aperçoit. Il s'écrie : « Comment, cousin, tu étais encore ici ? Allez, enlève ta main de sur mon cou, je t'en prie. » Varan rétorque : « Non, je ne te lâcherai pas de sitôt. Nous étions venus ici ensemble pour pêcher et toi, qui n'avais presque rien attrapé, tu as fait en sorte de m'abuser pour pouvoir voler mes poissons. Et tout cela pour aller les offrir à ta femme et passer à ses yeux pour un pêcheur émérite ! »

Tolé tue sa femme

conte isongo

 

Il était une fois un personnage du nom de Tolé. Il vivait sur terre où il avait grandi jusqu'à ce qu'il atteignît l'âge d'homme. Quand il se vit tout à fait adulte, il se décida à prendre femme. Il épousa donc une jolie fille. Il faut savoir que Tolé porte aussi un autre nom qui est Féfé. Tolé ou Féfé, comme vous voudrez, vécut avec sa nouvelle épouse pendant quelque temps et tous les deux étaient très heureux.

Un jour, la nouvelle leur parvint d'un décès qui s'était produit dans un village non loin de là. Tolé dit à sa femme : « Un parent vient de mourir, nous ne pouvons manquer d'aller assister à son deuil. » Les voilà tous deux partis pour la place mortuaire.

Lui avait emporté son bois de repos et son appuie-tête et partit s'asseoir au milieu de ses camarades. Elle, de son côté, n'avait pris qu'un petit tabouret et alla s'installer parmi ses amies.

Après avoir longuement pleuré le mort, les tambours s'étaient arrêtés, les rites du deuil étaient terminés. On avait beaucoup parlé du défunt. Le moment était venu, comme vous le savez, du spectacle mortuaire. C'est l'instant le plus attendu de la fête où l'on danse, on chante, on raconte les histoires et les contes. Chacun, à son tour se lève, chante et danse. Une femme vient, fait son numéro. Une autre lui succède. Une troisième pousse sa chanson jusqu'aux dernières paroles.

Alors, on dit à la femme de Féfé : « C'est à toi maintenant de nous entonner un beau chant de fête. » Et la voilà qui s'exécute aussitôt avec fierté :

« ô mon mari Féfé, n'es-tu pas le plus laid ?

Toi Féfé, mon mari, tu es bien contrefait !

Tordu, crochu, bancal, est-ce bien toi, Féfé ?

Cagneux, boiteux, bigleux, ô mon vilain Féfé ! »

Féfé, devisant joyeusement avec ses camarades, prêta soudain l'oreille. Il pousse un cri : « Eh ! Ai-je bien entendu ? Ma femme qui m'avait accompagné ici à la place mortuaire pour y pleurer le mort, au lieu d'accompagner le deuil, me fait honte aux yeux de tous ces gens ! Elle s'en va répétant que je suis affreux, se gaussant de ma laideur et de mes difformités ! Qu'est-ce que tout cela signifie ? » Il entre dans une violente colère, quitte la place, met son bois de repos sur l'épaule et rentre chez lui.

Sa femme le cherchait des yeux et ne l'apercevant point soupira : « Féfé était pourtant parmi les hommes là-bas. Je ne l'y vois plus, il serait donc parti ? Peut-être avait-il faim. Je vais le rejoindre. S'il est déjà arrivé à la maison, je vais me hâter de lui préparer un bon petit repas avant qu'il reparte au travail ou à la récolte du vin. »

Elle s'empressa de rentrer chez elle, mais arrivée au village, elle n'y trouve pas son mari. Elle en profite pour aller à la rivière puiser de l'eau. Elle allume du feu, y pose la marmite, verse l'eau sur le manioc, balaie la case et, comme l'eau se mettait à bouillir, s'apprêtait justement à brasser le manioc quand son mari arriva.

Elle le salua gentiment, mais il ne répondit pas. Il se mit à aiguiser son couteau en grommelant : «Comme ça, tu te moquais de moi ! Tu m'as ridiculisé devant mes camarades, mais tu vas voir ce qu'il va t'en couter. è

Tout à coup, il bondit, il l'attrape, la perce de coups de couteau, la laissant morte.

Féfé était maintenant seul, portant son deuil des mois durant.

Quelque temps après, Féfé apprend qu'un autre décès était survenu dans le village où il était allé avec sa femme auparavant. Il se rend à cette nouvelle fête. Or quelle n'est pas sa surprise lorsqu'il s'aperçoit que les femmes, comme l'avait fait la sienne autrefois, se lèvent à tour de rôle et viennent sur la place chanter quelque chanson moqueuse au nom de leurs maris. Ceux-ci, loin de se fâcher, viennent à la rencontre de leur épouse, embrassant et félicitant la chanteuse avant de retourner s'asseoir parmi leurs amis, tous plus fiers de leur femme les uns que les autres. L'ambiance était joyeuse, le spectacle animé.

Ayant vu cela, Féfé rentra chez lui, se reprochant amèrement : « Oh, combien j'ai eu tort de tuer ma pauvre épouse ! Et cela parce qu'elle me plaisantait en chantant en mon nom sa chanson. Au lieu de me fâcher, j'aurais dû, devant mes amis, me montrer fier de ses exploits parmi toutes les autres femmes. Moi, stupidement, je l'ai tuée et voilà maintenant que tous les autres viennent assister au spectacle de deuil avec leur épouse ! Que vais-je faire moi, pauvre Féfé, seul maintenant ? » Et il se mit à pleurer. Il pleura longtemps sur le mal qu'il avait fait par ignorance.

Ainsi quand votre mère ou votre femme vous plaisantent en public, soyez-en fier, c'est pour votre gloire, pour faire connaitre votre nom ; ne vous mettez pas en colère pour ces paroles moqueuses et ne lui en veuillez pas.

L'enfant trouvé

conte isongo

Un jour, Tolé dit à ses femmes : «Vous allez partir à la recherche des termites. Quand vous aurez trouvé les termitières, vous regarderez bien si les termites commencent à sortir ; alors, toutes deux ensemble, vous rentrerez. »

Les femmes partirent comme il leur avait dit et arrivèrent près de leurs termitières. L'une était prête à essaimer, mais celle de l'autre en était encore loin. La première dit : « Bon, je vais rentrer au village et je reviendrai demain. Ma termitière commence à avoir la forme du nez de la chauve-souris ; les termites vont donc bientôt sortir. » Sa coépouse dit à son tour : « La mienne est encore loin d'être prête, je ne viendrai pas demain. »

Elles rentrèrent au village et mirent Tolé au courant. Celui-ci leur dit : « Si les termites ne sont pas encore à point, restez ici, mes femmes. Vous étiez parties chercher de la nourriture, vous n'en avez pas trouvé et vous voilà de retour, qu'y puis-je ? Mais que vais-je devenir ? Pauvre de moi ! Pauvre Tolé ! Vous me ferez mourir par vos promesses fallacieuses ! Pauvre de moi ! Pauvre Tolé ! Je ne vous écouterai plus, vous femmes ; vous promettez toujours et vous ne tenez rien. Et moi, pauvre Tolé, je crois tous vos mensonges. je finirai par me tuer pour vous. »

Lasse de ces lamentations, les femmes partent se coucher et dorment jusqu'au matin. Celle des coépouses dont la termitière était prête d'essaimer se prépara à sortir de bonne heure. Tolé lui fit maintes recommandations : « Tu va simplement voir s'ils commencent à sortir et puis tu reviens, tu ne t'attardes pas là-bas ; tu n'y passeras pas la nuit. »

Sans attendre davantage, elle s'en va et trouve sa termitière prête à éclore. Les termites sortent en masse. Elle les capture à foison, allume ses torches pour les attirer, fait une collecte merveilleuse et voilà que tout à coup un bel enfant aux longs cheveux crépus, au corps cuivré, vient s'asseoir sur les genoux de la femme qui s'écrie : « Mais d'où vient donc ce bel enfant et que vais-je en faire ? » Alors l'enfant lui dit : « N'aie pas peur, je suis venu à toi pour que tu sois ma mère, que tu me prennes et que nous allions ensemble au village. » Elle s'étonne :« Ainsi, tu serais mon enfant ! Eh bien, attends que je charge les termites dans ma hotte et nous allons rentrer. » Elle remplit sa hotte de termites, les couvre de feuilles, soulève l'enfant, l'installe sur sa hanche, bien sanglé dans la ceinture, puis elle s'en va à pas pressés, reprenant la route du retour. Mais voilà que l'enfant, se mettant à songer à ses vrais parents, se met à pleurer.

La femme rencontre les pintades qui picoraient sur la route. Elles lui disent : « Donne-nous des termites pour que nous effacions tes traces. Si les parents de l'enfant nous questionnent, nous leur dirons que nous ne t'avons pas vue. » Elle prit des termites et les leur donna, puis continua sa route. Les pintades mangèrent les termites, effacèrent ses traces tandis qu'elle se hâtait. Un peu plus tard, l'enfant se reprit à pleurer. Elle se mit à courir et rencontra les tourterelles qui occupaient tout le chemin, picorant leur nourriture.

Elles disent à la femme : « Donne-nous des termites à manger, alors on effacera tes pas et quand les parents de l'enfant viendront nous questionner, nous leur dirons que tu n'as pas laissé de traces. Pendant qu'ils te chercheront, tu pourras arriver avec ce bel enfant au village. » Elle leur donna des termites et s'enfuit avec l'enfant, tandis que les tourterelles, picorant, couvraient ses traces.

L'enfant ne s'était pas encore remis à pleurer quand elle parvint au village. Tolé l'accueillit chaleureusement :  « Te voilà de retour, ma femme, quel bel enfant tu m'amènes-tu là ! Donne-le moi que je l'embrasse ! »

Elle enleva l'enfant de sa ceinture et le remit à Tolé qui partit s'asseoir en le berçant.

« C'est ma chose, ma chose à moi, ma chose à moi, Tolé. Pauvre Tolé ! Il a donc fallu que ma femme parte, qu'aux termites elle soit allée pour me rapporter un enfant ! »

Deux jours passèrent. La pluie tomba et la seconde épouse voulut à son tour partir aux termites. Elle aurait dû aller trouver sa coépouse pour lui demander comment elle s'y était prise pour ramener ce bel enfant afin de pouvoir en faire autant. Au lieu de cela, elle lui fit triste mine et, sans même la saluer, entra dans sa case, prit sa hotte, roula sa natte, la mit dedans. Elle ramassa un tison qu'elle mit sur l'épaule et s'en alla. Elle partit donc sans que sa compagne lui eut dit ce qu'il fallait faire pour garder l'enfant.

Après une longue marche, elle arriva auprès de sa termitière. elle installe un petit campement, se prépare de la nourriture, mange tranquillement, puis attend, sans impatience, le moment de la sortie des termites.

Elle avait déjà rempli une hotte quand, brusquement, un bel enfant, sorti d'on ne sait où, vint s'asseoir sur ses genoux. elle s'écrie : « Mais d'où vient donc cet enfant ? »

- Je suis venu pour rentrer avec toi, maman, dit l'enfant;

- Alors, c'est ainsi que les choses se passent, reprend la femme, attends un peu que je charge ma hotte et nous rentrerons. »

Elle ceint la ceinture de portage du bébé, y installe l'enfant, soulève sa hotte, la met

sur don dos ; elle quitte la place en toute hâte ; mais au bout de quelque temps, l'enfant, songeant à ses vrais parents, se met à pleurer.

Les pintades qui picoraient leur nourriture sur la route l'apostrophèrent : «Donne-nous des termites et nous effacerons tes traces pour que tu puisses arriver saine et sauve au village avec l'enfant. »

La femme les rabroue : «Laissez-moi tranquille et cessez vos paroles mensongères. »

Elle continue son chemin et peu après l'enfant se remet à pleurer. Les parents de celui-ci, qui la poursuivaient depuis tout un temps, l'attrapèrent dans le village même.

Ils la frappent, la tuent, la dépècent, prennent toute sa chair pour l'emporter. Apercevant les termites, ils l'en recouvrent complètement et laissent son corps debout.

Tolé, son marin s'inquiétait. il partit à sa recherche. « Que vais-je faire ?  » se disait-il. « Il y a un bon moment que ma femme est aux termites et elle n'est pas encore revenue. »

Il prend sa sagaie et se met en route pour aller à sa rencontre. À peine a-t-il fait quelques pas sur le chemin qu'il l'aperçoit là-bas debout et il s'écrie, plein de colère : « Tu peux rire ! Alors que moi, j'étais mort de peur, croyant qu'il t'était arrivé malheur ! »

Il se précipite vers elle, la bouscule un peu et la voilà qui s'effondre à terre ! Elle était morte depuis longtemps et ce n'était que sa dépouille qui se tenait là encore dressée.

Tout ceci pour montrer que, si tu veux te rendre en un lieu où d'autres sont allés avant toi, il faut, avant de partir, leur demander conseil pour suivre leur exemple. Au lieu de cela, celle dont on a conté l'histoire, faisant grise mine, suivant la mauvaise habitude des femmes, s'en est allée sans rien demander et c'est ainsi qu'elle trouva son trépas.

 TABLE DES MATIÈRES 

Avant propos

Introduction

la tête de Tolé (Camille Ngonzo)

La nouvelle case de Gbaso (Camille Ngonzo)

La chasse de Lingango

La pierre qui avait de la barbe (Albert Ndengou)

Le filet d'or de Tulé (Justin Ngoyi)

Le festin de Tombilo (Joseph-Désiré Kondimba)

Les trois prétendants (Abel Wandama)

Séto l'égoïste

Séto et le gui-talisman

Séto et la jolie fille

Le balafon magique

Les oiseaux du monde (Pierre Moussa)

Les lézards cascadeurs

Séto découvre les femmes

Séto et sa sœur (Judas Saboyombo)

Tulé et Mort (Emmanuel Zouamba)

Le prétendant déçu (Alexandre Gélékoya)

Les œufs de Crocodile (Camille Ngonzo)

La calebasse magique (Camille Ngonzo)

Tolé et Varan à la pêche (Pierre Ngongi)

Tolé tue sa femme (Pierre Bouboli)

L'enfant trouvé

 
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